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Triple voyage auquel nous invite Yoko Tawada.
Celui du titre, qu'entreprend une japonaise de langue allemande (comme l'auteur) à Bordeaux chez le beau-frère d'une amie, prétexte pour affronter in situ cette langue française qui s'obstine à lui échapper.
Voyage dans la vie de Yuna, l'héroïne, en de multiples allers-retours qui jonglent en brefs chapitres entre le Japon de sa jeunesse, son (in)adaptation à l'Allemagne et la découverte de cette ville française au nom imprononçable.
Car le troisième voyage, sans doute le plus essentiel, est celui au pays des mots et des langues. Yoko Tawada questionne les expressions, les étymologies, les assonances des langues qu'elle affronte (pour nous, incultes en japonais, manquera toujours le sens des idéogrammes qui séparent les chapitres et qui sont, nous dit-elle, ses pense-bêtes). Elle parvient ainsi à une grande pertinence dans les détails psychologiques et sociologiques des personnes et de leurs actions ?très souvent traités avec une espèce d'humour étonné qui ravit.
«A quoi bon lire si ce n'est pour soulever le monde ?» demandait Gérard Bobillier, le fondateur récemment disparu des éditions Verdier. En publiant des textes de l'intelligence de celui-ci, il nous fait croire que nous pouvons y arriver.
Je ne sais si «on a tous en nous quelque chose de Callaghan», comme le dit un peu gauchement la couverture, mais je suis sûr que nous l'avons tous connu au cours de nos années de lycée, ce garçon dont nous enviions la vie mystérieuse et l'élégance naturelle.
Le Jimmy Callaghan dont il est question ici est le fils d'un maçon anglais et d'une mère remariée en Provence, interne à mi-chemin dans la banlieue parisienne. Le samedi il rejoint à Paris un appartement vide où il s'ennuie. Tous ses condisciples se disputent son amitié et les cigarettes qu'il distribue à foison. Un peu comme si le Grand Meaulnes fumait des JPS.
Vingt ans plus tard, alors que le narrateur doit vider l'appartement et l'existence de celle avec qui il vient de vivre quelques années moroses, il retrouve Callaghan dans un square, encombré d'une énorme valise qui contient toute sa vie. Encore dix ans et il ramènera cette valise à Londres, où Callaghan est devenu un tenancier de pub gras et pâle. Le Grand Meaulnes ne devrait pas vieillir.
Dominique Fabre pratique avec talent une écriture en contre-pied : ses phrases ne finissent jamais là où on les attend, et cela donne un déséquilibre aigre-doux à cette histoire d'une vie qui, comme beaucoup, n'a pas tenu les promesses de son adolescence.
Ce petit livre a la force et la densité des Kressmann Taylor, Milena Agus. Par petites touches Kim Thúy agence le puzzle d'une vie difractée, la sienne, qui prend valeur d'exemple. Jamais en aussi peu de mots on n'aura fait ressentir la peur et la faim des boat-peoples, l'inhumanité banale des camps de réfugiés malais, et ce mur qui coupe en deux, comme l'avait été la maison familiale réquisitionnée par les soldats communistes, tous ceux que l'exil condamnent à n'être plus jamais vraiment de quelque part.
Écrit directement en français par une vietnamienne établie au Québec, ce roman en maîtrise les nuances avec une précision exemplaire.
De Giovanni Arpino, disparu en 1987, on sait à peine ici qu'il était l'auteur de "Parfum de femmes", dont le film de Risi fit la gloire.
"Une âme perdue" est aussi un roman d'initiation. Celle qui amène le jeune Tino, hébergé à Milan chez son oncle et sa tante les six jours que durent les épreuves du bac, à percer le secret de la maisonnée qui l'abrite : la tante Galla, une bourgeoise dodue et rêveuse, Anna, la vieille servante de tragédie, l'oncle Serafino qui passe pour un saint mais que hantent les démons, et, cloîtré sous les combles, le Professeur, frère jumeau de l'oncle, revenu fou d'Afrique.
Cette plongée au fond de nos démences fait rencontrer Edgar Poe et la psychanalyse, et l'on en est tout secoué.
«Ce n'est pas avec des bons sentiments qu'on fait de la bonne littérature» c'est ce que pense André Gide et que contredit cet ouvrage.
Avec toute sa science de la construction et du rythme, avec toute sa conscience éclairée qui n'atteint pas cette fois le cynisme, avec tout son talent pour l'écriture, E. Carrère a bâti ce récit d'une humanité poignante.
Il y est question de vies et de morts, de combats et de souffrances, d'amour et de respect de l'autre à propos de deux événements dont il a été le spectateur plus que l'un des protagonistes.
Il se trouvait au Sri Lanka ce Noël 2004 au moment du tsunami, miraculeusement indemne lui et les siens, témoin de ce cataclysme. Témoin, il l'est aussi de la mort de sa belle-soeur Juliette, emportée par un cancer.
Alors, il enquête, rencontre les proches et notamment ce juge, collègue de Juliette, engagé comme elle dans la protection contre le surendettement.
Car l'écrivain se sent investit d'une mission, celle de nous réconcilier avec ce qui peut nous arriver de plus terrible : apprendre que l'on est condamné, perdre son compagnon ou son enfant. Tout au moins se faire le scribe le plus fidèle possible et, ainsi, apposer des mots sur l'innommable.
