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Khadîdja est née au Mali. Elle réside aujourd'hui dans le quartier Château-Rouge à Paris, et élève seule ses quatre enfants. Le plus âgé s'éloigne la haine dans les yeux, les petits subissent les lourds tracas du quotidien. L'argent manque, constituer le menu de chaque repas est un combat. Khadîdja, musulmane pratiquante mais en proie au doute devant les épreuves que lui fait subir son Dieu et sa surdité, est au centre des commérages du voisinage et de sa communauté. Mise à l'écart, elle vit seule, sans mari, et en outre, elle a aimé un Blanc ! Même si elle continue d'aider ceux restés au pays, la communauté la juge. Le tunnel parisien est long, très long, et pénible, et Khadîdja commence de chercher une issue de secours... Un texte qui dépeint avec réalisme, dureté mais non dénué d'humour l'âpreté du quotidien d'une femme africaine éprise de liberté, française sans oublier ses origines et sa culture africaines.
Jean-Philippe subit la compassion de tous à chaque rencontre, chacun connait son drame. Un accident de la route, son père macho fou au volant, son frère et sa mère succombent subitement. Quatre ans après, son père suit le même chemin. Que faire à vingt-deux ans quand il n'est plus possible de se rassurer en disant : «On a toute la vie devant nous» et qu'aucun projet laissé en suspens ne pourra être réalisé, et de n'être «plus soumis aux regards de ceux qui m'ont vu grandir». Il hérite et préfère tout vendre pour tout dilapider, se relever, renaître. Laure et Samuel, les deux fidèles qui ne posent pas de question, l'accompagnent aux États-Unis en direction de Morro Bay en hommage à une chanson de Lloyd Cole. Longue mue douloureuse vers une autre vie, vers la lumière au gré des rencontres. Sorte de road-movie, pause en mouvement avant de repartir, pour lever la brume, bancal, écorché pour tenter de reconstruire une vie. Il vit ce voyage tout en étant absent, détaché. En équilibre au dessus du vide. Évidemment l'appel du gouffre sera puissant, mais il saura résister, stopper le plongeon, détourner la tête, l'esprit car heureusement, «Putain, comme j'ai voulu vivre.». Un texte émouvant, mélancolique, rythmé par un humour désespéré qui dépeint avec justesse et franchise le retour à la vie, vers une sérénité salvatrice. Un vibrant hommage, le dernier l'espère l'auteur.
L'Intraville vit retirée du vrai monde. Son paysage comme son quotidien est écrasé par une usine chimique désaffectée mais qui continue de respirer et de tuer... Les enfants en bande ou isolés ne se privent pourtant pas d'explorer cet espace dangereux. Forêt environnante, anciens bâtiments n'ont plus de secrets pour eux. Lorsque le premier enfant disparaît, personne ne s'en soucie. Les disparitions année après année se multiplient sans que quiconque ne s'en préoccupe encore, apathie, indifférence, peur... L'agent de police conclut rapidement à des fugues. L'un d'eux, Leonard, n'en croit pas un mot. Il survit avec son père malade et alité, entre violence et espoir, d'un caractère singulier, il aime apprendre, toujours à l'affût d'un nouveau livre, d'un nouvel auteur, son temps est partagé entre ses lectures, ses explorations, ses rêves mais aussi sa confrontation avec les jeunes de son âge. Saura-t-il résister à cette violence latente et au désespoir qui étouffent la population de l'Intraville ? John Burnside réussit une nouvelle fois à explorer la noirceur et la complexité de l'âme humaine sans aucun jugement, variant les tons, le rythme happant ainsi le lecteur dans un monde simple et si réel.
Ivan semble dans un premier temps suivre le chemin habituel, le but classique partagé par beaucoup, échapper à sa condition mais rapidement lassé de sa course folle et sans but dans un monde qui lui est étranger, il choisit de devenir charpentier, métier manuel universel, intemporel entre ciel et terre qui permet, malgré sa rudesse et sa dangerosité, de laisser voguer pensées et rêves. Ivan et un narrateur suivent son itinéraire. Ivan est d'abord soumis à l'intérim et à ses règles esclavagistes dans le Paris des arrière-cours, derrière les échafaudages, loin des paillettes ! Société hiérarchisée qui exploite sans aucun sentiment la misère humaine, rencontres avec les sans-papiers, les sans-grades, les exilés... Mais Ivan ne supporte plus ce monde, cette société moderne : «J'ai mal au monde. J'ai mal à moi-même, à mon corps, à ma tête. Je me suis trompé, renié, tué sans m'en rendre compte. Sans rien y comprendre. Mon époque m'a égaré», et préfère une autre voix : «Il a choisi ça. L'errance». En effet, de Paris à Bamako en passant par Marseille et l'Espagne, après la fin d'un amour désespéré et intense, Ivan part sans but à part celui de retrouver Abdullaye son ami sans-papiers expulsé de France, laissant couler le temps au gré des rencontres. Au Mali, il s'engage sur un chantier géré par les Chinois, les nouveaux rois de l'Afrique qui remplacent les anciens colonisateurs, s'imposent par le nombre, au service de leur économie. Il retrouve l'engagement, la solidarité, la joie sans oublier évidemment la pauvreté et les règles imposées par les puissants. Un premier roman dense et intense, roman des ouvriers, des manoeuvres, des exploités, roman initiatique, social et politique, roman d'aventure mais aussi trajectoire d'un homme à la recherche d'amour et refusant l'injustice et de se plier aux règles castratrices de la société libérale contemporaine.
