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Une femme entre deux âges, malentendante, vit presque recluse dans sa maison, traitée de façon odieuse par deux jeunes gens, qui sont peut-être ses propres enfants. Pour supporter son sort, elle se met à tisser une étrange couverture destinée à ces êtres jadis aimants, toujours aimés. C'est la grande force de cet ouvrage : de l'art brut et brutal, tissé de matières impropres, comme pour dire un monde de chairs et de sentiments à vif, d'êtres et de figures en porte-à-faux, qui au sens propre ne s'entendent ni ne se répondent. Mais, par-delà la douleur et la férocité, c'est bien la force de vie et d'amour qui anime cette femme, enfermée dans une surdité qui est à la fois sa prison et son salut.
Nathalie Bauer reconstitue avec brio le quotidien de son grand-père lors de la Grande guerre à partir notamment de documents conservés dans les archives familiales. S'immisçant dans les interstices laissés vacants par l'absence de témoignage, elle déroule le fil d'un récit à la manière d'un Truman Capote composant son fameux De sang froid. S'attachant aux moments de grâce, aux menus plaisirs d'une existence bouleversée, ce roman documentaire, émaillé d'authentiques photographies prises par le poilu, est une magnifique ode à la jeunesse.
Les talents de conteuse de Diane Meur ne sont plus à démontrer. Pour autant ils ont quelque chose de fascinants. A l'instar de ce récit qui, bien qu'enraciné en des temps antiques, se déploie avec une aisance et une simplicité remarquable. Quelle interprétation donner à des textes sacrés ? Telle est l'une des questions qui traverse ce récit où la transgression des lois a valeur de symbole.
La vie tumultueuse de la Danoise, partie cultiver le café au Kenya, sert ici de trame à une biographie toute personnelle. Nathalie Skowronek y raconte la personnalité qui a influencé son existence et surtout comment elle a franchi le pas vers l'écriture. Car ce qui est dit ici avec force, c'est qu'en tout lecteur attentif et passionné sommeille un auteur.
Dans le Londres des années 50 une vieille irlandaise solitaire et alcoolique se remémore son amour de jeunesse, un célèbre auteur dramatique qui fit d'elle une comédienne de renom. Sortie de son milieu ouvrier, il en fit sa muse, avant de disparaître et de l'abandonner aux jours incertains promis aux artistes de scène. Ce roman lumineux sur la fuite du temps autant que sur la séparation est inspiré d'une histoire vraie.
La richesse de cet ouvrage tient à sa capacité d'offrir non seulement différents niveaux de lecture, mais aussi à traverser plusieurs champs romanesques. Roman social, il s'attache au mode de vie d'une classe privilégiée avec une ironie mordante. Mais aussi roman d'aventures, il marie toutes sortes de personnages, parmi les plus improbables, avec verve et talent : Industriel issu du ruisseau, demi-mondaine à la solde des Anglais, trafiquants d'oeuvres d'arts...Qu'il décrive une maison de rendez-vous des plus chics tenue par une française, une usine-temple de l'industrie du tabac ou encore une villa peuplée d'art antique, Stefanàkis nous entraîne dans un monde factice, mais incroyablement vivant ; à l'image de ce Libanais, sorte de passe-muraille qui traverse le temps en nouant toutes sortes d'intrigues avec une aisance déroutante. Au carrefour des cultures arabes, levantines et occidentales, Alexandrie figure tel le grand phare de l'héritage gréco-latin dans les tempêtes qui ont agité le 20ème siècle. La ville est à la fois un port d'attache et le microcosme où se jouent les grandes transformations du monde contemporain. Il est rare qu'un ouvrage procure un divertissement, dans le meilleur sens du terme, d'une telle qualité.
L'éditeur, au catalogue de haute tenue, se devait d'y inscrire un jour l'immense écrivain polonais de langue anglaise. C'est chose faite désormais avec ce titre inspiré d'un épisode authentique du passé maritime de l'auteur, et qui a pour toile de fond un port de l'Océan Indien. Comme ailleurs chez Conrad l'écriture en est impressionniste, teintée de flous et ne disant pas tout. Ce qu'elle tait, ce qu'elle ignore en fait sa beauté.
Le fils d'un meunier aime la fille de son propriétaire, qui l'aime en retour mais ne sait que lui dire le contraire. Car elle ne peut l'avouer aux siens.
