Recherche






Recherche multi-critères

Participez à la vie du site

Editeurs, auteurs, valorisez vos livres.

Libraires, partagez vos découvertes.

Inscrivez-vous à la Lettre des Libraires.

Application pour iPhone

Découvrez sur votre mobile, en exclusivité, les choix des libraires, le courrier des auteurs, la revue de presse des livres, et des milliers d'extraits de livres en cliquant plus bas.

Le Choix des Libraires sur iDevice

Les coups de cœur de Jean-Pierre Ohl de la librairie GEORGES à TALENCE, France


  • La Radio des libraires : Indignation (1 choix) - Philip Roth - Gallimard, Paris, France - 14/10/2010
  • Le choix des libraires : La montagne de minuit (3 choix) - Jean-Marie Blas de Roblès - Zulma, Honfleur, France - 23/11/2010

Pas facile de reprendre la plume après un chef-d'oeuvre... Là où les tigres sont chez eux, le précédent livre de Jean-Marie Blas de Roblès (Prix Médicis 2008, voir notre site) passera sans nul doute à la postérité comme l'un des plus beaux romans français de ce début de siècle. Sa profondeur, sa profusion, son invention formelle n'ont pas encore dévoilé tous leurs secrets ; comme tous les grands livres, celui-ci commence à peine sa seconde carrière silencieuse, sa lente maturation dans l'esprit des lecteurs, tel le bon vin qui repose ? Mais pour l'auteur lui-même, hanté par ses démons, il n'y a pas de silence, pas de répit qui tienne, et un seul livre compte : le suivant.

La Montagne de minuit fait moins de deux cents pages et commence sotto voce comme une étude de moeurs lyonnaises... Blas de Roblès aurait-il choisi la concision après la logorrhée, la modestie après la mégalomanie, l'épure après l'extravagance ? Voire. Cette Montagne n'est pas la souris que l'on aurait pu craindre en comparant l'épaisseur des deux opus : on y retrouve, dans les descriptions de la colline de Fourvière ou des splendeurs exotiques du Jokhang, du Potala, ce style à la fois précis et chatoyant qui n'est pas sans évoquer Flaubert, et ce goût pour les dispositifs romanesques en trompe-l'oeil qui, d'un récit simple en apparence, font un mille-feuille intrigant et subtil. Les bégaiements de l'Histoire, de la barbarie nazie à l'occupation chinoise au Tibet, tissent, derrière la narration, une toile de fond inquiétante. Dans un «post-épilogue» borgésien à souhait, l'auteur nous entraîne de l'autre côté de miroir, interrogeant les rapports complexes qu'entretiennent Histoire et fiction. Et si le secret ultime de Bastien Lhermine était justement - qu'il n'y a pas de secret ? Pas d'autre, en tout cas, que celui de la littérature elle-même ?


  • Le choix des libraires : Indignation (1 choix) - Philip Roth - Gallimard, Paris, France - 14/10/2010

Marcus Messner, un jeune homme sérieux et brillant, s'entend plutôt bien avec son père jusqu'à ce que celui-ci, boucher kasher dans le New Jersey, se persuade subitement qu'il va arriver quelque chose de terrible à son fils. Pour échapper à cette angoissante paranoïa, Marcus s'inscrit au Winesburg College, dans l'Ohio, à des centaines de kilomètres de chez lui. Il y découvre à la fois le sexe, la solitude, et l'étroitesse d'esprit de la classe moyenne blanche et protestante. Nous sommes en 1951 ; la guerre de Corée fait rage. Malheur à celui qui ne se coulera pas dans le moule conformiste du campus, car tout étudiant renvoyé devient aussitôt mobilisable ?

Il en va un peu de Philip Roth comme de Woody Allen : la régularité métronomique de leur production a tendance à faire oublier leur génie, surtout que par-ci par-là un livre ou un film un peu moins réussi que les autres donne du grain à moudre à leurs détracteurs. Mais quand le Balzac de Newark, le Marivaux de Manhattan se surpassent, ils sont inégalables.