Lorsque Paul Sneidjer sort du coma, il apprend qu'il est le seul survivant après un accident d'ascenseur, accident inédit dans une tour de Montréal qui l'incite à se questionner : les raisons de cette chute d'ascenseur, du décès de sa fille. Un monde s'écroule, un second s'ouvre, différent, deux mondes face à face qui ne se comprennent pas. Approcher la mort bouleverse sa vision de la vie, de sa vie. Il repart avec indifférence vers une nouvelle vie, un nouveau métier avec toujours au centre de ses préoccupations ces monstres technologiques que sont ces ascenseurs que nous croyons maîtriser comme notre vie. Paul devrait être mort et sa mémoire lui rappelle tous les évènements de son existence mais cette mémoire n'est-elle pas plus mortifère qu'un ascenseur ? Jean-Paul Dubois nous offre à nouveau une nouvelle comédie grinçante à l'humour noir dévastateur.
Ottaviani est le seul survivant d'un groupe de trois hommes devenus amis («On se comprend même sans se voir») alors qu'ils étaient étudiants en médecine dans l'Italie d'avant guerre. Leurs idées communes, leurs rêves identiques fondent et soudent leur amitié : une Italie libre éloignée du fascisme («Mais ce qui nous unissait, la flamme qui nous animait Turri, Campi et moi, c'était la politique, telle était notre croix, fichée dans notre coeur»). Ces trois hommes resteront fidèles à leurs engagements malgré les évènements, le temps qui passe, les bouleversements politiques («On a rêvé, on a combattu, on a vaincu»). Campi livré aux Allemands finira en martyr sous la torture en gardant le silence. Turri d'un calme exemplaire deviendra chef de la résistance, mènera des combats impitoyables et n'hésitera pas à sacrifier sa carrière à ses idées. La trajectoire de ce trio adhère à l'histoire de l'Italie, à ses guerres et ses horreurs, à la guerre civile, dépeint les différences prégnantes entre ses régions, l'influence du fascisme...
Ottaviani poète et psychiatre analyse objectivement la psychologie de ces hommes, leurs liens indéfectibles, leurs engagements et leurs vies : «Mais je n'écris pas un roman, j'écris ce qui se presse en moi, une anticipation avant ce qui est dû. Tel un croyant devant le confessionnal, je m'approche de la grille et parle, grands et petits pêchés, à la hâte, en vrac.».
Un texte fort qui revient sur l'histoire de l'Italie avec comme toile de fond l'amitié, la fidélité, l'engagement et la puissance de la guerre.
Guy Howell a repris la casse de son oncle et de sa tante et a hérité d'eux l'habitude de récupérer, soigner et héberger les animaux sauvages. Dans ce terrain vague, sorte d'îlot perdu au milieu du monde moderne, non loin de Toronto, il recueille les animaux blessés mais aussi les hommes perdus, en souffrance. Edal Jones, agente fédérale, rejoint après avoir traqué pendant des années les trafiquants d'animaux, Stephen ancien soldat revenu d'Afghanistan, la jeune Lily et son gros chien Billy et Kate la vétérinaire. Elle retrouve alors respect, amour et écoute. Le récit passe d'un personnage à l'autre, revient sur leurs passés, enfances, lectures, familles, appréhension de la vie, de la vie animale, liens avec le monde animal... Guy, médecin des corps et des âmes, est totalement dévoué à cette petite communauté et au monde animal mais le monde extérieur et sa violence ne peuvent les ignorer... Un joli texte avec de beaux personnages pour lesquels le lecteur ressentira irrémédiablement une forte empathie.