Amours tragiques, grand classique. Mais la finesse et la sensibilité du grand auteur norvégien, prix Nobel 1920 tristement fourvoyé dans le nazisme, donne à cette oeuvre une résonance tout à fait singulière.
Extrait :
" Assez mystérieusement, il se trouvait maintenant dans une vallée déserte. Au loin, un orgue abandonné jouait de la musique. Il s'en approcha pour l'examiner et vit que l'instrument saignait : un filet de sang s'échappait de l'un de ses flancs, sans qu'il s'arrêtât pour autant de jouer."
A noter la parution simultanée de la nouvelle biographie de référence "Knut Hamsun, rêveur et conquérant", d'Ingar Sletten Kolloen, également aux Editions Gaïa.
Depuis «L'histoire de Pi», vendue à des millions d'exemplaires à travers le monde, Yann Martel nous avait appris à dialoguer avec l'animal. Il récidive ici en nous livrant le plus étonnant des romans de la rentrée littéraire : une fable animée par un étrange taxidermiste en mal d'inspiration. Une réflexion douce-amère très troublante sur l'univers du vivant.
Le texte de Mario Levi n'est pas de ceux que l'on engloutit précipitamment. Il y faut, au contraire, y infuser du temps pour lui permettre de déployer toutes ses saveurs. Car il est d'une telle densité qu'il a de quoi désorienter un lecteur trop pressé.
Un écrivain, qui n'est pas nommé, étant devenu au fil des années le confident de plusieurs membres d'une même famille, entreprend d'en raconter l'histoire. Les Ventura sont des juifs établis à Istanbul depuis plusieurs générations, mais leurs racines sont européennes. Certains d'entre eux en ont d'ailleurs gardé une attirance pour ces grands foyers de la culture que sont Londres, Paris ou Vienne. Mais en dépit des heurts de leur existence, tous restent profondément attachés à leur ville natale : Istanbul, la cosmopolite, qui répand ses rues bruyantes et animées jusqu'aux portes d'un Orient fantasmé. Pour autant leur enracinement ne s'est pas accompli sans peine ni hésitations. C'est tout le récit de Mario Levi qui balance entre la réalité et l'illusion, entre la vérité et le mensonge, entre ce que l'on a vécu, ce que l'on croit avoir vécu et ce que l'on aurait aimé vivre. Chacune des vies qui composent cette famille, avec en son centre de gravité Monsieur Jak et Madame Roza, est minutieusement portée à la connaissance du lecteur grâce à ces moments d'échange où l'écrivain recueille la parole pour composer son histoire. Son récit est scandé par des mots sans cesse répétés, parmi lesquels trahison et solitude. Comme si l'existence de tous ces personnages n'avait guère tenu ses promesses ; comme si les rêves et les aspirations de la jeunesse s'étaient dissous dans le grand bain de la réalité, qui en aurait changé les couleurs pour en modifier l'aspect initial. Dans cette galerie de portraits intimement composés, écrits avec le souci d'en restituer au plus juste les nuances, c'est la figure de l'écrivain qui transparaît peu à peu, suscitant la curiosité du lecteur. Qui est-il, que cherche-t-il, qu'a-t-il à nous dire que la parole de ceux qu'il interroge ne dit pas ? L'intérêt formidable de ce livre réside dans cet espace de questionnement qui fait de nous, lecteurs, des acteurs à part entière de cette histoire.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire de ce livre, qui est un grand livre sur notre besoin de laisser des traces après notre passage. A l'image de cette petite fille, bientôt déportée qui, après la lecture du Petit Poucet dit à son père : " Si je me perdais, tu me retrouverai, n'est-ce pas ? ". Pourtant ce père faillit à sa promesse. Comment ? Il faut lire ce livre et se laisser porter par sa très grande mélancolie et la nostalgie d'un temps où l'illusion au moins avait un sens.
Claire STROHM & Robert ROTH
Extrait :
"Je voulais découvrir s'il était possible de vivre un texte à travers la voix des autres. Et pour exprimer ce que cela apportait à mon écriture, je devais forger mes propres mots. Mon texte m'engloutissait, je devais mieux savoir et comprendre quelle part de moi-même j'avais mise dans ton personnage. Qui avait écrit en réalité ce texte ? Pour qui ces textes avaient-ils été écrits ?"
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