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Dans un Paris populaire et cosmopolite, le premier polar de Karim Miské s'étage en une moderne Babel. Érigée sur ce maigre confetti de mixité que constitue le XIXe arrondissement, l'humaine chimère a été prise d'assaut par de nouveaux fous de Dieu. Ahmed, jeune homme traumatisé vivant reclus dans son monde, découvre le cadavre de sa voisine, Laura Vignola. «Elle était belle, ils auraient pu s'aimer.» Cependant Ahmed n'a jamais rien vu, rien remarqué. Enfermé en lui-même, lecteur compulsif et averti de romans policiers, ce dépressif respectable jusque dans son «non-agir» subit alors le choc de cette perte. Confiée au commissariat du XIXe - un «Bunker» dirigé par Mercator, commissaire énigmatique aux projections parfaites -, l'enquête est menée par les lieutenants Jean Hamelot et Rachel Kupferstein. Entre un Breton obsédé du mode opératoire et une Juive aussi farouche que troublante, l'auteur décide d'ancrer son texte du côté de l'humain et du social. «Ils ont connu les overdoses, les crimes passionnels, le sordide ordinaire, mais le meurtre de Laura est leur première véritable confrontation avec l»horreur.» Comme le souligne Mercator : «Il s'agit à présent d'affronter, de contempler le fond d'une âme. Cet assassinat, il va falloir l'apprivoiser, s'en nourrir, le ruminer, le pénétrer.» Si le mal est partout présent, Rachel et Jean vont devoir en identifier les racines, épaulés par Ahmed qui de son côté continuera à jouer au con - «son avantage : il sait très bien jouer au con» -, restera dans la lune, fera semblant de ne pas s'être «réveillé» aux yeux des juifs loubavitch, des musulmans salafistes, des Témoins de Jéhovah et des trafiquants de drogue qui peuplent cette intrigue. Clin d'oeil affirmé au «White Jazz» d'Ellroy, «Arab jazz» explore ses personnages à la fois de l'intérieur et de l'extérieur formant un puzzle de volontés assombries, un maillage de destins qui s'entrechoquent. Un premier roman qui démontre tout le potentiel d'un auteur dépassant déjà les limites de la simple péripétie pour mieux nous parler de l'Homme. «Ou plutôt de ceux qui colmatent leur gouffre, leur vide intérieur avec le béton de la certitude.»
«La foudre nous a frappés. Le malheur. Nous et pas eux. Ça se joue à si peu de choses : le même lotissement, la même rue, mais pas le même numéro. Pair ou impair. On n'a pas misé sur le bon. C'est ma faute, je le reconnais. Mais permettez-moi de croire que tout n'est pas complètement perdu.» Tout, peut-être pas, mais la raison sûrement. L'homme qui se livre ainsi a perdu pied, un homme empli de douleur et d'incompréhension face au décès de sa femme, Nadine. Deux mois déjà que la maladie l'a emportée, laissant ce mari sans emploi gaver de gaufres ses deux jeunes fils dans leur pavillon de banlieue. Si la perte d'un être cher nous fait aborder un continent de douleur difficilement cartographiable, Marcus Malte tire profit du format court et ramassé de la novella pour établir un vertigineux plan de coupe. Vertigineux et angoissant. Passant ses journées à observer le voisinage, l'homme ne tarde pas à porter toute son attention sur la maison d'en face. Un couple et leur fille y renvoyant l'insoutenable image d'un bonheur qui aurait pu, aurait dû être celui de Nadine et de son mari. Maison témoin abritant un couple-bonheur témoignant du malheur d'en face. Pourquoi est-ce tombé sur eux ? «Cannisses» expose avec justesse toute l'étendue d'une psychose, la lente descente aux enfers de cet homme habité par son obsession envers un lieu épargné; la maison du bonheur qui le nargue et qu'il souhaiterait faire sienne. Pour s'éloigner du mal, conjurer le sort. «Je me suis demandé si ce n'était pas la maison, tout simplement. J'avais vu un film, il y a longtemps, une histoire de malédiction ou quelque chose comme ça. Je me demande si ça peut exister. Si on avait habité en face et eux ici, qu'est-ce qui ce serait passé ?» En lisant le texte de Marcus Malte l'effarement s'empare de nous et toute l'horrifique puissance de «Cannisses» vient se révéler dans le contraste d'une écriture en rupture de démonstration face au délire de cet homme.