Indignation est un chef-d'oeuvre, non pas au sens où il attendrait une sorte de perfection statique, mais au contraire parce qu'il est parcouru de bout en bout d'une énergie tourbillonnante, d ?un dynamisme romanesque qui emportent le lecteur médusé. On épouse la révolte discrète et opiniâtre de Marcus contre tous les pharisaïsmes, juif aussi bien que protestant : à cet égard, les deux entretiens du héros avec le bien-pensant et cauteleux doyen de Winesburg atteignent des sommets. Roth sait comme personne tisser le destin individuel de ses personnages sur la grande trame de fond de l'Histoire. En deux cents pages denses, fulgurantes, il nous émeut, nous interroge, nous déconcerte, et son dénouement, pourtant prévisible dès les premières lignes, nous laisse hagard et pantelant. Tous ceux qui pensaient Philip Roth confit dans ses propres mythes, irrémédiablement rongé par le spectre de la vieillesse, doivent lire cette bouleversante complainte de la jeunesse sacrifiée, cet hymne à l'amour, à la rébellion, et à la clairvoyance.


  • Le choix des libraires : Bélard et Loïse (1 choix) - Jean Guerreschi - Gallimard, Paris, France - 18/09/2010

On croyait avoir tout lu sur les amours trans-générationnels et les idylles entre vieux professeur et jeune étudiante... C'était compter sans le talent très personnel de Jean Guerreschi, qui joue avec le stéréotype - ou se joue de lui, comme on voudra. L'originalité de Bélard et Loïse repose sur deux atouts principaux : d'abord, l'éternel face-à-face entre le tendron (Loïse) et le barbon (Bélard) devient ici triangulaire. Le discret personnage de Pièra pourrait bien être le personnage central du roman ; elle vit son désir par procuration (un peu comme le lecteur lui-même ?), tissant entre les deux autres une toile de messages codés. Et nous touchons là au véritable sujet du roman, à sa force intrigante : le désir n'est rien sans le langage. Il est révélé, cristallisé, dirigé par les mots. Ce «touché !» et ce «coulé !» par exemple, empruntés au vocabulaire d'un jeu innocent, veut sonner le tocsin d'une guerre à la fois tendre et impitoyable, celle des corps et des âmes.

A l'arrière-plan de cette bataille, une fac de province, ses grandeurs, ses petitesses : on a rarement aussi bien décrit, dans la littérature française en tout cas, ce mélange d'effervescence intellectuelle, de cabotinage et de psychodrame qu'on appelle un cours. Puis, brusquement, le décor change. L'action se dénoue en partie dans le New York du 11 septembre 2001, où Jean Guerreschi retrouve l'Histoire, cette Fiction majuscule qui lui a déjà inspiré tant de belles pages. Ample comme une fresque, précis comme une leçon d'anatomie du désir, Bélard et Loïse est sans doute l'un des points culminants de son oeuvre.


  • Le choix des libraires : Les couilles de Dieu (1 choix) - Didier Pourquié - Arbre vengeur, Talence, France - 17/09/2010

Après avoir lu un roman de Marcel Aymé, Samuel Novolo décide de devenir passe-muraille : sa réussite est inespérée, au point que, non content de traverser le mur de son immeuble, il disparaît dans les entrailles de la Terre. Son frère Florian, obscur préposé aux photocopies dans une non moins obscure entreprise, décidé de partir à sa recherche jusqu'aux antipodes... Il n'est pas au bout de ses surprises. Le lecteur non plus.

Didier Pourquié annonce lui-même la couleur. Il n'a qu'une ambition : «écrire des romans qui ressemblent le moins possible aux précédents.» Chose promise, chose due. Après un road movie existentiel et un thriller horrifique à la Stephen King (Ficelles et Le jardin d'Ébène, tous deux parus aux éditions Confluences), il nous livre un... un quoi au juste ? Une méditation philosophique ? Oui, mais alors très drôle... ou bien une farce ? mais alors très sérieuse ! Ces Couilles de Dieu devraient ravir les inconditionnels du bon vieil Alphonse Allais aussi bien que les adorateurs du Mont analogue de René Daumal. Tantôt cocasse, tantôt amer, mais toujours échevelé, le récit entraîne son héros au-delà de la raison. Le merveilleux trophée que Florian ramène à sa belle, justifiant in extremis un titre énigmatique, ressemble à ce qu'il reste d'un rêve au petit matin : des images chatoyantes, des souvenirs brumeux, et un gigantesque point d'interrogation.


