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Bienvenue sur Lechoixdeslibraires.com. Lechoixdeslibraires.com vous permet de découvrir, de partager les coups de cœur des libraires. Vous y entendrez également les écrivains raconter leur amour des livres, et des librairies, au micro de Patricia Martin (productrice à France Inter). Vous lirez les « Lettres à mon libraire », rédigées par les auteurs à l’attention de leur libraire. Des comédiens vous proposeront de courtes lectures. Grâce à leur participation active, les éditeurs ont la possibilité de mettre en avant, dans la rubrique "l'espace des éditeurs", les livres de leur choix auprès des libraires de France et de tous les internautes. Nous proposons également un podcast.
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Chez Laura Kasischke, derrière l'apparente harmonie familiale, l'ordre, la réussite sociale, se cachent des fissures qui n'attendent qu'un événement extérieur pour lézarder, s'épanouir et entraîner l'effondrement des fondations sur lesquels repose l'édifice personnel des femmes en cause. Précisons qu'il s'agit de femmes américaines.
La vie de Sherry coule tranquillement. "Sa vie est la vie d'une femme simple. Une femme d'ici. Une mère, une épouse". La petite quarantaine, mariée avec Jon, un informaticien reconnu, elle vit dans une maison confortable. Son fils unique adoré Chad est un brillant étudiant de Berkeley. Elle enseigne l'anglais dans une petite université du Middle West américain. Elle a réussi à atteindre la quarantaine sans devenir boulotte... Tout pour être heureuse. Une vie immobile.
Cette année là, le jour de la Saint Valentin, elle reçoit une brassée de roses de Jon, mais aussi un message anonyme : Sois à moi pour toujours. Elle trouve cela plutôt amusant, Jon, à qui elle en parle, plutôt émoustillant.
Ainsi elle peut encore susciter du désir ? "Devrait-elle être excitée ? Ou bien offensée, agacée, apeurée peut-être". Les messages continuent d'affluer, de plus en plus insistants. Jon y voit une opportunité de remettre un peu de piquant dans leur couple qui ronronnait. Sherry essaie de trouver qui peut bien être l'expéditeur de ces lettres. Et peu à peu tout vacille. Ses repères s'estompent. Voici venu le temps des interrogations lucides sur la vie qu'elle a menée jusqu'alors.
Laura Kasischke dépeint avec acharnement et une joyeuse cruauté la société américaine contemporaine où la réussite sociale est friable et dissimule bien des fragilités. Elle sait remarquablement instiller le doute et le malaise dans des vies apparemment lisses et débusquer les clichés dans lesquels ses personnages cherchent à se protéger du temps qui passe.
Marion vit seule avec sa mère dans le Paris de l'après-guerre. Son père ? Un allemand disparu en 1944. Un secret dont la mère, Fanny, ne veut pas parler, mais dont elle lâche des bribes. Quand elle en parle Fanny dit «ton père», jamais de nom. "Elle a raison, un nom, c'est inutile quand on existe pas. Alors pour toi, ton père, c'est l'Allemand. Tout simplement".
C'est Marion qui est la narratrice, elle raconte cette histoire à la seconde personne. "Tu ne te demandes pas, à cette époque, pourquoi vous êtes seules. Pourquoi Fanny n'a pas d'amis. Aucun. Aucune. Elle dit seulement qu'elle se trouve bien avec toi, que les gens l'ennuient". Au début, au commencement de leur vie rue Saint-Antoine, rien ne semble inquiétant à Marion, rien ne l'effraie dans le comportement de sa mère. Elle est une petite fille heureuse.
Lorsqu'elle a sept ans les choses changent. Fanny est bizarre, elle parle trop, trop fort. Elle se lève la nuit, lave du linge, laisse l'eau déborder comme à plaisir. Elle chante, enchaîne une chanson après l'autre, sans s'arrêter. "Tu as peur. Peur de cette voix. Peur du mystère. Peur de l'ailleurs qui est là. En Fanny. Autour d'elle".