«L'époque où on jouait des cigarettes au poker et où on connaissait par coeur des morceaux de L'envers du paradis et de Mort dans l'après-midi, l'époque du référendum sur l'avortement et de la défaite du Mouvement pour la vie...» L'époque où Giorgia toisait l'avenir du haut de son muret pendant que ses copains allaient coucher avec Franca Palmieri, cette même Fille aux Crapauds que l'on vient de retrouver poignardée. Une enquête sur les traces d'un passé que la détective ne cesse d'interroger et que l'auteur met en perspective à travers une deuxième affaire conduisant son héroïne à pister les faits et gestes d'une étudiante habile à dissimuler ses secrets.
Si Bologne «la savante» nous est devenue familière à la lecture des romans de Carlo Lucarelli et surtout de ceux écrits par Loriano Macchiavelli, Grazia Verasani nous la présente sous la pluie, clope au bec, en révélant une émouvante mosaïque de gens ordinaires.
«A tous et à personne» signe ainsi le retour d'une enquêtrice parfois cynique, souvent ironique et toujours prête à saborder ses amours, à noyer ses errances dans un verre de whisky. Geste compulsif évoquant une invitation à relire Svevo, la cigarette accompagne Giorgia au même titre que ses obsessions envers le passé, la mort de sa soeur, l'évolution de Bologne qui se métamorphose et dont elle ne cesse de se demander ce qu'elle est devenue. Dans cette ville en pleine crise d'identité, Giorgia Cantini incarne le regard élégiaque d'une femme jouant au Solitaire.
Tandis que la bande-son défile de Joy Division aux Smiths, Giorgia se remémore les refrains d'hier, la drogue et les rêves d'ailleurs. Dans le temps et l'espace, ses investigations tous azimuts viennent finalement nous rappeler que «La forme d'une ville change plus vite, hélas ! Que le coeur d'un mortel...»
Le roman policier doit-il immanquablement se signaler par un suspense échevelé, s'identifier par une avalanche d'enchaînements aussi discursifs que dramaturgiques ? L'objet narratif que constitue l'enquête, magnifiée par son dénouement, ne serait-il pas davantage le prisme à travers lequel un auteur «entomologise» ce qui nous anime ?
Par certains aspects, «Une femme seule» répond à cette interprétation tant il apparaît manifeste que Marie Vindy se préoccupe peu d'entretenir l'artifice du doute quant à l'identité du meurtrier. Pourtant nous voilà avec «une jeune inconnue assassinée, une personnalité publique, un village et son lot de rumeurs prêtes à circuler. Le premier journaliste qui fourrerait son nez là-dedans allait se régaler...»
Dans un village de Champagne-Ardenne, le corps d'une jeune femme est découvert sur la propriété du chanteur Marc Eden. Alertée par Joe, l'ami vétérinaire, Marianne Gil accuse le coup. L'écrivain (ex-compagne de l'idole qui a trouvé refuge auprès des chevaux) habite en effet les lieux et en assure l'entretien. De même qu'elle parvient sans mal à entretenir sa dépendance à l'alcool. La gendarmerie est immédiatement avertie et le capitaine Humbert chargé de l'affaire. «Comment une femme d'une telle classe en était-elle venue à s'installer à L'Ermitage, au milieu de nulle part ?» Humbert s'interroge. Et Humbert va être littéralement aspiré par cette femme. Le lecteur également. Le récit ne sort jamais du cadre de l'enquête (nulle trace d'une quelconque sociologie ou d'un contexte historico-politique), l'auteur ne cherchant jamais à donner le change. Non, Marie Vindy n'est pas là pour épater la galerie en proposant une intrigue hypertrophiée. Celle-ci trace un sillon aussi évident que fascinant à travers le personnage de Marianne - irradiant le texte tel un soleil noir - qui fait de cette enquête policière un objet narratif centripète. Nous voici face aux obsessions de chacun, qui toutes traduisent l'obsession centrée sur Marianne. Roman à la féminité exacerbée, cet univers clos soutenu par une écriture en tension, est avant tout l'investigation passionnée et inquiète des attirances qu'éprouvent les protagonistes. Une toile vénéneuse sans afféteries qui expose un être dont «... les passions qu'elle suscite appellent le drame.»
