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Entre récit initiatique et enquête policière, Christian Garcin réussit un vrai coup de maître.
Dès les premières lignes, le lecteur trouve en Zhu Wenguang, détective privé, dit «Zuo Luo» ou encore «Zorro» un compère puis un complice. En effet, «Zuo Luo» est un justicier, redresseur de torts, qui, sans peur du danger, tel un roc, ira libérer chez leurs bourreaux, de nombreuses jeunes filles chinoises issues de familles appauvries, vendues à de sales types et maltraitées.
A travers la philosophie de vie de «Zuo Luo» interceptée d'emblée par le lecteur, l'intrigue de ce roman va se dévoiler, à Guangzhou, un soir où un élément imprévu va réactualiser le passé de ce détective privé chinois, un passé qui apparaît en filigrane du temps présent en l'absence de réponses pour qu'il puisse s'équilibrer dans l'ordre du temps. A ce moment du récit, le lecteur entre dans l'intimité de Zhu Wenguang, il devient son confident, plonge au plus profond de son âme, décèle avec pudeur la fragilité de «Zuo Luo»qui gardera le contrôle de ses émotions et va se substituer à «Bec-de-canard», un indic ami de longue date de «Zuo Luo» et confident. De Chine, Zhu Wenguang nous entraîne ensuite à Hokkaîdo puis à New-York à travers l'évocation de trois histoires d'amour qui l'ont façonné et pour lesquelles il devra établir une jonction en jouant pleinement son rôle de justicier et s'apaiser.
Dans la continuité de son précédent roman «La piste mongole» publié chez Verdier, Christian Garcin, s'accommode à la perfection des différents espaces temps où les personnages se font écho et invite le lecteur à prendre place dans la danse. De plus, la juxtaposition des éléments du temps présent et passé permet d'effacer les frontières géographiques de ce merveilleux périple, l'écriture fluide invite l'âme du lecteur à vagabonder et les différentes épreuves qu'aura à affronter Zhu Wenguang sont ponctuées d'enseignements philosophiques bouddhistes et chinois ne nous permettant plus de distinguer le roman du conte. Ce texte reste une très belle découverte de L'Escale littéraire.
Dans ce nouveau roman "Rose", tant attendu, Tatiana de Rosnay nous livre, à travers le personnage de Rose Bazelet, une belle réflexion sur l'impossibilité de transmettre, allant à l'encontre de tout processus naturel et menant de fait, Rose, vers un combat contre elle-même, renforcé par une promesse faite à son époux défunt, Armand.
Sous le second empire, juste après le coup d'état de Napoléon III, le préfet Haussmann décide de mettre en oeuvre différents travaux d'embellissement dans Paris : diverses petites rues parisiennes seront détruites au profit de grands boulevards. A travers l'évocation de ses souvenirs, Rose a vécu avec son époux Armand dans la maison familiale de ce dernier. Cette maison, située rue Childebert, non loin de l'église de Saint Germain Des-Prés, a rassemblé différentes générations de la famille Bazelet et sera vouée à disparaître suite à un avis d'expropriation de la ville.
A partir de ce moment crucial du roman, les non-dits enfouis dans la mémoire de Rose vont refaire surface et s'intégrer dans l'évocation du souvenir.
Voici en quelques mots le contexte douloureux dans lequel Rose, devra livrer un combat humain, opiniâtre, entre nostalgie qui permet à Rose de cristalliser les moments très heureux de son existence en famille, famille biologique et famille sociale, l'une et l'autre formant un équilibre nécessaire et réalité présente, déchirante, déconnectée de toute continuité avec le passé.
Ainsi, il ne faut pas lire "Rose" comme un roman historique, il faut isoler les éléments de l'Histoire, les identifier comme des bouleversements non naturels et les transposer dans un parcours de vie qui pourrait être le nôtre.
La forme épistolaire de ce roman met en lumière la force de l'instant présent, permettant de résister face à un futur inexistant. On pourrait même tenter une analogie avec le personnage de Zeno se livrant à la réflexion suivante dans le roman d'Italo Svevo "La conscience de Zeno" afin de préciser le rôle essentiel de l'écriture : "Je suis au moins sûr d'une chose : écrire est le meilleur moyen de rendre de l'importance à un passé qui ne fait plus souffrir et de se débarrasser d'un présent qui fait horreur".
Pour conclure, "Rose" est davantage un roman social : les souvenirs de Rose, conjugués à la réalité présente, permettent de mettre l'accent sur la disparition de métiers s'exerçant dans les petits quartiers parisiens (herboriste, blanchisseur...) ainsi qu'un changement des comportements induit par un nouveau façonnage de Paris, plus grand, plus luxueux, passant de relations chaleureuses (amitiés fortes entre Rose et Alexandrine, la fleuriste, M. Zamaretti, le libraire qui participe activement à l'éducation littéraire de Rose en l'initiant aux romans de Flaubert ou Zola et les poèmes de Baudelaire, Gilbert le chiffonnier...) au seul paraître des grands boulevards.
Tatiana de Rosnay fait preuve d'une écriture très fluide et maîtrisée.
Le roman Pise 1951 est une ode à l'Amour.
Dans un contexte d'après-guerre, Dominique Fernandez livre au lecteur l'histoire d'un parcours de deux jeunes adultes, Octave, issu d'une famille bourgeoise, républicaine de gauche, dont l'éducation consiste à l'application et au respect de codes sociaux stricts et son ami Robert, fils de mécanicien, caractérisé par l'élan du naturel. Ces deux jeunes hommes vont évolué dans un contexte politique, social, économique et culturel bouleversé, leur parcours universitaire les mènera de France en Italie, ennemie de la patrie du Général de Gaulle (les italiens endossant l'image du traître après le soutien à Mussolini).
