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Beau Rivage est le nom d'un hôtel au bord d'un lac de montagne, quelque part près de la frontière suisse, un de ces lacs alpins qui ont tant fait pour l'avancée de la neurasthénie dans la littérature européenne. La narratrice accompagne son mari venu y chercher le calme pour finir de rédiger sa thèse. Et du calme, il n'en manque pas. En dehors de la patronne qui rêve de tropiques en écoutant des valses de Strauss, un seul autre couple habite l'hôtel : une danseuse dépressive et son industriel de mari. Puis un homme arrive, Serge, peut-être diplomate, peut-être trafiquant, et, comme il n'y a rien d'autre à faire, la narratrice va s'inventer des histoires, soupçonner des liaisons, se découvrir des faiblesses...
On sort de ce roman comme d'une rêverie éveillée, un peu cotonneux, un peu troublé d'avoir approché la magie de la littérature quand elle touche à la poésie, quand elle nous amène au bord de ce que Pessoa appelle «l'intranquillité» - cet autre beau rivage.
Né après ce que l'on a longtemps appelé «les évènements d'Algérie», Jérôme Ferrari leur consacre un roman bouleversant.
Dans sa partie la plus passionnée, ce texte rapporte l'adresse que le lieutenant Andreani destine au capitaine Degorce pour lui dire son admiration déçue, et la haine qui s'y est insinuée. En effet, Andreani n'a survécu au camp où ils étaient prisonniers en Indochine que grâce à l'exemple et au soutien de son supérieur. Mais quand ils se retrouvent en 1957 à Alger, tous deux chargés d'obtenir par tous les moyens des renseignements sur les «insurgés», leur attitude diverge. Andreani accomplit sa tâche sans scrupules, parfait exécutant et exécuteur, retranché derrière ses valeurs : l'obéissance, l'efficacité, le souvenir de ses camarades tombés au combat, et, pourquoi pas, le sort des «supplétifs», ces harkis qu'on ne peut pas abandonner à une mort promise. Le capitaine Degorce, lui, est déchiré de doutes, bousculé dans sa foi, honteux de l'image qu'il pourrait donner à sa femme, à ses filles. Au point qu'il tisse avec Tahar, un commandant ennemi qu'il vient d'arrêter, des liens où se mêlent respect, fraternité, sympathie presque.
Emportée, colérique, indignée quand elle prête sa plume au lieutenant Andreani, l'écriture de Jérôme Ferrari se fait introspective, douloureuse, quand elle suit - à la troisième personne - les questionnements du capitaine Degorce. La grande force de ce livre tient certainement à la volonté de l'auteur de ne prendre parti pour aucun des deux protagonistes. Il ne s'agit pas pour lui, semble-t-il, de départager la vérité de l'erreur, mais bien de rentrer dans le coeur, et les tripes, de deux hommes noyés dans ce grand mensonge qu'a été la guerre d'Algérie.
Nous sommes dans un monde futur où la technologie n'a pas beaucoup évolué (ce pourrait être celui du film Brazil) et où le seul progrès, si progrès il y a, c'est concentré sur le contrôle des esprits.
Charles Unwin est clerc aux écritures à l'Agence, l'espèce de bureaucratie orwellienne qui contrôle les faits et geste de tous. Son travail est de donner de l'allure aux rapports que lui transmet le détective Travis Sivart, celui qui a résolu le mystère de la disparition du 12 novembre (car l'an passé le 12 novembre a disparu). Sivart disparaît à son tour et notre gratte-papier est promu à sa place. Essayant de démêler ce qu'il pense être une erreur administrative il va se retrouver au centre de l'affrontement qui oppose le superviseur de l'Agence et Enoch Hoffman - qui a détourné pour ses fins maléfiques la troupe de «la fête N'Est-Plus-En-Marche». Mais où est le Bien, où est le Mal ?
