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Combien sont-ils ? Une douzaine d'hommes qui ont grandi, travaillé, souffert ensemble -la vie, dans ce village de montagne, n'a jamais été donnée. A la fin, il y aura eu quatre morts et tous les autres auront été brisés, et leurs femmes, et leurs enfants. Simplement parce que des rumeurs de guerre civile ont permis de solder de vieilles jalousies - la politique ni la religion, bien sûr, n'y sont pour grand chose. C'est d'autant plus glaçant et nauséeux que tout cela est vrai, cela c'est vraiment passé dans la province de Teruel, et on le sait, cela peut à nouveau se passer n'importe où.
José Antonio Labordeta, chantre de l'autonomisme aragonais, a orchestré avec force les voix de ces gens-là, les victimes, les assassins - et ce peut être les mêmes -, les femmes aussi, celles qui d'ordinaire n'ont pas la parole et dont la violence, c'est connu, est dirigée contre elles-mêmes. Il y a aussi un marchand ambulant qui traverse ces carnages, qui, comme l'auteur rassemble ces bribes de monologues pour en faire un récit, entasse dans sa charrette «des cartons de peignes, des sandales, une caisse de sardines, quelques costumes en velours et toile fine» - et des cadavres.
Par sa pureté et sa dureté, "Dans le tourbillon" est tout bonnement un chef d'oeuvre.
(Illustré de très belles gravures de Paz Boïra)
Le sujet choisi par Brigitte Giraud risquait d'achopper sur les écueils de la littérature «vécue» : l'émotionnel, le sentimentalisme. Il s'agit en effet de décrire l'impact que peut avoir sur une famille l'annonce de la maladie grave - très grave - d'un enfant. Le père, qui assure le récit de ce quotidien pulvérisé, travaille «aux machines» dans une imprimerie. Sa femme vient juste d'être promue secrétaire. La maison qu'ils ont faite bâtir est à peine achevée. Des gens ordinaires, dont le roman français s'occupe peu. Ce bonheur naissant, comme ne pas penser que la maladie le fait payer, qu'on était plus heureux avant, quand on ne savait pas qu'on l'était ? La culpabilité confuse est le fil rouge de ce livre : celle d'avoir eu la prétention de vouloir sortir du rang -on le voit bien, c'est un texte politique-, celle du temps que le père prend (à sa femme, aux gars de l'atelier) pour s'occuper de son fils, temps forcément perdu. Et quand, dans un formidable élan de solidarité, ses collègues sacrifient leurs RTT pour qu'il puisse rester chez lui quelques semaines de plus, comment ne pourrait-il pas leur en vouloir de ce cadeau tellement obligeant.
À l'image de son titre, faussement rassurant comme le sont les paroles des médecins, l'écriture de Brigitte Giraud, fluide et limpide comme un ruisseau de montagne, nous fait passer de l'intime au social «tout simplement», comme elle le dit, par la force de la sympathie qu'elle porte à ses personnages - et par un superbe travail d'écrivain qui lui fait «tout simplement» signer l'un des meilleurs romans de cette rentrée.
Le succès phénoménal que ce livre-monstre rencontre au Japon - et rencontrera en France, nul besoin d'être prophète pour le prédire - tient en grande partie à son côté gigogne, au nombre de livres emboîtés dans le livre. C'est une hydre littéraire, et de toutes ses têtes une forcément nous ressemble et nous trouble. Murakami, c'est là son charme - au sens magique -, est un conteur aguerri qui maîtrise parfaitement les ficelles de la narration, les références d'une vaste culture, et qui joue des genres littéraires, de leur subversion, avec talent et, me semble-t-il, une pointe d'amusement. De là à lui reprocher de pallier un manque d'invention par de la virtuosité, comme on a pu le lire, il y a un pas dont je me garderai, tant son imagination est bondissante.
Les destinées des deux héros, Aomamé la justicière criminelle et Tengo l'écrivain de l'ombre, liées par une fugace rencontre à l'âge de 10 ans, n'en finissent pas de se rapprocher, tendues vers un infini où, dit-on, les parallèles se rencontrent, quelque part dans le monde de l'année 1984 ou dans celui de 1Q84, son double temporel. Est-il besoin de dire qu'en brassant, entre autres, les thèmes du viol, des sectes, de la soumission, de la violence - et n'oublions pas : de la littérature, c'est un roman au titre envoûtant, La Chrysalide de l'air, qui est le fil rouge de 1Q84 -, ce n'est pas d'un monde bientôt vieux de 30 ans dont Murakami nous parle, mais bien du nôtre (peut-être lui aussi intemporel ?), et de nous qui y vivons, de nos faiblesses, de nos fidélités, de ce qui nous fait exister.
Si l'on reconnaît un bon roman à ce que toute lecture après lui est un peu décevante, 1Q84 en est assurément un très bon.