Dans ce superbe roman, malgré les épreuves personnelles et collectives dont Octave et Robert devront en affronter les turpitudes, l'Amour est omniprésent, il va guider ces deux jeunes hommes vers leur destin, leur donner une cohérence pour supporter les différentes transformations sociétales et, va permettre, à Octave principalement, de se libérer d'une morale immobilisante.
Le thème de l'amour va être décliné. Le lecteur se laissera bercer par une splendide évocation de la Toscane, des vestiges de Florence où s'exerce encore, à cette époque, l'influence des Medicis, à Pise, ville pittoresque malgré son déclin. C'est l'amour de la beauté, de la sculpture, de la peinture, de l'architecture, de la littérature, du théâtre.
L'effervescence de la jeunesse permettra l'existence de l'amour.
Texte dense, tout en rythme, fourni de références très précises en italien et en latin, dans le texte, permettant au lecteur d'abandonner ses propres repères. L'amour ne va se soumettre à aucune morale, il va s'exercer comme un ciment, d'abord d'une région, La Toscane, représentative de la nation dont la morale chrétienne et la politique sont dictées par le Vatican, ciment d'un amour littéraire sublimé ensuite, comme Virgile sublime Béatrice dans la divine comédie de Dante.
Ainsi, l'amour apparaît comme un équilibre, permettant l'éveil des consciences d'Octave et de Robert, guidant leurs différents choix en leur facilitant l'intégration de nouvelles mentalités qui se dessinent.
Enfin, à travers deux destins conjoints, c'est aussi un très beau roman d'amour fraternel.
En référence à un vers de Paul ÉLUARD «nous vivons d'espoir», Claudie HUNZINGER nous livre, à travers un premier roman, la vie de sa mère Emma dont l'identité profonde se dévoile au fil des lettres retrouvées que sa fille effeuille. Dans les années 1920-1930, Emma tente le concours de l'École Normale de Fontenay et y fait la connaissance de Thérèse, qui elle échouera plusieurs années de suite malgré la récidive.
Les deux jeunes femmes édifient leur vie sur des idéaux, celui de l'amour exaltant, absolu pour Emma, toujours conquérant, ne cherchant l'assouvissement que pour mieux désirer sans limite aucune afin de bâtir sa vie comme un personnage de roman avec le risque de se construire (ou de se déconstruire) au gré du hasard, celui de l'engagement pour Thérèse, fidèle dans sa relation à Emma, lui témoignant des sentiments sincères et une soif de proximité, d'échanges et de tendresse.
L'équilibre qui tentait d'exister entre ces deux conceptions de vie va être bousculé par une réalité politique et sociale : l'arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne et les années d'occupation en France. De plus, les diverses mutations professionnelles d'Emma et de Thérèse favorisent l'éloignement de ces deux jeunes femmes. Emma, dans sa quête d'absolu tentera de braver les codes sociaux en choisissant le mariage avec Marcel, père de deux enfants, industriel, fruste, où l'originalité n'a pas sa place et incarnera ainsi le personnage de Lady Chatterley.
Sous l'occupation allemande, en Alsace, Marcel fera preuve d'obéissance aux normes instaurées pour seul moyen de satisfaire ses ambitions personnelles au détriment de l'intérêt collectif. Ses prises de position et ses valeurs laisseront Emma se heurter à une réalité qu'elle n'avait pas envisagée, celle qui ne permet plus d'espérer, d'évoluer et s'empare de tout désir de liberté. L'Histoire va également accentuer le manque chez Thérèse et elle le comblera en déployant un engagement politique exceptionnel, en prenant les rênes du front national, réseau de la résistance communiste en Bretagne. Cet engagement lui vaudra la torture puis la mort.
Ainsi, les désirs et les idéaux de ces deux jeunes femmes au début de leur vie trouvaient leur expression dans l'exaltation, entretenant un manque pour mieux s'enflammer et faire valoir les émotions. Le cours de l'Histoire s'est joué de ce manque pour créer une rupture entre Emma et Thérèse, laissant chacune individuellement face à son destin. Emma a vécu à rebours en se déconstruisant et Thérèse a voulu trop vite cicatriser ses blessures causées par l'absence d'Emma en menant une vie boulimique ; elle aura précipité son destin.
D'une écriture tout en poésie, sans artifices, qui va à l'essentiel, Jérôme FERRARI s'en sert comme une arme pour mieux pénétrer l'atmosphère des geôles algéroises et dépeindre cet univers moite, sombre et menaçant où toutes les lois humaines sont bafouées rendant la vérité indiscernable et laissant l'âme prisonnière d'une logique implacable régissant la pensée et l'action.
Le capitaine André Degorce et le lieutenant Horace Andreani se retrouvent à Alger en 1957. Après avoir été, ensemble, deux victimes rescapées des camps de rééducation sous Hô Chi Minh, ils deviennent deux bourreaux pendant la guerre d'Algérie, utilisant la force, l'intimidation et la menace pour procéder aux arrestations de groupes indépendantistes algériens et obtenir des renseignements sur les réseaux.
Une même période de l'Histoire collective partagée par ces deux hommes et deux destins individuels qui s'opposent dans la conception des valeurs. Excellent texte, basé sur le dialogue dans lequel, deux consciences vont être confrontées aux frontières du bien et du mal, dont l'une, celle du capitaine Degorce va être réveillée par la conscience collective, l'Histoire, pour signifier au capitaine que son âme a été enfouie, sacrifiée au détriment de la beauté que symbolisent les décorations et les honneurs militaires.
Un texte philosophique, sensible, vrai et percutant
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