Avec le temps Marion apprendra que sa mère est maniaco-dépressive. Les crises se font plus fréquentes. La situation se renverse : la mère, par son comportement, devient fille. Mais il y a encore de beaux moments de complicité, par exemple lorsque mère et fille vont au cinéma ensemble ; là Marion retrouve le goût du bonheur d'antan.
Lorsque sa mère est hospitalisée Marion vit dans le monde de la normalité, froide, ennuyeuse, chez ses grands-parents maternels, rue de Suffren, qui se font appeler «oncle» et «tante», ne parlent jamais de Fanny mais éprouvent une véritable affection pour Marion.
Avec l'aggravation de la maladie de sa mère, Marion va devoir choisir. Entre le monde de la normalité et celui de la folie, Marion opte douloureusement pour celui de la normalité, pour survivre, se sauver.
Plus tard, elle s'en voudra de n'avoir pas mieux écouté et aidé sa mère. Que pouvait-elle faire lorsque le temps de la vraie folie est arrivé ? Sans doute rien. Mais malgré tout le sentiment de culpabilité la hante.
Tout ceci est raconté avec une écriture sans effets, d'une grande délicatesse. Impossible de lire ce livre magnifique sans être emporté par l'émotion.
Par l'auteur du poignant "Le Père de la petite" (Arléa.)
Alex Lawson, bien que jeune et brillant inspecteur de police, démissionne de la Royal Ulster Constabulary de Belfast. Alors qu'il s'ébat, dans un yacht où il est entré illégalement, avec une fille rencontrée par hasard, à sept fuseaux horaires de là son amie d'enfance Victoria Patawasti est assassinée à Boulder (Colorado). Le père de Victoria peu convaincu que ce meurtre soit celui d'un cambrioleur confie à Alex le soin d'aller enquêter aux États-Unis. Alex s'envole flanqué de son meilleur ami, flic honoraire médiocre et dragueur invétéré. Alex va infiltrer l'Association pour la Sauvegarde de l'Amérique où travaillait Victoria, connaître une liaison brûlante avec la femme du fondateur de cette Association, une blonde appétissante.
Le lecteur sent bien qu'Alex tombe dans tous les pièges et chausse-trappes qui lui sont tendus. Mais il rebondit et son enquête progresse même s'il reste accro à la drogue dont il chante les louanges, sans laquelle il ne pourrait pas vivre, ce qui le contraint à aller se fournir dans les quartiers les plus glauques auprès de personnages inquiétants. Jusqu'au jour où il réalise que "l'héroïne prend, elle ne donne jamais."
Ce roman riche et subtil où l'on suit l'enquête de rédemption d'Alex est encore une belle réussite de la nouvelle Série noire qui depuis deux ans nous offre des ouvrages d'une qualité exceptionnelle de nature à procurer un vif plaisir de lecture à tous les amateurs de romans noirs ou non.
José a neuf ans. Il réinvente tout. Dans son monde, ses histoires et ses amis,- son lit qu'il appelle "voyage", son bureau "le chêne", sa petite bibliothèque "bataille", le plafond de sa chambre "nuage" - lui appartiennent. Pas question de les partager. Dès qu'il peut il reste seul. À l'école, durant la récréation, il va s'asseoir seul sur un banc, toujours le même, qu'il appelle "courage". Il est bien ainsi. Les autres il s'en moque.
"Son aventure est intérieure et son intérieur est aventure". Même avec sa maman il ne parle pas. Rien ne semble pouvoir le rappeler à la réalité, le sortir de son enfermement.
On pense au "Petit Prince", livre que sa mère a offert à José pour ses sept ans. En posant le livre sur "bataille" José avait dit merci, sachant qu'il n'en lirait jamais une ligne.