Rarement on aura fait aussi émouvant avec si peu d'effets. A moins justement que ce ne soit cette retenue, cette pudeur, qui soit le ferment de l'émotion.
Ava vient de mourir. Pour le narrateur (appelons-le Jean-Marc Parisis, tellement il lui ressemble) elle a été «[s]a femme dans être [s]a femme, puis [s]a soeur sans être [s]a soeur». Entendez qu'il y eut tout d'abord la rencontre sur les bancs de la fac, une passion incandescente, puis une longue amitié, aussi sûre que farouche. Deux aimants qui toute leur vie se sont attirés et repoussés. Car Ava (ce prénom est voué à entrer au panthéon des hautes figures féminines de la littérature, aux côtés de Nadja), Ava est avant tout une femme libre ?et de la plus belle façon : libérée de tous les codes, toute à son présent, toute à elle-même au présent. Alors comment imaginer son absence ? Si sa disparition est impossible, son existence a-t-elle été rêvée ? «La vie est un rêve dont on se réveille mort».
Reste le pouvoir des mots, pas bien grand mais réel. La force de l'écriture comme la vivait Ava : «Seule sur la plage, elle lançait des boules de neige à la mer et elle remontait le niveau des eaux».
Peut-on être le scribe de la personne dont on partage la vie ? Lydie Salvayre s'essaye à ce jeu dangereux, et c'est plutôt réussi.
Bien fou serait celui qui chercherait dans cette mise en abyme - ce que Lydie Salvayre nous dit de ce que BW lui a dit - une autre vérité que littéraire : c'est d'un personnage de roman qu'il s'agit et peu importe peut-être qu'il existe vraiment. Et pourtant il est là avec ses passions, ses colères, ses cauchemars, il fait désormais partie des figures qui nous habitent.
On glosera ailleurs certainement sur ses démêlés avec le monde de l'édition, ses voyages himalayens, ses amours : la machine médiatique a besoin de ces clés pour se donner l'illusion de comprendre. Ce qui nous importe plus que tout ça, c'est l'exploit discret de Lydie Salvayre : nous faire, avec beaucoup de sourires et ce qu'il faut de belle gravité, partager son attachement pour cet homme - finalement bien loin de n'être que de papier...
Voici un roman comme on n'en écrit plus beaucoup, et c'est un compliment : un roman de formation qui mêle l'aventure, le mystère et la passion - le tout dans une langue française impeccable, mâtinée juste ce qu'il faut d'expressions italiennes et siciliennes pour la couleur locale.
Car nous sommes dans une petite île de la Méditerranée dominée par un énorme volcan : on pense à Stromboli. 1935, à Rome Mussolini plastronne. Ici vivent au rythme de la pêche et des querelles villageoises Carlo, un adolescent plein de promesses et d'appétits, et son père que l'on devine en disgrâce du pouvoir romain.
Une statue trouvée dans le flanc du volcan précipitera ce petit monde tranquille dans les tourmentes des ambitions dictatoriales d'avant-guerre. Et il faudra que Carlo fasse le tour de la terre pour pouvoir un jour retrouver Agrippina, celle à qui un matin d'été, fuyant son île devenue trop dangereuse, il n'a su dire rien d'autre que «Ciao bella !».
Avec La leçon d'allemand Siegfried Lenz réveillait il y a quarante ans les consciences germaniques. Loin de la fureur du monde et au plus près de la mécanique fragile des émotions, c'est aujourd'hui une leçon de littérature qu'il nous donne dans Une minute de silence.
Dans un lycée près de la Baltique se déroule une cérémonie à la mémoire d'une jeune professeur d'anglais périe en mer, Stella. Le récit en est fait par Christian, l'élève qui l'aimait, qu'elle aimait sûrement. Tout l'équilibre pathétique du roman vacille entre l'évocation solaire des moments partagés, cette relation marginale que les difficultés renforcent, et l'évidence terrible de la séparation sans appel.
La sobriété de l'écriture, son fil tendu et vibrant, nous laissent au-delà des larmes, et curieusement plus forts, lavés de nos frilosités. Oui, l'amour est la plus belle des aventures humaines qu'il nous est donné de vivre, quel qu ?en soit le prix. C'est un vieil homme qui nous le dit.
Si vous aimez les romans noirs pur jus, ceux où un privé vous guide dans les bas-fonds de la société, ceux dont l'intérêt ne se mesure ni en hectolitres de sang versé ni en paires d ?yeux énucléés, les petits polars de Trujillo Muñoz vous passionneront.
Dans Tijuana City Blues tout tourne autour de William S. Burroughs, et plus particulièrement de la soirée où il abattit sa femme en jouant à Guillaume Tell. C'était à Mexico en 1951, un témoin de la scène a disparu quelques jours plus tard, et le fils de celui-ci charge Miguel Angel Morgado, le détective-avocat, de remonter la piste de cette vieille histoire.
Du même auteur dans la même collection Loverboy traque avec la même efficacité les trafiquants d'organes d'enfants mexicains vers les USA et Mexicali City Blues ceux de cocaïne. Bienvenue dans notre monde !
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