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Antoine est un spécialiste des serrures, et surtout des serrures anciennes. Tous ces vieux mécanismes qu'il connaît par coeur et qu'il adore faire fonctionner. Avec son talent, Antoine n'est pas loin de travailler pour les Musées Nationaux, "la classe" comme il dirait. Mais Antoine n'a pas toujours tripoté que des mécanismes anciens. Et oui, quand votre spécialité est de réussir à ouvrir toutes les portes, forcément, on est pas toujours du bon côté de la loi. Mais c'est de l'affaire ancienne pour Antoine, rangé des voitures dans son petit atelier. Sauf que pour bosser pour les Musées Nationaux, il lui faudrait un tour de façonnage moderne. Et une bête de précision comme ça, ça coûte 11 000 euros. Alors quand le cousin de la bicyclette à Jules lui propose un plan facile avec des Russes, il accepte. Et c'est effectivement facile : une vieille serrure à ouvrir, 10 000 euros pris, "la classe". Sauf que tout capote après le travail fait : les Russes estiment que le travail a été trop simple et refusent de lâcher autant. Antoine renâcle et il s'en sort non seulement sans argent mais en plus en ayant pris une branlée carabinée... C'est pendant sa convalescence qu'il voit un film à la télé, où le héros n'est pas du genre à se laisser impunément marcher sur les pieds... alors Antoine part sur le sentier de la guerre, mais on est pas au cinéma et il n'est pas Lee Marvin.
Ça faisait quelques temps qu'on attendait le retour de J.B. Pouy à ce niveau et ça fait plaisir de retrouver le talent de cette plume unique. L'histoire est bien menée, avec les marottes propres à l'auteur, le parallèle avec le film excellent (tiens, si on relisait Richard Starck) et le style admirable. Bref, du grand Pouy comme on les aime et comme on aimerait en lire plus souvent.
Paris, 10 mai 1981, la foule est en liesse. Mais, visiblement, tout le monde ne partage pas cet engouement car une famille est méchamment décimée par balles dans un appartement parisien.
1984, l'état de rêve est terminé et le tandem Mitterand-Mauroy bat sérieusement de l'aile. Maurice Laice, jeune flic en herbe arrivé dans le métier plus ou moins par hasard, va se retrouver à enquêter sur un cadavre retrouvé sur la butte Montmartre : tué entre 2 et 3 heures du matin d'une balle en plein coeur, le nudiste du maquis de Montmartre n'avait subi ni coups ni violences sexuelles.
En général, dans les séries avec héros récurrent, on avance en âge avec les personnages. Là, Chantal Pelletier réussit le tour de force de revenir sur la jeunesse de Maurice Laice, son engagement dans la police, la mollesse de ses convictions (allez expliquer que vous êtes flics lorsque vous êtes amoureux d'une artiste de gauche qui squatte des immeubles). Le tout plongé dans un Montmartre loin des clichés bobos d'aujourd'hui, en plein mouvements sociaux, avec une langue imagée à souhait ("t'as une overdose de cérumen ?")... C'est un régal.
"Mars, meurtre de Salvo Lima. Le vieil équilibre entre politique et mafia est rompu une fois pour toutes. Falcone en mai. Deux mois après, Borsellino. Au milieu, Scalfaro élu président de la République. Enfin, en septembre, meurtre du précepteur Salvo. Dernier de la liste. Du moins, pour le moment. La classe dirigeante de la Première République agonisante sous le vent impétueux de l'opération Mains propres." Au milieu, le commissaire Scialoja qui vient malgré lui de prendre du galon en succédant au Vieux à la tête d'une structure secrète. Scialoja qui met ainsi la main sur des tonnes d'archives secrètes. Scialoja qui va devoir négocier avec la mafia. Et autour, un panier de crabes, tous prêts à se déchirer...
Comme le souligne justement l'auteur "ce roman ne trahit pas l'Histoire, il l'interprète en présentant des évènements réels sous le signe de la Métaphore" et ça laisse le lecteur pantois. Avec ce roman dense, très documenté (la lecture doit être attentive sous peine de s'y perdre très rapidement), Giancarlo de Cataldo explore les poubelles de l'histoire italienne, et ça fait froid dans le dos.
"Si Annie Tayor, douze ans, n'avait pas emmené son petit frère William à la pêche ce vendredi après-midi d'un mois d'avril humide du nord de l'Idaho, elle n'aurait jamais assisté à l'exécution ni croisé le regard des assassins. Mais elle était en colère contre sa mère."
Ce sont les premières phrases du roman et ce n'est pas la peine d'aller plus loin dans le résumé, tout est dit.
