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Les coups de cœur de Jean-Pierre Ohl de la librairie GEORGES à TALENCE, France


  • Le choix des libraires : Sukkwan island - David Vann - Gallmeister, Paris, France - 10/06/2010

Les lecteurs de Sukkwan Island ne sont pas près d'en oublier la page 113 : ils la reliront sans doute plusieurs fois, dans l'espoir d'avoir mal compris ; mais c'est bien là que le jeune David Vann, par cette entrée en littérature fracassante, voulait nous mener. Le choc qu'il nous assène a la force indécente, la brutalité insupportable du réel.

Tout semblait pourtant bien commencer pour les Fenn père et fils. Jim Fenn, chirurgien-dentiste prospère, a réalisé tous ses biens pour s'offrir un coin d'île sauvage et magnifique dans le sud de l'Alaska. Divorcé, et soucieux de renouer les liens avec son fils de treize ans, Roy, il lui propose un an d'école buissonnière into the wild. Au programme, pèche à la truite, chasse à l'ours, bricolage, veillées au coin du feu, robinsonnade loin des contraintes scolaires et du giron maternel : un défi à la virilité et à l'indépendance naissante de Roy que le gamin, après une brève hésitation, ne peut que relever. Mais Jim Fenn maîtrise-t-il vraiment, comme il veut le faire croire, les paramètres de cette aventure extrême ? Don Juan rongé par la culpabilité, il passe ses nuits à pleurer, ses journées à tenter de reconquérir, à l'aide d'une radio défectueuse, sa dernière compagne en date qu'il a trompée outrageusement. Son comportement s'altère. Roy, terrifié et fasciné, assiste sans mot dire au naufrage de celui qui aurait dû être sa bouée.

Sukkwan Island est le récit d'un double face à face. Entre un père et un fils tout d'abord, que l'amour et des circonstances faussement propices ne suffisent pas à rapprocher. Vouloir n'est pas pouvoir : c'est la dure leçon qu'apprennent à leurs dépens Jim et Roy, tandis que le froid de l'hiver s'installe et que leur rêve bucolique tourne rapidement au cauchemar. Entre l'homme et la nature ensuite : une nature sublime, certes, mais indifférente aux désirs qu'elle fait naître, aux fantasmes primitifs qu'elle inspire. L'éblouissement poétique de Thoreau se transforme en aveuglement, l'échange nourricier en dialogue de sourd. Dans une langue austère comme le vent, coupante comme la glace, Vann explore l'impossibilité de la fuite et révoque l'espoir d'un illusoire recommencement. Son talent est grand, torturé, atypique : même s'il a placé d'emblée la barre très haut, on attend qu'il réédite bientôt ce coup de maître.


  • Le choix des libraires : Zulu - Caryl Férey - Gallimard, Paris, France - 03/06/2010

Une jeune fille blanche, fille d'un ex-champion du monde Springbok, est retrouvée morte, affreusement défigurée, dans un jardin public du Cap, après avoir absorbé une substance inconnue aux pouvoirs effrayants. Le chef de la police criminelle Ali Neumann, d'origine zouloue, va devoir remonter la piste de l'assassin - et des trafiquants de drogue - à travers la jungle des townships, jusqu'aux villas cossues des notables afrikaners...

D'accord, on a mis le temps... Zulu a déjà raflé toutes les récompenses, du très spécialisé Prix mystère de la critique au très consensuel Grand prix des lectrices de Elle, section policier. Sans doute avions-nous peur d'y trouver l'un de ces «polars ethniques» où la couleur locale tient lieu de style et le décor d'univers. Mais Caryl Férey ne fait ni dans la carte postale, ni dans le reportage chic et choc, et se garde aussi bien des clichés pour touristes que des discours socio-politiques pré-digérés. Sa vision de l'Afrique du sud, complexe, profuse, kaléidoscopique, s'incarne dans des personnages passionnants, au premier rang desquels Ali Neumann lui-même. Ce bourreau de travail surdoué, s'il poursuit sans répit les malfaiteurs, est lui-même la proie de terribles souvenirs : son père et son frère ont péri assassiné par des miliciens noirs de l'Inkatha, organisation rivale de l'A.N.C. Depuis, un lourd secret le hante, que les lecteurs ne découvriront qu'à la fin... Mais il y a aussi son assistant Brian, Afrikaner en rupture de caste, qui traîne son mal-être de conquêtes faciles en gueules de bois. Josephina, la mère d'Ali, et sa force tranquille. Zina, la sculpturale danseuse, mémoire vivante de la culture zouloue. L'odieux Terreblanche, dont la montre coûteuse marque encore l'heure de l'apartheid. Et tout le petit peuple des townships, des squats, des shebeens, ces cabarets poisseux où l'on tente de noyer la misère dans la bière frelatée, le sexe et la drogue. À la fois touchant et horrifique, cet opéra moderne trouve son épilogue dans les dunes grandioses du désert de Namib ; mais ni le vent ni le sable ne pourront effacer sa marque dans l'esprit du lecteur.
Avec Zulu, le roman noir français tient l'une de ses pièces maîtresses. Ce n'est pas tous les jours que nos compatriotes se montrent dignes de James Ellroy et de Dennis Lehane. Nous nous en voulons un peu de l'avoir découvert aussi tard... mais notre lenteur a moins un avantage : le livre est désormais en poche. 7,70 pour un texte de cette envergure, c'est donné...