C'est malicieux, bourré de clins d'oeil, peuplé de somnambules et de beautés fatales... et de beautés fatales somnambules. Bref, on en redemande.
Le temps suspendu, c'est celui que passe Maria devant la vitre de la couveuse où est sa petite fille, grande prématurée. Suspendu comme l'existence de ce bébé dont on ne sait pas, selon la belle formule de l'auteur, si elle va naître à la vie ou naître à la mort.
Ce temps est celui où Maria dévide le fil de sa vie. Elle a 42 ans, le père de l'enfant brille par sa lâcheté, et ce qui l'a tenue hors de l'eau jusque là ce sont les adultes défavorisés à qui elle donne des cours du soir un camionneur, des ménagères qui sont à l'âge, comme dit Brel, «où l'on regrette d'avoir manqué l'école».
Tout cela est terriblement humain, et que ça se passe à Naples, dans ce Sud italien déshérité et gangrené, ne compte pas pour rien dans la leçon de vie qu'insuffle ce beau livre si fort ancré dans le monde qui est le nôtre.
«Le maître de la forme brève» est de retour. Il s'est même, pour notre plus grande joie, dédoublé, endossant les habits élimés d'Anthelme Bonnard, une forte gueule, un peu Père Peinard, un peu Ribouldingue - et beaucoup Autin-Grenier, tout de même.
Nous sommes dans un monde à peine futur, déjà terriblement présent, où les interdictions édictées par la Police du peuple font florès : interdit de jouer de la musique dans les rues, de posséder un couteau suisse avec tire-bouchon, de lire en public, etc..., dans un monde qui s'enlise dans ses propres déchets.
Plus que jamais ici, l'humour est la politesse du désespoir. Il faut toute la précision - disons-le : toute la beauté- de la langue d'Autin-Grenier, qui jongle avec les registres, du savant à l'argotique, qui toujours case le mot juste à la bonne place, pour que la hargne ne finisse pas par se détester elle-même et qu'il reste assez d'espoir en l'homme pour s'en faire une cocarde. Voilà qui est fort et bousculant comme un café arrosé à huit plombes du mat ?.
«Le maître de la forme brève» est de retour. Il s'est même, pour notre plus grande joie, dédoublé, endossant les habits élimés d'Anthelme Bonnard, une forte gueule, un peu Père Peinard, un peu Ribouldingue ?et beaucoup Autin-Grenier, tout de même.
Nous sommes dans un monde à peine futur, déjà terriblement présent, où les interdictions édictées par la Police du peuple font florès : interdit de jouer de la musique dans les rues, de posséder un couteau suisse avec tire-bouchon, de lire en public, etc..., dans un monde qui s'enlise dans ses propres déchets.
Plus que jamais ici, l'humour est la politesse du désespoir. Il faut toute la précision - disons-le : toute la beauté - de la langue d'Autin-Grenier, qui jongle avec les registres, du savant à l'argotique, qui toujours case le mot juste à la bonne place, pour que la hargne ne finisse pas par se détester elle-même et qu'il reste assez d'espoir en l'homme pour s'en faire une cocarde. Voilà qui est fort et bousculant comme un café arrosé à huit plombes du mat...
Sébastien a froid. Il a toujours froid, Sébastien Lefrançois, quand on le regarde comme ça. En face de lui, il y a Bourgoin qui voudrait qu'il parle. Il ne sait pas parler, Sébastien, ses pensées tout le temps sont trop lentes. C'est pour ça que ses parents lui ont toujours préféré sa soeur. Et leur commerce d'articles de ski, il faut dire. C'est pour ça aussi qu'ils l'ont placé au Centre, assez loin de chez eux pour qu'il ne puisse pas rentrer. Alors le week-end il va chez ses grands-parents. «T'as de la chance, Seb, d'avoir un grand père pareil», disait ses copains. Un grand-père qui l'autorise à pousser son fauteuil roulant, et à l'accompagner à Paris...