  • Le choix des libraires : Sukkwan Island (5 choix) - David Vann - Gallmeister, Paris, France - 10/06/2010

Les lecteurs de Sukkwan Island ne sont pas près d'en oublier la page 113 : ils la reliront sans doute plusieurs fois, dans l'espoir d'avoir mal compris ; mais c'est bien là que le jeune David Vann, par cette entrée en littérature fracassante, voulait nous mener. Le choc qu'il nous assène a la force indécente, la brutalité insupportable du réel.

Tout semblait pourtant bien commencer pour les Fenn père et fils. Jim Fenn, chirurgien-dentiste prospère, a réalisé tous ses biens pour s'offrir un coin d'île sauvage et magnifique dans le sud de l'Alaska. Divorcé, et soucieux de renouer les liens avec son fils de treize ans, Roy, il lui propose un an d'école buissonnière into the wild. Au programme, pèche à la truite, chasse à l'ours, bricolage, veillées au coin du feu, robinsonnade loin des contraintes scolaires et du giron maternel : un défi à la virilité et à l'indépendance naissante de Roy que le gamin, après une brève hésitation, ne peut que relever. Mais Jim Fenn maîtrise-t-il vraiment, comme il veut le faire croire, les paramètres de cette aventure extrême ? Don Juan rongé par la culpabilité, il passe ses nuits à pleurer, ses journées à tenter de reconquérir, à l'aide d'une radio défectueuse, sa dernière compagne en date qu'il a trompée outrageusement. Son comportement s'altère. Roy, terrifié et fasciné, assiste sans mot dire au naufrage de celui qui aurait dû être sa bouée.

Sukkwan Island est le récit d'un double face à face. Entre un père et un fils tout d'abord, que l'amour et des circonstances faussement propices ne suffisent pas à rapprocher. Vouloir n'est pas pouvoir : c'est la dure leçon qu'apprennent à leurs dépens Jim et Roy, tandis que le froid de l'hiver s'installe et que leur rêve bucolique tourne rapidement au cauchemar. Entre l'homme et la nature ensuite : une nature sublime, certes, mais indifférente aux désirs qu'elle fait naître, aux fantasmes primitifs qu'elle inspire. L'éblouissement poétique de Thoreau se transforme en aveuglement, l'échange nourricier en dialogue de sourd. Dans une langue austère comme le vent, coupante comme la glace, Vann explore l'impossibilité de la fuite et révoque l'espoir d'un illusoire recommencement. Son talent est grand, torturé, atypique : même s'il a placé d'emblée la barre très haut, on attend qu'il réédite bientôt ce coup de maître.


  • Le choix des libraires : Zulu (1 choix) - Caryl Férey - Gallimard, Paris, France - 03/06/2010

Une jeune fille blanche, fille d'un ex-champion du monde Springbok, est retrouvée morte, affreusement défigurée, dans un jardin public du Cap, après avoir absorbé une substance inconnue aux pouvoirs effrayants. Le chef de la police criminelle Ali Neumann, d'origine zouloue, va devoir remonter la piste de l'assassin - et des trafiquants de drogue - à travers la jungle des townships, jusqu'aux villas cossues des notables afrikaners...