Loin de nous défier des sentiments et de l'émotion - trop souvent instrumentalisés au cours de l'Histoire -, nous devrions les appréhender comme pourvoyeurs de connaissances et d'idées, capables de faire passer en contrebande un enthousiasme lucide, un espoir clairvoyant. C'est ainsi que Barouk Salamé place son roman «Une guerre de génies, de héros et de lâches» sous l'égide de la fiction éclairée afin d'établir la genèse intellectuelle et spirituelle de son commissaire-philosophe, Serge Sarfaty. Issu d'une grande famille juive nationaliste de Constantine, «une famille de déicides, de mécréants et d'insensés» selon la synagogue, Serjoun sera le témoin actif d'une guerre d'Algérie qui ne cessera de se complexifier pour aboutir à une indépendance empoisonnée.
Faisant de son enfance un poste d'observation et une source d'enseignements privilégiés, le jeune garçon (un surdoué nourri au débat d'idées et à la sagesse visionnaire d'une grand-mère engagée) nous rapporte les horreurs du conflit colonialiste mais aussi et surtout les luttes intestines au sein même des oppressés. Accords, trahisons, complots et propagande jalonnent ainsi «la guerre dans la guerre» qui oppose les messalistes et le FLN, enfermant l'Algérie dans un espace orwellien où certains se jugent plus indépendantistes que les autres.
Ce récit initiatique d'un personnage depuis lors en quête de vérité s'apparente effectivement à «un roman policier un peu hérétique» n'abordant pas le crime du côté de l'exégèse. Et pourtant, le crime est partout présent. La sensibilité philosophique, l'émotion et l'humanisme érudit qui imprègnent ces pages dessinent en effet la silhouette d'un corps social mort-né, disent la disparition d'un État laïc, le deuil du multiculturalisme que cette révolution «semée par des génies, arrosée par le sang des héros et moissonnée par des lâches» laissait espérer.
Retour au bercail pour Walt Longmire après une étape éprouvante du côté de Philadelphie. Le shérif du comté d'Absaroka retrouve ses terres du Wyoming avec sa fille convalescente et des questions qui le taraudent. En vieux roublard Craig Johnson avait pris le temps d'une parenthèse urbaine (voir «L'Indien blanc») pour changer de territoire et renouveler l'image de son héros. Autant de plaisir à prendre dans ses retrouvailles avec les Hautes Plaines. Géographie des lieux et géographie humaine sont intimement liées chez Craig Johnson. Le récit progresse avec intensité et amplitude sous l'impulsion de ses immenses étendues. Il colle tout autant à la peau du shérif, grand gaillard un tantinet bourru et foutrement perspicace. Une force tranquille made in Wyoming. Alors qu'une patrouille retrouve le corps d'une jeune vietnamienne, étranglée et abandonnée au bord d'une route, Longmire découvre sur elle une photo le montrant à une époque lointaine et crépusculaire... 1968, inspecteur chez les marines, en pleine guerre du Vietnam. Les souvenirs refont surface au rythme d'un récit enchâssé évoquant une autre affaire, la grande offensive du Têt, l'amitié qui l'unissait déjà avec Henry («la Nation Cheyenne» ou la sagesse en peu de mots), les bouches à feu et de vieux fantômes. Ce dispositif narratif, s'il dynamise le texte tout en nourrissant le personnage - en le dotant d'un passé qui est aussi la mémoire de tout un pays -, génère un effet miroir propre à mettre en relief ses différentes facettes. Si Walt Longmire entame les investigations avec la pugnacité qu'on lui connaît, il s'agit également pour lui de mener une enquête intérieure en s'interrogeant sur l'attirance qu'il éprouve pour une collègue, sur l'émancipation de son adjoint, sur le rétablissement de sa fille, son comportement, ses préjugés. «Enfants de poussière» élargit, décuple ce shérif qui se voit traverser par les souvenirs comme certaines villes abandonnées le sont par les serpents à sonnet te. Qui est Longmire ? «Ruby dit que je me préoccupe plus des morts que des vivants.» Longmire - Une stèle où s'inscrit la mémoire des disparus.