Que se passe-t-il lorsqu'un jour le cheval ne s'envole plus, le plafond reste blanc, le lit et le bureau ne sont que des meubles, lorsque tout est à sa place dans sa chambre, sauf lui... José reviendra-t-il de cet ailleurs dans lequel il se mure ?
Un conte moderne, cruel et initiatique, mais pas désespéré, qui va vous prendre à la gorge et dont vous vous souviendrez longtemps.
Une très belle surprise de la rentrée littéraire.
N.B. L'auteur est né à Saint-Cloud il y a 47 ans. Chanteur-compositeur il a aussi été comédien. Il vit aujourd'hui à Strasbourg, sa ville d'adoption. "José" est son premier roman.
Pendant de longs mois après la naissance de Trudi Montag sa mère, Gertrud, refusera de la toucher, de la regarder. Trudi est naine. Gertrud fera des fugues, des allers et retours en asile. Plus tard, ayant enfin accepté Trudi, elle partagera avec elle ses secrets et lui racontera, blottie dans le coin de la cave où elle passe le plus sombre du temps, sa chute de la motocyclette conduite par Emil Hesping, les graviers dans son genou, le jour même où Léo Montag, son mari, fut blessé à la guerre, au même genou.
Trudi a juste quatre ans lors de l'enterrement de sa mère ; elle est persuadée qu'elle reviendra lorsqu'elle aura grandi. Elle a comme ami Georg, un petit garçon solitaire que les autres enfants traitent comme une fille avec ses cheveux longs et ses vêtements féminins dont l'affuble sa mère. Georg pense, lui aussi, que son père reviendra à la nage dans le fleuve où il s'est noyé un soir de beuverie. Georg qui excelle dans le mensonge mais n'a jamais menti à Trudi sa seule amie jusqu'au jour où...
Nous suivons Trudi dans sa vie quotidienne dans le petit village de Burgdorf, près de Düsseldorf, de 1915 à 1951. Elle subit brimades et vexations mais on ne se méfie pas de Trudi, on parle librement devant elle. Elle est en quelque sorte la mémoire vivante et vibrante de Burgdorf. Elle va être témoin de l'arrivée au pouvoir d'Hitler, des effets du nazisme sur la vie quotidienne à Burgdorf avec les complicités silencieuses, les bassesses, les faiblesses, les mensonges et la soumission, l'innommable mais aussi le courage, la générosité, la vaillance, l'héroïsme, la résistance à la barbarie. Confrontée à des situations extrêmes jamais elle n'abandonnera sa dignité qui fait la fierté de son père. C'est toute une période tourmentée et tragique de l'histoire allemande qui nous est narrée par Trudi au travers de la vie de tous les jours, banale, tragi-comique, parfois insaisissable d'une petite ville ordinaire.
L'auteur évite de trancher brutalement dans des situations complexes et laisse s'exprimer la multiplicité des points de vue. Ainsi Trudi et son père cachent-ils dans leur cave des fugitifs sans pour autant se lancer dans la chasse aux collaborateurs bien qu'ils aient le nazisme en horreur.
Un très grand roman, ambitieux, puissant, parfaitement réussi.
N.B. Née en 1946 en RFA, Ursula Hegi passe sa jeunesse en Allemagne. À dix-huit ans elle part aux États-Unis. Critique littéraire pour le New York Times, le Los Angeles Times et le Washington Post, elle a reçu, depuis la parution de son premier roman Intuitions en 1981, de nombreux prix littéraires américains. Trudi la naine, sélectionné pour le prix Pen Faulkner 1994, est son premier livre traduit en français.
«Ah, pour sûr quand on y songe, prendre une ville, aujourd'hui, c'est un jeu d'enfant, mais c'est la garder qui est un vrai casse-tête !» ainsi s'exprime D'Annunzio après la conquête de Fiume, au début du livre, alors qu'il ne se décide à aller dîner chez les Cosulich qui soutiennent son gouvernement à coups de millions, qu'après que son fidèle factotum lui ait vanté les charmes de Madame Cosulich.