D'accord, on a mis le temps... Zulu a déjà raflé toutes les récompenses, du très spécialisé Prix mystère de la critique au très consensuel Grand prix des lectrices de Elle, section policier. Sans doute avions-nous peur d'y trouver l'un de ces «polars ethniques» où la couleur locale tient lieu de style et le décor d'univers. Mais Caryl Férey ne fait ni dans la carte postale, ni dans le reportage chic et choc, et se garde aussi bien des clichés pour touristes que des discours socio-politiques pré-digérés. Sa vision de l'Afrique du sud, complexe, profuse, kaléidoscopique, s'incarne dans des personnages passionnants, au premier rang desquels Ali Neumann lui-même. Ce bourreau de travail surdoué, s'il poursuit sans répit les malfaiteurs, est lui-même la proie de terribles souvenirs : son père et son frère ont péri assassiné par des miliciens noirs de l'Inkatha, organisation rivale de l'A.N.C. Depuis, un lourd secret le hante, que les lecteurs ne découvriront qu'à la fin... Mais il y a aussi son assistant Brian, Afrikaner en rupture de caste, qui traîne son mal-être de conquêtes faciles en gueules de bois. Josephina, la mère d'Ali, et sa force tranquille. Zina, la sculpturale danseuse, mémoire vivante de la culture zouloue. L'odieux Terreblanche, dont la montre coûteuse marque encore l'heure de l'apartheid. Et tout le petit peuple des townships, des squats, des shebeens, ces cabarets poisseux où l'on tente de noyer la misère dans la bière frelatée, le sexe et la drogue. À la fois touchant et horrifique, cet opéra moderne trouve son épilogue dans les dunes grandioses du désert de Namib ; mais ni le vent ni le sable ne pourront effacer sa marque dans l'esprit du lecteur.
Avec Zulu, le roman noir français tient l'une de ses pièces maîtresses. Ce n'est pas tous les jours que nos compatriotes se montrent dignes de James Ellroy et de Dennis Lehane. Nous nous en voulons un peu de l'avoir découvert aussi tard... mais notre lenteur a moins un avantage : le livre est désormais en poche. 7,70 pour un texte de cette envergure, c'est donné...


  • Le choix des libraires : Vers l'aube (3 choix) - Dominic Cooper - Métailié, Paris, France - 26/03/2010

Lors du mariage de sa fille, Murdo Munro, qui approche de la vieillesse, tire un bilan catastrophique de son existence. Redoutant de finir ses jours auprès d'une épouse acariâtre qu'il n'aime plus depuis longtemps, il quitte l'église en pleine cérémonie, met le feu à sa maison et s'enfuit. Commence alors un périple déroutant et chaotique à travers les sublimes paysages de l'ouest de l'Ecosse.

Le coeur de l'hiver (Métailié 2006), du même auteur, nous avait déjà subjugués par sa force et sa beauté austère. Avec Vers l'aube, Dominic Cooper explore à nouveau l'âme d'un personnage apparemment fruste mais souterrainement complexe qui, incapable de formuler ses angoisses, ne trouve de répit que dans une confrontation à la fois brutale et émerveillée avec la nature. Cette nature - des collines, des rocs, de la bruyère, des lacs scintillants, une mer omniprésente même quand on ne la voit pas -, il la décrit avec une acuité peu commune, attentif à la moindre variation de lumière, de perspective, au plus petit insecte, aux sensations diverses qu'éprouve le vagabond. Loin d'être un décor, elle est au contraire le véritable personnage central du livre : on pense à Giono et à Tarjei Vesaas, écrivains qui, tout comme Cooper, ont su frotter comme des silex le coeur de leurs personnages aux parois d'un monde fascinant, menaçant, enivrant, pour produire l'étincelle de la beauté. On n'est pas près d'oublier la trajectoire erratique de Murdo Munro, ni la beauté du spectacle sauvage qui entre en résonance avec ses espoirs, ses peurs et ses doutes.


Grand, aussi, est le talent de Sam Taylor, l'un des plus français des romanciers britanniques, puisqu'il vit quelque part aux pieds des Pyrénées. Grand et protéiforme : après L'amnésique, vénéneux faux-thriller chargé de références littéraires et cinématographiques, il nous donne aujourd'hui un livre tout aussi intriguant mais plus dépouillé, plus cru, où affleure une veine prophétique, une inspiration quasi-biblique évoquant La route, le chef-d'oeuvre de Cormac McCarthy.

Un père et ses trois enfants ont survécu au déluge sur une arche et abordé une île où ils mènent, en apparence, une vie simple et sereine ; mais tout bascule quand un mystérieux jeune homme les rejoint. Alice, l'aînée, s'éveille à la sensualité au contact de l'étranger, et ose enfin se poser les questions qui les taraudent : sa mère est-elle vraiment morte en sauvant sa petite soeur de la noyade ? Le jeune intrus est-il vraiment un inconnu ? Et pourquoi son père ne veut-il pas qu'elle monte sur la plate forme d'observation qui domine l'île ? Les voix de trois narrateurs s'entrelacent : celle du père, longue plainte chargée d'aigreur contre la société de consommation qu'il a fui jusqu'au bout du monde. Celle du fils, Finn, qui ne sait pas écrire dans un sabir phonétique : après un temps d'adaptation, le lecteur est emporté par ce torrent de mots écorchés d'où se dégage peu à peu une sorte de poésie brutale (saluons au passage le travail de la traductrice Claire Demanuelli). Et celle d'Alice, enfin, la romanesque, la shakespearienne Alice, qui sonne la révolte comme un père tyrannique et son rêve névrotique d'un eden dénaturé.