Avec Meurtres en bleu marine, C.J. Box délaisse provisoirement son garde-chasse favori et ses terres du Wyoming pour nous emmener dans un récit serré (l'histoire tient en 60 heures) dont les deux gamins sont les protagonistes principaux. Comme à son habitude, C.J. Box met tous les éléments en place progressivement et accélère le rythme régulièrement jusqu'à un final haletant qui vous colle au fauteuil. Le paradis des hommes en bleu existe réellement, ce qui donne tout son piquant à cette histoire qui ne manque pas de mordant.
Manhattan, samedi soir, 22h16.
"Quelle façon romantique de mourir".
C'et ce que certains pensent en regardant le cadavre d'un homme ayant pris trois balles dans le corps avant de tomber d'une loge en pleine représentation de "La Flûte enchantée". La loge c'est celle de Sandra Carnegie, fille d'un milliardaire et célèbre critique d'opéra. Mais Miss Carnegie est introuvable. L'homme qui mène l'enquête : le lieutenant Tourneur "Incontrôlable mais efficace / peut travailler sans discontinuer 96 heures d'affilée / Connu pour avoir émis en public des injures racistes / Ne pas utiliser pour la communication". Tourneur est en ce moment plus que borderline et plus qu'incontrôlable. Et lorsqu'on lui amène le principal suspect - qui n'est autre que son ancien collègue qu'il ne peut pas supporter - et qu'il décide de se boucler avec lui pour lui faire cracher le morceau, on ne peut qu'être inquiet... "la nuit allait être longue".
La fille de Carnegie est un roman somptueux. Envoûtant, enivrant, avec une enquête dans l'enquête, un récit dans le récit, ce qui donne un huis clos passionnant. L'auteur vous entraîne sur presque 600 pages, que vous ne voyez pas passer, les personnages se dévoilent progressivement, vous ne savez plus qui croire, Manhattan est plus que présent, vous y êtes, à côté des protagonistes, c'est sans contexte un des meilleurs livres de l'année !
"Je voudrais bien savoir ce qu'il fout ici, marmonna Alfred Fournier". Et ils sont nombreux à se poser la question à Vollaville, plage du débarquement sise en Normandie. Il, c'est un Allemand, arrivé il y a quelques temps au village, ayant posé ses bagages au bar/hôtel du vieil Alfred Fournier et arpentant la nature avec des cartes, des plans et des papiers. Alors forcément, on se pose des questions. L'allemand n'est pas très bavard, on n'ose pas l'aborder de front, alors on suppute. Car Alfred et ses amis, pas bien vaillants aujourd'hui, ont connu la guerre, le débarquement, la résistance, la collaboration... et nombreux sont les secrets enfouis, qu'on n'a pas envie de voir remonter. Alors forcément, un Allemand, qui a tout l'air de chercher quelque chose, ça intrigue...
"Je voudrais bien savoir ce qu'il fout ici". C'est la première phrase du livre et dès les début, les choses sont posées et le ton donné. On le sait, Philippe Huet excelle dans les descriptions de la Normandie et ses personnages, bien campés, existent sous vos yeux. Il attrape le lecteur d'entrée de jeu et, à l'aide de petites phrases qui sèment l'interrogation (des questions de ressemblance, de secret), il vous pousse, inlassablement, à tourner les pages pour voir de quoi il en retourne. Sur un sujet mille fois exploité, l'auteur réussit à éviter le cliché grâce à son ton particulier et en plaçant son livre sous la maxime d'un des protagoniste : "tous avancent masqués et on ne sait pas à qui faire confiance".
Matteo Greco est un apprenti écrivain fauché qui n'a réussi qu'à s'acheter une Remington (mais un objet de collection lui a précisé le vendeur) pour taper ses textes, un boxeur mi-lourd refusant - au grand dam de son entraîneur - de se lancer dans la compétition et un travailleur occasionnel dans une boite de gardiennage en tous genres vivant dans une petite piaule. Il alterne les hauts et les bas au niveau moral (d'un côté la liberté de sa vie, le plaisir de faire ce qu'il veut en mariant toutes ces activités, de l'autre, l'éternel problème du manque d'argent) et soigne son physique avec une maniaquerie assez obsessionnelle. C'est en fréquentant un atelier d'écriture que ses ennuis vont arriver en la personne d'Elsa...
Joseph Incardona avait fait des débuts remarqués avec un excellent recueil de nouvelles. Il signe ici un très bon livre noir. Même si le scénario est classique (la vie qui vole en éclat à cause d'une femme insaisissable), l'auteur s'en tire admirablement par une écriture ciselée qui sert parfaitement le texte et un personnage ambigu (les hauts, les bas, les textes...) dont on n'arrive pas à mesurer les prochains actes, ce qui vous pousse dans la lecture et, pour apprécier parfaitement ce texte, ne lisez pas la quatrième de couverture qui dévoile la majeure partie du livre.