Mot difficile après mot, silence après silence, dans des chapitres brefs, avec des phrases courtes, de nombreux renvois à la ligne, Jean-Pierre Spilmont traite l'espace de son récit en poète. De la page blanche émerge peu à peu la parole de ce garçon inabouti, sa maladresse, sa crudité, jusqu'à la révélation finale, jusqu'à nous faire partager son sentiment d'abandon - de trahison serait plus juste.
Sébastien n'a pas appris à accepter l'intolérable, et c'est pour ça qu'il remue si profond en nous, dans la dureté, dans la pureté dangereuse de nos réactions premières.
A lire, et à relire aussitôt achevé.
Triple voyage auquel nous invite Yoko Tawada.
Celui du titre, qu'entreprend une japonaise de langue allemande (comme l'auteur) à Bordeaux chez le beau-frère d'une amie, prétexte pour affronter in situ cette langue française qui s'obstine à lui échapper.
Voyage dans la vie de Yuna, l'héroïne, en de multiples allers-retours qui jonglent en brefs chapitres entre le Japon de sa jeunesse, son (in)adaptation à l'Allemagne et la découverte de cette ville française au nom imprononçable.
Car le troisième voyage, sans doute le plus essentiel, est celui au pays des mots et des langues. Yoko Tawada questionne les expressions, les étymologies, les assonances des langues qu'elle affronte (pour nous, incultes en japonais, manquera toujours le sens des idéogrammes qui séparent les chapitres et qui sont, nous dit-elle, ses pense-bêtes). Elle parvient ainsi à une grande pertinence dans les détails psychologiques et sociologiques des personnes et de leurs actions ?très souvent traités avec une espèce d'humour étonné qui ravit.
«A quoi bon lire si ce n'est pour soulever le monde ?» demandait Gérard Bobillier, le fondateur récemment disparu des éditions Verdier. En publiant des textes de l'intelligence de celui-ci, il nous fait croire que nous pouvons y arriver.
Je ne sais si «on a tous en nous quelque chose de Callaghan», comme le dit un peu gauchement la couverture, mais je suis sûr que nous l'avons tous connu au cours de nos années de lycée, ce garçon dont nous enviions la vie mystérieuse et l'élégance naturelle.
Le Jimmy Callaghan dont il est question ici est le fils d'un maçon anglais et d'une mère remariée en Provence, interne à mi-chemin dans la banlieue parisienne. Le samedi il rejoint à Paris un appartement vide où il s'ennuie. Tous ses condisciples se disputent son amitié et les cigarettes qu'il distribue à foison. Un peu comme si le Grand Meaulnes fumait des JPS.
Vingt ans plus tard, alors que le narrateur doit vider l'appartement et l'existence de celle avec qui il vient de vivre quelques années moroses, il retrouve Callaghan dans un square, encombré d'une énorme valise qui contient toute sa vie. Encore dix ans et il ramènera cette valise à Londres, où Callaghan est devenu un tenancier de pub gras et pâle. Le Grand Meaulnes ne devrait pas vieillir.
Dominique Fabre pratique avec talent une écriture en contre-pied : ses phrases ne finissent jamais là où on les attend, et cela donne un déséquilibre aigre-doux à cette histoire d'une vie qui, comme beaucoup, n'a pas tenu les promesses de son adolescence.
Ce petit livre a la force et la densité des Kressmann Taylor, Milena Agus. Par petites touches Kim Thúy agence le puzzle d'une vie difractée, la sienne, qui prend valeur d'exemple. Jamais en aussi peu de mots on n'aura fait ressentir la peur et la faim des boat-peoples, l'inhumanité banale des camps de réfugiés malais, et ce mur qui coupe en deux, comme l'avait été la maison familiale réquisitionnée par les soldats communistes, tous ceux que l'exil condamnent à n'être plus jamais vraiment de quelque part.
Écrit directement en français par une vietnamienne établie au Québec, ce roman en maîtrise les nuances avec une précision exemplaire.
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