«Autrefois de Versailles, Nous venait le bon goût, Aujourd'hui la canaille, Règne et tient le haut bout.»
Cette épigramme résume assez bien l'atmosphère de décadence qui accompagna le règne de Louis XV et dont Jean-François Parot nous a longuement entretenus à travers les enquêtes de son Nicolas Le Floch. Olivier Barde-Cabuçon quant à lui choisit l'année 1759 pour lancer sa série d'enquêtes menée par le chevalier de Volnay et bien que «Casanova et la femme sans visage» ne s'embarrasse pas d'apostilles, ce roman parvient à faire revivre une époque et nous en restitue l'air du temps. Une époque où l'on jouait au cavagnole, au pharaon ou encore au biribi, un temps où Paris regorgeait d'espions et autres mouches au service du pouvoir. Un pouvoir justement qui se trouve être incarné par un roi à la morale douteuse (O tempora ! O mores !), incapable de gouverner et qui, malgré les croyances du parti dévot, n'a guère eu besoin de la Pompadour pour découvrir la luxure. Paradoxal siècle des Lumières qui voit ainsi émerger les encyclopédistes tandis que chacun est prêt à croire aux chimères de l'alchimie. Le crime commis sur l'une des perruquières du roi va donc expédier le commissaire aux meurtres étranges qu'est Volnay dans les coulisses de la royauté qui ferraille déjà contre les ferments de révolte véhiculés par certaines confréries. Force est de reconnaître l'érudition gourmande d'Olivier Barde-Cabuçon qui nous gratifie en outre d'un intéressant portrait de Casanova prompt à aiguillonner un chevalier de Volnay plus complexe qu'il n'y paraît. Imbriquant avec habileté l'intrigue romanesque dans ce cadre historique, l'auteur tisse une enquête inaugurale aussi épique que feuilletonesque non sans souligner la réalité sociale de l'époque en nous rappelant que «... si la pensée n'a pas le droit de circuler librement, il n'y a aucune liberté. Or, nos puissants ne veulent pas de cela car plus les gens pensent et plus ils sont intelligents, ce qui contrevient à leurs desseins d'assujettissement sur eux.»
«Je vais vous dire ce qui est n'importe quoi. Cent vingt personnes tuées ou blessées. Trente millions de livres de dégâts. Deux milliards et demi de livres perdus pour le tourisme. Tout ça par votre faute. Ça, c'est n'importe quoi.» Évidemment, faire sauter la gare de King's Cross à la suite d'un exercice antiterroriste ne dynamise pas vraiment une carrière dans le MI5. Le mystérieux et sulfureux Jackson Lamb n'a pas tort en s'adressant ainsi à son nouveau tocard, River Cartwright, lequel aurait pu connaître pire que le «Placard». Certes lorsque l'on appartient à la caste des agents chargés de la sécurité intérieure du Royaume-Uni ce service est bien plus qu'un aveu d'échec ; un véritable purgatoire dont personne n'est jamais revenu. Le genre de voie de garage accueillant l'agent Min Harper pour avoir oublié un dossier top-secret sur la banquette d'un train. Mais avec un aïeul qui a tutoyé les dieux au service de Sa Majesté, c'est tout de même dur à avaler. Autant dire que «La maison des tocards» héberge d'impayables personnages que Mick Herron dépeint avec attachement et auxquels il sert des répliques souvent corrosives. Si chacun se demande pourquoi les autres ont atterri dans cette annexe des carrières torpillées, ils vont avoir l'occasion de passer à l'action en essayant de sauver un jeune pakistanais promis à une médiatique décapitation. Entre barbouzeries studieuses et faux-semblants de rigueur, Mick Herron laisse apparaître la montée en puissance des nouveaux nationalismes soigneusement instrumentalisés. De part et d'autre.
Loin du roman à thèse lesté de détails et autres digressions, «La maison des tocards» rend palpable l'atmosphère de doute et de tension au sein des services secrets britanniques profondément marqués par les attentats-suicides du 7 juillet 2005. Gangrené par une espionnite aigüe et tous azimuts, ce monde souterrain se révèle peuplé de chefs paranoïaques et d'agents en mal de reconnaissance. D'hommes et de femmes aussi cyniques que faillibles tel l'inusable Jackson Lamb pour qui «tous les agents finissent par trop tirer sur la corde, par se vendre au plus offrant.»