Jacques Rigaut fut une des étoiles filantes qui ont traversé le ciel du mouvement Dada. Ceux qui s'en sortirent firent les beaux jours du Surréalisme. Les autres, comme lui, finirent d'une balle dans le coeur.
Il était l'archétype du poète maudit : pauvre, dandy, alcoolique - et puis les drogues, et puis l'héroïne.
Pour parachever le portrait, il laissa peu d'écrits. Mais voyez le bruit qu'il fait :
«Il n'y a pas de raisons de vivre, mais il n'y a pas de raisons de mourir non plus. La seule façon qui nous soit laissée de témoigner notre dédain de la vie, c'est de l'accepter. La vie ne vaut pas qu'on se donne la peine de la quitter...» Mais pourtant «essayez, si vous le pouvez, d'arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière».
En 1923, Jacques Rigaut part aux États-Unis à la poursuite d'une riche héritière. Le 20 juillet 1924 à Long Island, alors qu'il joue aux cartes avec des amis, il se jette contre une glace. Pour les autres, ce n'est qu'un acte d'ébriété. Lui est persuadé d'être passé réellement de l'autre côté du miroir et de s'être dédoublé en la personne de Lord Patchoque, son alter égo dont il entreprend désormais de rassembler les écrits. C'est ce livre inachevé, ce livre infini, qu'éditent les remarquables éditions du Chemin de fer, accompagné d'illustrations de Frédéric Malette. Voici un traité de désabusement qui peut vous abattre ou vous fortifier, c'est selon. A manier en tout cas avec précaution.
Écoutons-le encore :
«Son désir, c'est probablement tout ce qu'un homme possède, au moins tout ce qui lui sert à oublier qu'il ne possède rien. Il suffirait d'avoir envie. Mais Lord Patchogue n'a pas envie d'avoir envie.» Et le mot de la fin, dont on a oublié qu'il en est le père :
«ET MAINTENANT, RÉFLÉCHISSEZ, LES MIROIRS.»
Dans nos mégalopoles, à Buenos-Aires comme ailleurs, rien de moins improbable que la rencontre de deux paumés.
Elle, c'est Twiggy : plus de deux mètres et la maigreur du top-modèle dont elle porte le nom. Elle essaye d'échapper à ses parents, à ses psys, à ses médicaments, à elle-même. Avec l'énergie du désespoir. «C'est une de ces filles qui n'arrêtent pas de sourire même quand elles sont au bord du suicide», pense Pepino.
Lui, Pepino, son surnom (concombre) lui colle à la peau depuis qu'il a été un des figurants d'une série populaire «Señora Maestra». De fait, il n'a jamais grandi, ni dans son corps, ni surtout dans sa tête. Quand on a été le modèle d'une génération d'enfants, c'est dur de s'accommoder de la réalité d'un pays en crise. D'autant plus si personne ne se souvient de vous, ni le public, ni vos anciens camarades.
Pour Twiggy, Pepino déroule le fil de ces semaines où il a été la marionnette de sa mère, prête a tout pour lui obtenir un succès qui la flatterait, et de Santa Cruz, le scénariste qui lui propose un étrange marché...
La mort de Jacinta, l'institutrice de la série, rapproche pour un dernier baroud quelques-uns des acteurs, tous des ratés aux rêves trop grands - et si ce roman nous touche autant, c'est sans doute qu'il nous renvoie à la part d'enfance que nous n'arrivons pas à trahir tout à fait.
«Si tout le monde a des enfants géniaux, s'interroge Pepino, comment se fait-il qu'il y ait autant d'adultes médiocres ?»Et il apporte la réponse la page suivante : «Grandir, c'est cesser d'être une promesse».
La décision qu'il prend à la fin du livre dément cette phrase, et donne à Pepino sa véritable dimension.
Le temps d'un mois d'août, Isabelle l'immobile est arrachée à la vacance des heures et des gens par la rencontre de So What, un musicien des rues.
23 ans plus tard, sa fille, Romane la révoltée, qui vient d'être grièvement brûlée, découvre dans l'appartement de sa mère décédée la signature de cet homme. Elle vivra désormais dans l'obsession de le retrouver et de comprendre ce qui s'est passé en ce lointain été...
Mais s'est-il vraiment passé quelque chose ? Ou bien est-ce la romancière qui, telle une conteuse moderne, perd ses personnages, et nous avec, sur les chemins de l'imagination ?
Dans son second roman Murielle Magellan ajoute à son sens du dialogue (que nous avions déjà pu apprécier dans ses pièces et ses scénarios) une grande habileté à jongler avec les niveaux de langage et une maîtrise entraînante du récit qui en font une lecture allègrement troublante.
Attention, cet homme est dangereux ! Roman après roman, Eric Chevillard mène une entreprise de déconstruction qui, si nous n'intervenons pas, finira par la disparition totale de la littérature.