Gabriele d'Annunzio (1863-1938), un des plus célèbres poètes d'Italie est un personnage extravagant aux multiples facettes : romancier, ascète, hédoniste, révolutionnaire, député, cinéaste, inventeur de parfums, colonel, aviateur héroïque, amant remarquable et remarqué des femmes les plus connues de son temps, cocaïnomane.
Une des phases la plus extraordinaire de sa vie est celle qu'il mena à Fiume, de septembre 1919 à décembre 1920.
C'est les armes à la main qu'il conquiert Fiume (Rijeka pour les Croates), ancien port hongrois peuplé d'Italiens qui était réclamé par l'Italie alors que les Alliés voulaient en faire une ville libre. Le gouvernement italien ne soutint pas le coup de force mais d'Annunzio proclama l'enclave capitale de la «régence du Quarnero» (Kvarner pour les Croates) et rédigea la première - et dernière - constitution poétique (sic) de l'histoire. Très d'avant-garde : retraite pour les personnes âgées, égalité des sexes devant la loi, allocations chômage, salaire minimum ?
Durant un peu plus d'une année, avant que les troupes italiennes chassent d'Annunzio et ses partisans de Fiume en décembre 1920 (Noël de sang), intellectuels, utopistes, patriotes, anarchistes, bolcheviques, fascistes, drogués, prostituées se rassemblent dans cette ville libre mais assiégée. Fiume devient la cité enchantée où tout est possible.
Historien des mondes qui basculent, Alessandro Barbero dresse un étonnant portrait d'un homme vieillissant qui veut encore incarner pendant quelques mois ce génie qui sut subjuguer son temps.
N.B. Alessandro Barbero, né à Turin en 1959, enseigne l'histoire médiévale à l'université du Piémont. Il est l'auteur, entre autres, de La Belle Vie ou les aventures de Mr Pyle (Gallimard) un livre que je vous aie chaudement recommandé lors de sa sortie en 1998.
Onze ans et sept mois qu'ils recevaient chaque mois la lettre avec le chèque, "le bel argent", que leur adressait Tieta. Tieta la charnelle gardienne de chèvre qui a fui les collines d'Agreste chassée par son père, "ici ce n'est pas une maison de putes", après qu'elle eut connu "le goût de l'homme, mélange de mer et de sueur, de sable et de vent", avec un colporteur.
Tieta, partie il y a 26 ans alors qu'elle venait d'avoir dix-huit ans. Tieta qui, devenue Antonieta Esteves Cantarelli, une femme influente de Sao Paulo, a oublié les affronts, la délation, la rossée de son père, pour venir en aide aux siens restés à Agreste dans l'État de Bahia.
Ce retard dans l'envoi du chèque, même dona Carmonina, citoyenne importante, employée des postes, ne peut l'expliquer. Tieta voyage-t-elle, est-elle malade, ou pire encore ? Comment savoir ? De Tieta ils ne connaissent pas l'adresse, juste le numéro de boite postale, froid et anonyme, mentionné sur ses lettres. Tous s'interrogent et surtout s'inquiètent. Comment vont-ils faire sans l'argent de Tieta ?
Tieta, veuve, reviendra en héroïne dans son village natal, s'impliquera dans la vie locale, obtiendra la lumière pour son village, combattra la menace de l'installation d'une usine chimique sur la belle plage du Mangue Seco.
Mais au fil du temps la façade de respectabilité de Tieta se lézarde : ses «affaires» à Sao Paulo ne sont pas aussi honorables qu'elle le laisse entendre ; sa sensualité exacerbée trouve en son chaste neveu, promis au séminaire, une proie de choix.