Tout à la fois violent par sa charge émotionnelle, baroque par sa construction échevelée, captivant par son mystère, le roman se déploie dans un univers littéraire radicalement original, aux frontières du drame familial, du familial, du fantastique et de l'allégorie, jusqu'à un dénouement dont la surprise, au fond, rejoint le propos de Sukkwan Island : au bout du monde, l'homme ne trouve qu'un miroir...


  • Le choix des libraires : La polka des bâtards (1 choix) - Stephen Wright - Gallimard, Paris, France - 19/02/2010

Les parents du jeune Liberty Fish sont des abolitionnistes convaincus. Aussi, quand la guerre de Sécession éclate, c'est tout naturellement, et avec enthousiasme, qu'il s'engage dans les troupes nordistes. Mais le passé de sa mère l'obsède : originaire du Sud mais révolté par l'esclavage, Roxana a quitté toute jeune fille Redemption Hall, la plantation de son père. Les hasards de la guerre emmènent Liberty non loin du berceau de sa famille sudiste. Il ne peut résister à sa curiosité : il déserte et part à la rencontre de ses grands-parents ?

La polka des bâtards, commentaire cocasse et transgressif d'un épisode capital de l'histoire des États-Unis, ressemble à un Autant en emporte le vent revu et corrigé par Terry Gilliam. On y croise toute une armée de personnages baroques : boute-feu hallucinés, songe-creux pathétiques, bateleurs vindicatifs, dentistes Hâbleurs, charlatans philosophes, hérauts de l'abolitionnisme, ou bien héros tragi-comiques d'une guerre qui n'en finit pas de mobiliser les forces vives de l'Amérique en un grand pandémonium à la fois exaltant et absurde. Le mot «bâtard» a plus d'un sens dans le roman : il fait tout d'abord référence au grand-père maternel de Stephen, et à son rêve grotesque de métissage universel. Mais il évoque aussi ce grand creuset américain où s'entassent pêle-mêle - et s'interpénètrent - la grandeur et la bassesse, l'orgueil et la honte, la foi aveugle en un hypothétique avenir et l'attachement viscéral à des traditions désuètes, la Famille avec un F majuscule et la révolte inévitable qu'elle engendre, le bien et le mal, le beau et le laid, le noir et le blanc : à l'un de ses frères d'armes qui s'étonne de trouver des racistes dans les rangs yankees, Liberty rétorque : «C'est ça, l'Amérique. Les péquenots sont répartis équitablement.»

Certes, l'humanisme des abolitionnistes, auquel Liberty reste fidèle de bout en bout, triomphe à la fin. Mais il traîne derrière lui le rouleau compresseur de la modernité, de l'industrialisation sauvage, de la course aveugle au «progrès» inhumain : «Nous sommes devenus des esclaves, monsieur, dit un personnage, les esclaves d'une précipitation extravagante et destructrice pour le corps et pour l'âme.» Comme tous les romans, La polka des bâtards n'impose pas de morale simpliste : il reflète - et avec quel talent, quelle invention stylistique ! - les incohérentes d'un pays capable, aujourd'hui comme hier, du pire comme du meilleur, et dont l'originalité radicale réside justement dans cette contradiction. De retour chez lui, dans le Nord, Liberty se réveille en sursaut au beau milieu d'un cauchemar, «sans savoir où ni même qui il était. Et puis il se rappela. C'est l'Amérique, songea-t-il, et toi, qui que tu sois, tu ne risques rien. C'est l'Amérique, et tout finirait bien.»


Copyright : lechoixdeslibraires.com 2006-2012 - Informations légales - Programmation : Olf Software - Accessibilité, CSS et XHTML : Gravelet Multimédia