  • Le choix des libraires : Vers l'aube - Dominic Cooper - Métailié, Paris, France - 26/03/2010

Lors du mariage de sa fille, Murdo Munro, qui approche de la vieillesse, tire un bilan catastrophique de son existence. Redoutant de finir ses jours auprès d'une épouse acariâtre qu'il n'aime plus depuis longtemps, il quitte l'église en pleine cérémonie, met le feu à sa maison et s'enfuit. Commence alors un périple déroutant et chaotique à travers les sublimes paysages de l'ouest de l'Ecosse.

Le coeur de l'hiver (Métailié 2006), du même auteur, nous avait déjà subjugués par sa force et sa beauté austère. Avec Vers l'aube, Dominic Cooper explore à nouveau l'âme d'un personnage apparemment fruste mais souterrainement complexe qui, incapable de formuler ses angoisses, ne trouve de répit que dans une confrontation à la fois brutale et émerveillée avec la nature. Cette nature - des collines, des rocs, de la bruyère, des lacs scintillants, une mer omniprésente même quand on ne la voit pas -, il la décrit avec une acuité peu commune, attentif à la moindre variation de lumière, de perspective, au plus petit insecte, aux sensations diverses qu'éprouve le vagabond. Loin d'être un décor, elle est au contraire le véritable personnage central du livre : on pense à Giono et à Tarjei Vesaas, écrivains qui, tout comme Cooper, ont su frotter comme des silex le coeur de leurs personnages aux parois d'un monde fascinant, menaçant, enivrant, pour produire l'étincelle de la beauté. On n'est pas près d'oublier la trajectoire erratique de Murdo Munro, ni la beauté du spectacle sauvage qui entre en résonance avec ses espoirs, ses peurs et ses doutes.


Grand, aussi, est le talent de Sam Taylor, l'un des plus français des romanciers britanniques, puisqu'il vit quelque part aux pieds des Pyrénées. Grand et protéiforme : après L'amnésique, vénéneux faux-thriller chargé de références littéraires et cinématographiques, il nous donne aujourd'hui un livre tout aussi intriguant mais plus dépouillé, plus cru, où affleure une veine prophétique, une inspiration quasi-biblique évoquant La route, le chef-d'oeuvre de Cormac McCarthy.

Un père et ses trois enfants ont survécu au déluge sur une arche et abordé une île où ils mènent, en apparence, une vie simple et sereine ; mais tout bascule quand un mystérieux jeune homme les rejoint. Alice, l'aînée, s'éveille à la sensualité au contact de l'étranger, et ose enfin se poser les questions qui les taraudent : sa mère est-elle vraiment morte en sauvant sa petite soeur de la noyade ? Le jeune intrus est-il vraiment un inconnu ? Et pourquoi son père ne veut-il pas qu'elle monte sur la plate forme d'observation qui domine l'île ? Les voix de trois narrateurs s'entrelacent : celle du père, longue plainte chargée d'aigreur contre la société de consommation qu'il a fui jusqu'au bout du monde. Celle du fils, Finn, qui ne sait pas écrire dans un sabir phonétique : après un temps d'adaptation, le lecteur est emporté par ce torrent de mots écorchés d'où se dégage peu à peu une sorte de poésie brutale (saluons au passage le travail de la traductrice Claire Demanuelli). Et celle d'Alice, enfin, la romanesque, la shakespearienne Alice, qui sonne la révolte comme un père tyrannique et son rêve névrotique d'un eden dénaturé.

Tout à la fois violent par sa charge émotionnelle, baroque par sa construction échevelée, captivant par son mystère, le roman se déploie dans un univers littéraire radicalement original, aux frontières du drame familial, du familial, du fantastique et de l'allégorie, jusqu'à un dénouement dont la surprise, au fond, rejoint le propos de Sukkwan Island : au bout du monde, l'homme ne trouve qu'un miroir...