Il répond ici, une nouvelle fois par l'absurde, à la question qui ouvre sous nos pieds des abîmes métaphysiques : «que serait le monde si Napoléon, ou Homère, n'avait pas existé ?». Pour le savoir, il part à la recherche de quelqu'un qui n'a pas existé, Dino Egger - Dino Egger, tout de même ! -, et nous allons bien voir ce qu'est un monde privé de son existence. Nous le voyons tous les jours.
Il y a des trouvailles de paradoxes et de drôleries à la pelle, au point qu'il faut parfois s'arrêter pour souffler tellement est vertigineuse l'absence de Dino Egger, et dérisoire ce monde étriqué où elle nous réduit, qui ne connaîtra jamais le fil à recoudre le beurre ni le balai-pagaie permettant de faire le ménage sans quitter son fauteuil.
"La Mort de Tusitala" est à ranger sur l'étagère de nos éternels émerveillements de gosses, aux côtés de "Stevenson sous les palmiers" d'Alberto Manguel.
Sa fascination est triple. En premier lieu le récit des dernières années de Stevenson dans ces îles Samoa où il croit avoir enfin trouvé le climat salutaire pour ses poumons malades, et les étapes évoquées de ce destin exceptionnel et attachant. Deuxièmement, la recréation littéraire par Nakajima du journal de Stevenson qui est intercalée dans le récit. Cette voracité de couleurs, de sensations, d'effort et d'engagement auprès du peuple samoan - une sorte d'été indien flamboyant, l'acmé de cette existence torturée. Troisièmement, et qui lie le tout, la formidable empathie de Nakajima pour Stevenson, rendue pour nous encore plus poignante par la proximité de leurs trajectoires : la même insuffisance pulmonaire, le même appétit de lectures, de voyages et d'écriture -et une mort encore plus précoce, à 33 ans.
Cette quasi gémellité, tellement stevensonienne, n'est pas le moins troublant des charmes de ce livre envoûtant.
Voici un livre singulier à plus d'un titre, à commencer par le sien, qui est au pluriel. Frédéric Martinez a choisi de portraiturer plus ou moins longuement une dizaine d' «excentriques des Lettres».
Quelques noms familiers : Artaud parti au Mexique chercher dans le peyotl la vérité du théâtre et des corps, et qui y laissera un peu plus de son esprit délabré. Nerval, littéralement fou d'amour, pour une actrice qui l'ignore. Nerval qui dans une nuit blanche et noire se pend rue de la Vieille Lanterne. Oui, les histoires d'amour finissent mal -mais les autres aussi.
Qui se souvient d'Etienne Jodelle, comète de la poésie qui ruina son crédit en un jour, en se chargeant d'organiser une fête royale qui fut un fiasco. Et qui le restant de sa vie ressassa son échec dans une manie paranoïaque.
Savez-vous que Malherbe s'aigrit le caractère en écrivant des poèmes d'amour qu'un autre signait et dont cet autre, qui s'appelait Henri IV, récoltait les fruits ? De quoi assurément nourrir sa misanthropie...
Vous apprendrez aussi comment le délicat poète palois Paul-Jean Toulet s'absenta dans l'absinthe et comment Malraux commença sa carrière de pilleur en Éthiopie.
Aviez-vous entendu parler du projet qu'eut Baudelaire de débarrasser Bruxelles du Manneken Piss ? Connaissiez-vous en fin le marquis de Bièvre qui bâtit sa gloire sur sa maîtrise du calembour (du calembour bon, puisque cela se passait sous Louis XIV) ?
Bien sûr, tout vaut par la façon de raconter, qui varie selon les sujets : c'est intelligent et gambadeur, et drôle. Et désespéré, tout de même, ces destins fracassés.
Beau Rivage est le nom d'un hôtel au bord d'un lac de montagne, quelque part près de la frontière suisse, un de ces lacs alpins qui ont tant fait pour l'avancée de la neurasthénie dans la littérature européenne. La narratrice accompagne son mari venu y chercher le calme pour finir de rédiger sa thèse. Et du calme, il n'en manque pas. En dehors de la patronne qui rêve de tropiques en écoutant des valses de Strauss, un seul autre couple habite l'hôtel : une danseuse dépressive et son industriel de mari. Puis un homme arrive, Serge, peut-être diplomate, peut-être trafiquant, et, comme il n'y a rien d'autre à faire, la narratrice va s'inventer des histoires, soupçonner des liaisons, se découvrir des faiblesses...
On sort de ce roman comme d'une rêverie éveillée, un peu cotonneux, un peu troublé d'avoir approché la magie de la littérature quand elle touche à la poésie, quand elle nous amène au bord de ce que Pessoa appelle «l'intranquillité» - cet autre beau rivage.
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