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Une virée en mer qui tourne au cauchemar. Au XIXe siècle, deux adolescents originaires de l'île de chasseurs de baleines de Nantucket, s'embarquent clandestinement sur un navire. Une série d'épreuves dantesques les attend : mutinerie, bataille, naufrage, famine, vaisseau fantôme, et au final découverte d'une terre australe et de ses énigmatiques indigènes. Une fois le roman lancé, le lecteur se retrouve cloitré à fond de cale avec le narrateur, partage chacune de ses angoisses, et ne quitterait pour rien au monde ce maudit navire. Voici l'unique roman d'Edgar Poe, sans doute son chef-d'oeuvre. Ces pages inspireront plus tard Jules Verne au point d'en écrire une suite. Si l'aspect gothique des nouvelles fantastiques de Poe vous rebutent, les aventures de Gordon Pym vous offrent une seconde chance d'apprécier tout l'étendue du talent de l'auteur. De plus, le thème de l'insouciance de la jeunesse confrontée aux périls les plus extrêmes est une valeur sûre en littérature. C'est pour cela que je défends régulièrement ce titre : il m'a permis d'insuffler le virus de la lecture à plus d'un adolescent né sous le règne du numérique !
La saine sécheresse d'un désert est le meilleur conservateur de trésors dont un archéologue puisse rêver. Le sous-sol de l'oasis de Fayoum en Égypte a protégé durant des siècles de remarquables portraits funéraires peints sur des planches de tilleul. Ce sont avec les fresques de Pompéi les rares vestiges de la peinture antique. Ces visages d'hommes et de femmes de conditions diverses nous surprennent dans un premier temps par leur parfait état de conservation. Leur renommée doit également beaucoup à ce réalisme troublant, en totale rupture avec les hiératiques représentations funéraires de l'Égypte pharaonique. La mort a saisi la plupart de ces Gréco-Égyptiens dans la fleur de l'âge, et leur regard expressif semble vouloir nous convier à un dialogue platonicien sur le sens de l'existence. L'art de Fayoum est aussi une machine à remonter le temps nous évoquant par quelques indices picturaux la vie quotidienne de citoyens raffinés d'une province de l'empire romain.
Un petit Catalan en Indochine... Un récit passionnant, vivant et sincère dont on souhaiterait que l'histoire s'éternise. En 1938, le canon gronde de l'autre côté de la frontière. La guerre civile espagnole annonce le grand conflit mondial. C'est dans ce contexte troublé qu'un enfant originaire du Boulou dans les Pyrénées-Orientales, prépare ses valises pour suivre ses parents nommés à l'hôpital militaire de Saïgon. Ce long séjour en Extrême Orient va le marquer à jamais. Il tombe aussitôt sous le charme d'une cité exotique et s'y adapte avec une étonnante facilité. En apprenant rapidement l'Annamite, il sait se faire apprécier et respecter des Vietnamiens, ce peuple fier qu'il admire tant. L'Indochine, terre d'adoption qu'il n'avait pas choisie sera à jamais sa patrie de coeur. Le récit de Charles Kondoky est riche, vivant et agrémenté de savoureuses digressions sur les bienfaits de l'éducation à l'ancienne. D'une étonnante mémoire, l'auteur a également le talent de hiérarchiser et mettre en scène ses souvenirs. C'est ainsi qu'il redonne vie aux rues grouillantes d'activités du Saïgon des années quarante. Au-delà des souvenirs heureux, le jeune Charles connut durant la guerre de terribles épreuves. Elles feront murir avant l'heure un garçon déjà très débrouillard, souvent altruiste et toujours respectueux des adultes et de l'ordre en général. En dépit de son éloignement du conflit européen, il dut subir les heures sombres de l'occupation japonaise en Indochine, des bombardements aveugles des forteresses volantes américaines, des premiers massacres de populations civiles perpétrées par le Vietminh, et les tourments d'une longue pénurie alimentaire. Loin des débats à charge relatifs au passé colonial de la France, le témoignage incomparable de Charles Kondoky et son méticuleux travail de mémoire est une belle pierre de taille chargée de sincérité et d'authenticité apportée au grand chantier de l'Histoire. Ce livre est à placer sur un pied d'égalité aux côtés des nombreux romans et ouvrages historiques écrits sur l'Indochine.