Un livre empli de scènes étonnantes, de personnages riches en couleurs, où l'auteur se plaît à intervenir et à dialoguer avec le lecteur. Et comme Jorge Amado est un formidable raconteur d'histoires, que ses histoires, recréation de la vie populaire de Bahia, sont emplies de sensualité et d'humour, ne boudons pas notre plaisir !
J'oubliais, le titre complet du livre est : Tieta d'Agreste, gardienne de chèvres ou le retour de la fille prodigue, mélodramatique feuilleton en cinq épisodes sensationnels et un surprenant épilogue : émotion et suspense !
Un régal constant !
Encore une belle idée de la remarquable collection La Cosmopolite que la réédition ce grand roman.
N.B. Jorge Amado (1912-2001) est l'écrivain brésilien le plus lu au monde. Tieta d'Agreste, comme d'autres de ses romans, prend pour cadre l'État de Bahia (nord-est du Brésil) où il est né.
Nous sommes dans les années soixante en Italie. Il s'appelle Accio. Sa famille est nombreuse, elle a des moyens modestes et une foi sans lézardes. On accompagne Accio dans ses errances : l'école, les fugues, le confessionnal, les bagarres, l'adhésion au MSI, parti néo-mussolinien. On le suit dans la découverte de la sexualité et de ses émois, dans le changement de couleur de sa chemise qui vire au rouge pour les beaux yeux de Francesca : manifs, piquets de grève, bagarres encore et toujours, coups de boule et coups de coeur, clandestinité.
Sous titré La vie déréglée d'Accio Benassi, ce livre nous propose un tableau très sensible de la vie d'un adolescent dans l'Italie moderne entre Guerre froide et années de plomb ; il nous invite autant à rire qu'à méditer et se lit d'une traite.
N.B. Le film de Daniele Luchetti sorti en septembre est une bonne adaptation du livre ; il a été présenté à Cannes dans la sélection Un certain regard.
P.S. Né à Latina en 1950 Antonio Pennachi a été jusqu'à récemment travailleur de nuit dans une usine. Très jeune il s'inscrit au MSI (parti néofasciste) avant d'en être expulsé et de rejoindre le Parti Communiste Italien. En 1982 il rompt avec la politique, se met à fréquenter la fac et à écrire des romans.
Mon frère est fils unique (2003) est le premier roman traduit en français d'Antonio Pennachi.
Janvier 1712. Il fait grand froid à Paris. Claude Dodart, médecin, qui sera plus tard nommé médecin du roi, raconte à Françoise de Joncoux, le bien macabre spectacle auquel il a assisté la veille alors qu'il chassait : l'exhumation des cadavres enterrés dans le cimetière du monastère de Port Royal des Champs, cadavres qui seront plus tard déversés dans une fosse commune.
Et cela moins de trois ans après la sinistre journée du 29 octobre 1709 au cours de laquelle deux cents cavaliers en armes étaient venus chasser vingt-deux moniales, vieilles femmes quasi impotentes.
La toile de fond de ce roman c'est l'histoire de Port Royal des Champs, haut lieu du jansénisme qui fut le symbole d'indépendance et de résistance aux sanctions puis aux persécutions des autorités, royales et papales, qui voulaient l'éradiquer.
L'Histoire est là avec ses personnages et ses faits authentiques mais ce n'est pas un roman historique. Ce qui émerge de ce roman ce sont des personnages féminins étonnants, vibrants de vie. Claude Pujade-Renaud se focalise sur les sensations, les ressentis, les élans intimes de ses personnages.
Un des personnages principaux est Marie-Catherine Racine, la fille du grand Racine. En quête d'un manuscrit introuvable de son père elle s'interroge sur les relations complexes de Racine avec Port Royal des Champs : il y fut élevé, s'en éloigna, accepta que sa fille y rentre, l'en retira pour ensuite revenir s'y faire enterrer, partagé qu'il était entre ses convictions jansénistes et son désir de plaire à la cour.