"D'une manière générale, les excès n'étaient pas son genre", voici qui résume bien la vie d'Adrian Weynfeldt. Dernier d'une richissime famille suisse, expert en art, célibataire endurci, la cinquantaine, il partage sa vie - réglée comme une montre suisse - entre son travail et deux cercles d'amis diamétralement opposés qu'il cloisonne parfaitement. Cette vie d'un calme parfaitement entretenu, va voler en éclat à la suite de la rencontre - plus que fortuite - de Lorena. A l'opposé de son monde, la jeune femme, excentrique et insaisissable, va briser la routine de Weynfeldt. Que cherche-t-elle ? On se le demande... Mais Adrian Weynfeldt n'est pas le genre à poser des questions, surtout qu'il travaille à la vente - extraordinaire - de la célèbre "Femme nue devant une salamandre" de Félix Valloton, vente qui va faire grand bruit et que l'expert se doit de préparer minutieusement... Mais le monde de l'art n'est pas paradisiaque...
D'une situation de départ plus que banale (le veux garçon riche et ordonné qui s'entiche de la jeune femme imprévisible), Martin Suter tire l'un de ses meilleurs romans. C'est là qu'on voit toute la force de l'auteur qui prend le temps de bien installer ses personnages (tout est remarquablement amené), de nous emmener dans les arcanes de l'art sans en faire trop et de maintenir habilement le suspens avec de nombreux retournements. La plume est alerte et c'est vraiment le genre de livre dont on regrette qu'ils ne fassent pas le double de pages tellement la lecture en est agréable.
Londres, 2001. Gilbert Woodbrooke n'est pas au meilleur de sa forme (pour ceux qui auraient manqué les épisodes précédents, il vous faut lire sa première tétralogie), fauché, divorcé, il a du mal à se remettre de son dernier accident, broie du noir, mélange alcool et médicaments, ce qui ne l'aide guère et on le trouve "guéri de mon stupide optimisme de jadis, les yeux dessillés, le corps abîmé, l'esprit d'entreprise détruit à jamais". Dans cet océan de noirceur, une bouée de sauvetage lui apparaît : un de ces anciens employeurs, acculé, le contacte pour accueillir et aire l'interprète de la nouvelle coqueluche de la littérature nippone, Emiko Yûki, qui débarque à Londres pour le promotion de son dernier livre. Woodbrooke, plus qu'handicapé physiquement mais ayant les banquiers aux basques accepte... la bouée sera peut-être plombée.
L'histoire de Woodbrooke n'est que la partie visible de l'iceberg qu'est cet excellent roman de Romain Slocombe qui, sur près de 400 pages, va vous ruiner le moral par sa noirceur (mais ce n'est que le reflet de notre triste société). Reprenant l'ambitieuse construction de "Mortelle Résidence" (publié au Masque), Slocombe alterne plusieurs histoires (Woodbrooke, bien sur, l'art contemporain, la traite des femmes et enfants par les albanais...) qui finiront par se rejoindre dans un final musclé et particulièrement noir. C'est le premier volet d'une nouvelle trilogie, la barre est haute pour que le reste soit du même tonneau, mais on peut être sur qu'avec son talent habituel Romain Slocombe ne nous décevra pas... Chapeau bas.
Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'à quarante-deux ans, Dick Lapelouse a eu une vie bien remplie. Il pourrait souffler, mais ce n'est pas le genre de cet homme de tempérament. Alors il va voir son banquier, emprunte, et monte son petit bizness : un discount de tueur à gages. "Je suis le produit d'une époque où les problèmes ne s'écartent plus, ne se gèrent plus, ne se négocient plus, ne se temporisent plus mais s'éradiquent de manière définitive". L'homme est ambitieux "dans deux ans, je rase l'immeuble d'en face pour en faire un parking, et dans trois, je délocalise en Russie". Ce n'est pas un tendre "je suis un type en Teflon, rien ne colle à mes parois, je résiste à la chaleur et je cuis ce que je touche". Il aime le travail bien fait "votre conscience professionnelle devrait être montrée à tous les chômeurs du pays", et il a une morale "on paie pour obtenir mes services, mais on ne m'achète pas". C'est cette morale qui va lui attirer des ennuis...
Ce roman écrit dans la grande tradition feuilletonesque (un chapitre par semaine était publié dans la newsletter de la librairie Entre-deux-noirs) ne manque ni d'allant - la brève succession de chapitres donne le rythme - ni de mordant (tout comme Dick). On ne s'ennuie pas une seconde et on attend avec impatience la réédition du très bon "Taxi, take off and landing".
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