Peut-on encore écrire un livre sur le sujet autant traité de la Première Guerre mondiale dont nous allons bientôt fêter le centenaire... Oui, avec ce récit captivant où nous suivons jours après jours les pérégrinations militaires d'un aventurier vénézuélien combattant pour les Turcs dans le Caucase, d'un officier australien fêtant Noël devant des pyramides, d'un Danois enrôlé malgré lui dans l'armée du Kaiser, d'un Canadien des régions arctiques donnant le coup de feu aux pieds du Kilimandjaro, ou encore d'un Néo-Zélandais assiégé dans une ville de Mésopotamie... En suivant d'un chapitre à l'autre l'expérience du feu de cet échantillon d'anonymes venus des quatre coins de la planète et se battant sur des latitudes fort éloignées des tranchées de l'Est de la France, l'auteur redonne à ce conflit son véritable caractère global. En partageant les états d'âmes les plus variés voire inattendus de ces hommes, en passant d'un front à l'autre, le lecteur constate progressivement que ses idées reçues sur ce conflit sont remises en cause. Le récit de cet historien suédois n'oublie pas non plus de donner la parole à des civils dont de nombreuses infirmières et nous permet ainsi de redécouvrir la Première Guerre mondiale sous un angle assez novateur.
Maman vit désormais sur la planète Archive. Une trouvaille poétique de papa pour faire admettre à son vaillant petit bonhomme qu'elle les a quittés pour toujours. Une lourde responsabilité repose désormais sur cet homme un peu maladroit et désordonné, mais donnant le meilleur de lui-même dans l'éducation de son fils. Par une journée pluvieuse, la maman revient le temps d'un bref séjour sur terre, histoire de s'assurer que tout va bien. Je conseille cet émouvant roman à tous les papas se posant mille et une questions sur l'éducation de leurs enfants. Takuji Ichikawa nous ouvre les portes d'un monde méconnu et nous permet d'aller au-delà des éternels clichés pesant sur son pays. Cette plongée dans l'intimité quotidienne d'un foyer japonais, la saveur de longs dialogues épurés, et l'amour puissant qui s'en dégage rend ce livre inoubliable.
L'amitié franco-russe a du plomb dans l'aile ! L'idée d'un voyage d'écrivains français dans un train de légende quoique de confort spartiate, arrive à point nommé pour colmater les brèches de l'entente cordiale. Dominique Fernandez part sur les traces de Dumas, Verne et Cendrars dont la prose du transsibérien n'a visiblement pas touché la corde sensible. Féru d'architecture, son regard est aux aguets des chefs d'oeuvres reflets de l'âme slave, des fameux clochers à bulbes aux étonnants vestiges du constructivisme russe. L'auteur du dictionnaire amoureux de la Russie a toutefois l'honnêteté intellectuelle de ne pas ménager sa critique et d'exprimer une longue liste de regrets. L'auteur est notamment stupéfait d'apprendre que les auteurs russes traduits en français sont inconnus dans leur pays ! Ce qui lui pèse le plus, c'est la difficulté de casser la glace et de forcer des conversations qui peinent à dépasser le stade de la politesse, quand elles ne virent pas aux dialogues d e sourds. Cependant, au hasard d'une escale, une divine surprise attend l'auteur lorsqu'il découvre une ville de mélomanes en plein coeur de la Sibérie, dévoilant l'image d'un peuple plus raffiné qu'on ne le pense.
Joseph Conrad, Pierre Loti, Henry de Monfreid, les grands navigateurs font souvent de bons écrivains, c'est un fait reconnu. Il restait à enrichir cette liste du nom d'Isabelle Autissier dont le talent n'est plus à prouver. Au XIXe siècle, Emily une jeune Ecossaise de modeste extraction part tenter sa chance au bout du monde en Terre de Feu. Elle tombe aussitôt sous le charme d'une contrée sauvage où la nature est d'une beauté spectaculaire. Ouchouaya, la modeste bourgade qui l'accueille, ne s'écrit pas encore Ushuaïa. Quelques tribus indiennes dont celle des Yamanas, vivant encore à l'âge de pierre le long du canal du Beagle, suscitent en elle une intense curiosité. Le premier acte d'une tragédie à l'échelle d'une vie vient de commencer... Emily l'idéaliste rêve de concorde, voire de fusion entre les peuples. Elle finira par admettre que l'esprit d'un Yamana ne s'adopte pas et que deux communautés ne peuvent posséder le même sol. La qualité de ce roman ne se limite pas à cette passionnante et dépaysante intrigue relatant la mort programmée d'une ethnie. Cette grande navigatrice nous chante également une splendide ode à la nature, illustrée par les descriptions poétiques de paysages qu'elle a souvent contemplés de son navire. En voulant nous transmettre sa passion pour cette terre australe, elle vient de réussir un petit chef-d'oeuvre que l'on quitte avec le plus grand des regrets.