Remarquablement écrit, ce roman très vivant à l'architecture subtile - les récits à la première personne s'enchâssent harmonieusement - décrit magnifiquement les tourments politiques, mystiques, sentimentaux des personnages.
Un superbe roman, passionnant.
N.B. Le désert de la Grâce se situe dans la lignée de La nuit la neige, très beau roman sur les femmes et le pouvoir, qui raconte la rencontre une nuit de décembre 1714 d'Anne-Marie des Ursins, depuis vingt ans au service du roi Philippe V, et d'Elisabeth Farnèse, duchesse de Parme qui va épouser le souverain. Un livre que j'ai vivement recommandé.
Un homme a décidé soudainement d'aller mourir en pays natal, le Montenegro. Deux amis chasseurs campent durant une nuit d'août comme "enivrés par l'âcre odeur de la forêt". L'homme, désireux de fuir la tentation de vivre, descend lors d'un arrêt du train dans une gare inconnue pour continuer à pied, dans la nuit. Il s'enfuit le plus loin possible des hommes et de tout ce qui aurait pu le pousser à chercher aide ou consolation. Au petit matin ses pas le conduisent devant le campement des deux chasseurs. Il a envie de s'approcher d'eux, de leur demander à manger, ce qui anéantirait sa ferme décision d'aller au-devant de la mort. Il rassemble tout son courage pour rebrousser chemin, dévale la pente, foulant l'herbe haute à grands pas maladroits. Les deux chasseurs sont d'abord surpris qu'il ne soit pas venu passer au moins quelques instants avec eux dans un pareil désert. Puis ils se lancent à sa poursuite. Pour lui expliquer qu'il était stupide de se sauver, qu'ils pouvaient l'aider.
Ainsi commence ce récit fulgurant publié pour la première fois en français en 1975, réédité en 1993 que nous propose Motifs comme 300e ouvrage de son riche et séduisant catalogue.
L'auteur fait alterner le point de vue des deux chasseurs et celui du fugitif.
La poursuite dure 70 pages. Au désir de venir en aide au fugitif vont se succéder des sentiments fort différents : la colère qui peu à peu va se transformer en haine de plus en plus farouche avivée par la chaleur, l'incapacité de rattraper le fugitif.
Un berger pensera reconnaître un voleur dans cette homme qui fuit, un garde forestier se joindra au petit groupe qui peu à peu deviendra une véritable meute déchaînée dans une chasse à l'homme dont elle ne connaît ni l'identité ni l'histoire.
L'homme lui dans cette course folle, physiquement épuisante, au milieu d'une nature luxuriante, va atteindre un état de conscience de soi et du monde de plus en plus lumineux : "Il pensa alors que tout n'était peut-être pas perdu : s'il vivait pleinement chacun des instants à venir comme s'il était le seul et dernier, peut-être finirait-il par avoir l'impression qu'il avait eu sa part de vie.( ?) Sa vie tout entière se réfléchit soudain avec une effrayante netteté, elle se mit à danser devant ses yeux et il comprit soudain que l'existence de l'homme n'a de sens que grâce à l'amour et à la beauté, c'est à dire ce qui faisait totalement défaut dans cette image laide et terne de sa vie. ( ?) Il sentit s'élever dans sa poitrine et se répandre dans tout son corps comme une vague de feu, un désir violent, inexplicable, de voir la mer !"
Les poursuivants, quant à eux, sont soudain plus proches les uns des autres, presque identiques, se ressemblent par leur aspect extérieur : trempés de sueur, le visage crispé, courbés en avant, "nous courrions au même rythme et respirions du même souffle comme une meute de chiens harassés qui ne puisent leur force que dans la fureur et la haine. ( ?) En fait cette haine que nous avions pour lui était comme un désir terrifiant et merveilleux. "
Un texte hallucinant et puissant sur la fuite, le désir de mort, le salut, le mécanisme de la haine, l'instinct grégaire.
Un choc de lecture !
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