Trois personnages animent Les oiseaux de paradis : Samuel régulièrement à l'étranger pour des conférences, sa compagne, la narratrice, traductrice scientifique et Flavie la soeur de Samuel modèle pour les élèves des Beaux Arts. Ils vivent dans une douce harmonie, heureuse, jusqu'au jour, où, alors que le fumet du rôti attend le retour de Samuel du Brésil, une voix inconnue au téléphone bouleverse le présent comme le futur, il revient mais mort : «Je suis au regret de vous annoncer que monsieur Laugier a trouvé la mort dans le taxi qui le conduisait à l'aéroport». Nous allons suivre la narratrice dans son deuil brutal avec d'abord la sidération qui la saisit puis la colère avant de laisser le chagrin l'envahir. Même si elle avait naturellement conscience de leur condition de mortels, la surprise est immense et douloureuse. Quelques bouées de sauvetage vont nous aider à ne pas sombrer avec elle : les descriptions microscopiques, froides et précises («l'infini des détails qui nous composent») des tissus du corps humain qu'elle est chargée de traduire, Flavie qui partage sa peine immense, les mots que Flavie vole et note dans son petit carnet et avec lesquels la compagne de Samuel semble se saouler, les longues phrases qui nous empêchent de reprendre notre souffle, le Jardin des Plantes où elle arrive enfin à observer de nouveau la vie autour d'elle : d'abord le Muséum d'Histoire Naturelle «suspendu entre la vie et la mort avec ses squelettes et ses animaux naturalisés» puis les passants, les fleurs et les oiseaux, et enfin Arnaud, dessinateur d'oiseaux de paradis qui lui donne envie «pour la première fois depuis longtemps de connaître la suite de l'histoire». Un livre émouvant, une écriture enveloppante dépeignant une résurrection face au deuil : «il y a toi qui n'existes plus ; il y a moi qui existe encore. On ne sait pas à quoi cela rime» mais on finit par accepter de nouveau «de faire partie de ce cycle, de cette éternité».
Trois frères et soeurs (Anne, Pierre, Joshua) héritent à la mort de leur père Sergueï Matchaiev de la maison paternelle sise en Bourgogne, une maison en bois isolée où il a élevé seul ses trois enfants, loin du monde. Ils vivent actuellement tous les trois à Paris, Pierre l'aîné travaille à l'Institut d'astrophysique, Anne est encore étudiante et Joshua est peintre dessinateur, tous les trois face à une intégration quelque peu heurtée. La maison représente leur histoire, leur passé, famille qu'ils croient maudite depuis la disparition de leur grand-père : «Je te dis. Les Matchaiev ont un talent particulier pour le tragique... On a ça dans le sang...». On apprend au fur à mesure du récit comment leur père est décédé, mort qui s'associe dramatiquement à l'histoire de cette maison dans laquelle ils retrouvent les traces et témoignages de leur passé. Souvenirs doux, lourds souvenirs, que faire de cette maison ? Partage problématique des témoignages, du passé, des livres, des images, de l'identité du père et de la famille : «Ce qu'on oublie du passé, c'est ce qu'il avait d'anecdotique. Le venin, lui, il coule en nous, qu'on le veuille ou non. Il se balade dans nos veines, dans notre cerveau, l'air de rien il passe des parents aux enfants : et en même temps qu'il nous nourrit, il nous empoisonne.». Les souvenirs les plus pénibles, les douloureux ressentiments resurgissent au gré des découvertes dans la maison, chacun réagit avec sa personnalité, son identité. Les thèmes sont pesants (le passé, la famille, les non-dits et secrets, les souvenirs et leur appréhension, les liens dans une fratrie...) et pourtant le style de Stanislas Wails et le patchwork de ses trois jeunes personnages rendent le récit vif et vivant, souvent tendre et doux et donc attachant.
Cécile et François vivotent à Paris au milieu de la grisaille et de leurs rêves. Rêves de départ qui se concrétisent sur un coup de tête : ils quittent la capitale pour Marrakech en vue d'acheter un riad. Totalement ignares sur ce pays, ne connaissant ni le Maroc et son histoire, ni les Marocains, Fouad Laroui en profite pour casser quelques-uns de leurs préjugés avec un ton ironique, voire sarcastique mais toujours plaisant. Le couple après quelques aventures acquière un riad mais lors de l'installation, ils découvrent une vieille femme dans une petite pièce isolée du fond. Elle demeure silencieuse et immobile. Qu'attend-elle ? Que faire ? Qu'en faire ? Les certitudes et projets des nouveaux Marocains s'en trouvent ébranlés. D'où vient cette vieille dame si étrange ? Pour y répondre, il leur faudra se familiariser avec l'histoire du Maroc qui prendra le visage archétypal du jeune Tayeb. Un roman à multiple facettes qui sur un ton singulier parcourt l'histoire du Maroc mais aussi ses relations déséquilibrées avec la France.
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