Difficile de rester insensible à la beauté mélancolique de ce texte antique. Ce triste chant est la longue plainte d'un poète en exil. Ovide a commis à Rome une faute encore ignorée des historiens à ce jour. Ce faux pas a cependant déclenché le courroux de l'empereur Auguste. Le maître du monde méditerranéen fut suffisamment clément pour lui laisser la vie, mais un fond de sadisme l'amena à le bannir dans la bourgade la plus éloignée de l'empire : Tomes. Vivre aux frontières du monde barbare : pour un poète urbain, mondain, raffiné et chantant l'amour, il ne pouvait y avoir de plus cruel châtiment. Ce n'est pas sur les rives du Pont-Euxin que le poète en toge risquait de trouver des oreilles latines capables de savourer ses vers. A l'embouchure du Danube, il ne côtoie désormais plus que des Gètes hirsutes, armées jusqu'aux dents et à peine revêtus d'un vernis de romanité. Pour couronner le tout, Ovide prend conscience au fil des ans qu'il est en train de perdre son latin !
Dans ses lettres, Ovide dévoile sans retenue toutes les facettes de sa souffrance : incompréhension de son sort, effroi de vivre aux frontières d'un monde inconnu et dangereux, colère, désespoir, reproches, supplications, tout y passe. Sa vie défile devant lui, avec ses rancunes et ses regrets. Il prend régulièrement le lecteur à témoin et finit même par avouer qu'il s'écoute un peu trop gémir. Voilà pourquoi sa confession reste d'une sincérité bouleversante. Son absence de retenue n'enlève rien à la beauté de son texte. Sachant que le poète est mort en exil, comment ne pas être pris de compassion lorsque ce doux rêveur envisage l'espoir d'un retour en grâce ? Les Tristes peuvent également être lus comme un document unique sur les mentalités de l'antiquité et nous rapprocher par la littérature d'un homme séparé de nous par deux millénaires.
Une petite ballade dans une forêt longue de 3.500 kilomètres, cela vous tente ? L'écrivain Bill Brysen a la soudaine envie de traverser à pieds toute la chaîne des Appalaches. Au royaume de l'automobile, ce genre d'activité a vite fait de vous classer dans la catégorie des individus suspects. L'autre souci c'est qu'il vient de lire juste avant son départ un livre recensant cliniquement toutes les attaques d'ours dans la région depuis Mathusalem. Ajoutez à cela que l'honnête citadin motivé de marcher sur les pas de Thoreau a également l'angoisse de rencontrer des ruraux dégénérés tout droit sortis du film Délivrance. Je vous laisse imaginer les scénarios catastrophe défilant dans sa tête ! Il lui faut donc à tout prix un compagnon de voyage, mais les volontaires ne se pressent pas. Finalement, un vieil ami d'enfance au parcours chaotique et sortant tout juste de prison se présente à l'appel avec un sac à dos bourré de Snickers, le genre de douceurs dont les ours raffolent ? L'auteur vient de trouver enfin son boulet, devrions-nous dire l'enclume qu'il va devoir trainer tout le long de son voyage de rêve.
Suivre les pérégrinations d'un randonneur amateur et masochiste, vous allez me dire qu'il n'y a pas matière à s'extasier et encore moins à plaisanter. Pourtant, rarement récit de voyage ne m'avait autant fait rire. Je ne sais pas quel est son secret, mais l'auteur devrait songer à en donner des cours du soir ! Avec un tel antidote contre la morosité, l'on ne pourra plus médire que les Américains n'ont pas le sens de l'humour.
Réfléchir ou agir : quel intellectuel ne s'est pas posé la question dans le contexte troublé des années trente ? Ne pouvant plus se contenter de soutenir moralement la jeune république espagnole et persuadé que la vérité est au bout du fusil, l'écrivain George Orwell s'engage dans les Brigades internationales. Il sera amené à combattre dans les tranchées du front d'Aragon. De cette aventure ne lui restera que l'amertume du croisé assistant à l'écroulement de ses idéaux sous le coup d'inacceptables divisions intestines. La pitoyable guerre interne que se livrèrent communistes et anarchistes sous les jumelles de l'adversaire l'ébranla à jamais. Cette expérience fut la matrice de sa dénonciation future du totalitarisme, maladie congénitale des révolutions, avec ses romans 1984 et La ferme des animaux.
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