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Lors de leur rencontre en 1925 à Barcelone, Antoine et Isabelle, grands-parents de l'auteur, ne sont encore qu'Antonio et Isabel, lui, venant d'un village des bords de l'Ebre, elle, fuyant la misère de son Andalousie natale. Ils jettent toute leur fougueuse jeunesse dans l'espoir d'une humanité plus juste, pour une république espagnole, combat mené avec d'autres qui aboutira à une parenthèse enchantée qui ne durera que peu de temps avant que n'éclate la guerre, césure brutale pour tous les républicains.
En parallèle, nous suivons le destin d'une riche famille industrielle lyonnaise, les Gillet. Pour cette famille de joyeux reconvertis dans la chimie, l'embrasement de l'Europe est plutôt une bonne affaire, la grande Guerre de 1914 leur a apportée fortune avec le gaz moutarde ancêtre du Zyklon B et la guerre civile espagnole mettra à mal toutes les velléités socialistes qui commencent à poindre dans les quartiers populaires des grandes villes.
Ce parallèle peut être envisagé de façon verticale, là où Antonio et Isabel grâce à leur appétit de connaissances et leurs lectures vont s'arracher à leur condition misérable, les Gillet, bien que prospérant économiquement, vont sombrer dans une errance morale.
Ce récit nous replonge dans un genre tombé en désuétude, la chronique familiale. Le classicisme de l'écriture, les descriptions parfois baroques, notamment celle de l'insurrection de Barcelone, rendent ce texte rafraîchissant, exotique et délicieusement anachronique. Courant sur un siècle, cette fresque réussit grâce aux portraits de ces deux familles aux antipodes à rendre juste et intelligible cette période. Vincent Borel rend en quelque sorte justice à tous les humiliés, les réprouvés, l'honneur et la fierté n'est parfois pas là où nous l'attendons.
Réserver : Antoine et Isabelle
Où j'ai laissé mon âme, c'est par ce doux euphémisme que le capitaine Degorce évoque le conflit algérien. Lui et son camarade le lieutenant Andréani sont nés de la même guerre, l'Indochine, ont été prisonniers, affamés, brutalisés par les Viet Mihns. Degorce, l'aîné, le résistant déporté, sera le modèle, le mentor d'Andréani. Des liens indéfectibles naîtront de cette défaite et de cette captivité. Mais, en ce mois de mars 1957, derrière les volets clos d'une belle villa algéroise, ce sont eux les bourreaux, les tortionnaires.
Le récit recueille les tourments de ces deux soldats trois jours durant, de l'arrestation à la mort d'Hadj Nacer, dit Tahar, chef de l'ALN. Les mêmes actes de tortures réunissent les deux protagonistes mais, ils adoptent deux postures, là où Andréani y voit un mal nécessaire, exécutant sans scrupules les ordres en parfait soldat, Degorce est tiraillé et cherche une absolution biblique, et tissera des liens de respect et de fraternité avec Tahar figure centrale de ce trio. Tahar apparaît comme la seule âme en paix dans ce chaos, ce délitement humain.
Jérôme Ferrari fait parti de cette génération d'auteurs qui depuis peu s'emparent de cette page noire de l'histoire, mais Où j'ai laissé mon âme est avant tout une profonde réflexion sur cette frontière ténue entre bien et mal, portée par une langue tour à tour emportée lors du récit du lieutenant Andréani, et toute en nuances et contritions lorsque Degorce s'exprime. La grande réussite de ce roman saisissant tient certainement dans le portrait de ces hommes vainqueurs mais irrémédiablement vaincus.
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