Vous vous sentez d'humeur maussade ? Un peu déprimé peut-être ? Les éditions Rivages ont pensé à vous : leur remède s'intitule «Le hold-up des salopettes». Reprenant un scénario de son grand-père, Jérémy Behm signe une novélisation inventive, aux péripéties loufoques, le tout agrémenté de dialogues à la fois justes et souvent désopilants. Un texte qu'Elmore Leonard ne jugerait pas utile de réécrire.
Vincent Cronyn est libraire, inconditionnel de Shakespeare et doté d'un humour peu commun. Le genre de type qui s'accroche au pinceau une fois l'échelle retirée. Et pour s'accrocher, Vince va effectivement rivaliser avec le plus acharné des morpions. Suspecté d'avoir abattu Bruno Vanick - dit «L'Imprenable», vraie légende dans le monde des braqueurs ?, le gars Vince réussit tout de même à convaincre l'inspecteur Gustav Holt de son innocence. A moins que Holt ne se serve de Vince comme appât... Parce qu'au cas où vous ne le sauriez pas, les deux millions de dollars du dernier casse de Vanick n'ont jamais été retrouvés. Et croyez-moi, même au bout de vingt ans, c'est fou comme certains y pensent encore. Avec des tueurs hindous aux trousses (qui parfois ?agitent la tête comme des émeus sur un rocher ?), un parrain de la mafia plutôt old school, une catcheuse olympique et un insaisissable sniper, Cronyn va devoir la jouer serré. Tandis que son ex s'empresse de lui faire parapher l es papiers du divorce, le libraire découvre les charmes d'Elsa Kramer qui aimerait bien avoir le fin mot de cette histoire. Et pourquoi pas en faire le sujet de son prochain best-seller ? !
Coup de blues ou pas, n'hésitez plus quant à votre prochaine lecture. Elsa Kramer a sacrément raison : même un dépressif suicidaire n'arriverait pas à s'ennuyer en compagnie de Vince. Accrochez-vous, Jérémy Behm retire l'échelle.
«La manie que j'ai eue dès l'enfance d'apprendre des langues étrangères m'a sans doute fait considérer très tôt le français parlé comme un langage très différent du français écrit.»
Nul doute que Raymond Queneau se serait délecté des termes du français parlé au Gabon utilisés par Janis Otsiemi. L'auteur nous propose une nouvelle fois d'appréhender le quotidien des Librevillois aux prises avec une corruption omniprésente et une défaillance généralisée de l'Etat. Un pays ravagé par «la maladie du siècle», ce SIDA que d'aucuns ont rebaptisé «syndrome inventé pour décourager les amoureux», comme une fuite en avant que certains s'autorisent à travers les mots pendant que d'autres le font avec l'argent. Tous veulent en avoir, des jeunes délinquants aux flics ripoux, sans parler de ceux qui tirent profit de l'explosion du marché de «la cuisse tarifée». Alors qu'un ancien officier de police est retrouvé mort sur la plage du Tropicana, les enquêteurs vont justement devoir fait face au vent de panique qui souffle sur les lupanars de Libreville en mettant la main sur un tueur en série.
Bien que «Le chasseur de lucioles» marque une étape dans le travail de Janis Otsiemi (plusieurs enquêtes se croisent, voire se rencontrent), il n'en reste pas moins attaché à la dimension sociale qui lui est chère en posant un regard critique sur un pays où le tribalisme, le népotisme et le clientélisme semblent ne pas avoir de limite. Un pays où le vrai tueur en série serait plutôt «ces politiciens qui confondent l'argent du contribuable avec leur portefeuille». S'il n'est pas dans les intentions de l'auteur de révolutionner l'art de l'intrigue, il se fait assurément le scribe d'une oralité où les gabonismes et autres proverbes imagés nous précipitent dans un monde à la fois nôtre et étranger. Une véritable langue accolant, mélangeant, créant : inventive, sensible et poétique. Mais il est vrai, comme le soulignait déjà Louis-Ferdinand Céline, que «l'émotion ne peut être captée et transcrite qu'à travers le langage parlé... le souvenir du langage parlé !».
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