  • Le choix des libraires : La polka des bâtards - Stephen Wright - Gallimard, Paris, France - 19/02/2010

Les parents du jeune Liberty Fish sont des abolitionnistes convaincus. Aussi, quand la guerre de Sécession éclate, c'est tout naturellement, et avec enthousiasme, qu'il s'engage dans les troupes nordistes. Mais le passé de sa mère l'obsède : originaire du Sud mais révolté par l'esclavage, Roxana a quitté toute jeune fille Redemption Hall, la plantation de son père. Les hasards de la guerre emmènent Liberty non loin du berceau de sa famille sudiste. Il ne peut résister à sa curiosité : il déserte et part à la rencontre de ses grands-parents ?

La polka des bâtards, commentaire cocasse et transgressif d'un épisode capital de l'histoire des États-Unis, ressemble à un Autant en emporte le vent revu et corrigé par Terry Gilliam. On y croise toute une armée de personnages baroques : boute-feu hallucinés, songe-creux pathétiques, bateleurs vindicatifs, dentistes Hâbleurs, charlatans philosophes, hérauts de l'abolitionnisme, ou bien héros tragi-comiques d'une guerre qui n'en finit pas de mobiliser les forces vives de l'Amérique en un grand pandémonium à la fois exaltant et absurde. Le mot «bâtard» a plus d'un sens dans le roman : il fait tout d'abord référence au grand-père maternel de Stephen, et à son rêve grotesque de métissage universel. Mais il évoque aussi ce grand creuset américain où s'entassent pêle-mêle - et s'interpénètrent - la grandeur et la bassesse, l'orgueil et la honte, la foi aveugle en un hypothétique avenir et l'attachement viscéral à des traditions désuètes, la Famille avec un F majuscule et la révolte inévitable qu'elle engendre, le bien et le mal, le beau et le laid, le noir et le blanc : à l'un de ses frères d'armes qui s'étonne de trouver des racistes dans les rangs yankees, Liberty rétorque : «C'est ça, l'Amérique. Les péquenots sont répartis équitablement.»

Certes, l'humanisme des abolitionnistes, auquel Liberty reste fidèle de bout en bout, triomphe à la fin. Mais il traîne derrière lui le rouleau compresseur de la modernité, de l'industrialisation sauvage, de la course aveugle au «progrès» inhumain : «Nous sommes devenus des esclaves, monsieur, dit un personnage, les esclaves d'une précipitation extravagante et destructrice pour le corps et pour l'âme.» Comme tous les romans, La polka des bâtards n'impose pas de morale simpliste : il reflète - et avec quel talent, quelle invention stylistique ! - les incohérentes d'un pays capable, aujourd'hui comme hier, du pire comme du meilleur, et dont l'originalité radicale réside justement dans cette contradiction. De retour chez lui, dans le Nord, Liberty se réveille en sursaut au beau milieu d'un cauchemar, «sans savoir où ni même qui il était. Et puis il se rappela. C'est l'Amérique, songea-t-il, et toi, qui que tu sois, tu ne risques rien. C'est l'Amérique, et tout finirait bien.»


Macias Möll est un horloger infirme. Tous les soirs, vers six heures, quand il a fini de réparer les montres, il se rend sur place et dévale une pente avec son fauteuil roulant. Parfois, sous les acclamations des enfants, il bat son record de vitesse... mais alors, inexplicablement, des enfants disparaissent...

Mécanique littéraire à la Borges - Réflexion métaphysique sur le temps - ou parabole sur le destin tragique de l'Argentine - On ne sait pas très bien par quel bout prendre ce livre étrange, et c'est là, justement, ce qui fait sa force. La grande pureté de la narration, réglée comme une horloge, contraste avec la complexité, la profondeur d'un propos déroutant dont le questionnement perdure une fois le livre refermé. Une chose est sûre, en tout cas : dès les premières lignes - on pourrait même dire dès le titre, tautologie faussement limpide qui dévoile toute la quintessence du roman -, BANEZ empoigne le lecteur d'une main ferme, sans jamais lui révéler sa véritable destination. Dispersés çà et là par une plume alerte et joueuse, les parcours de repères ambigus ; mais d'autres signes le poussent vers des pentes bien plus vertigineuses ?

Agent d'une force obscure qui le dépasse, l'horloger Möll rejoint d'autres figures de ce fantastique sud-américain - le Morel de Bioy Casares, par exemple - au charme si subtil et si pernicieux.


  • Le choix des libraires : Lark et Termite - Jayne Anne Phillips - Bourgois, Paris, France - 16/12/2009

Difficile de résumer un tel livre sans piétiner sa complexe et subtile mosaïque où deux époques et quatre voix s'interpénètrent. La voix de Robert Leavitt d'abord, caporal de l'armée américaine chargé de soustraire à la menace des troupes du Nord les populations civiles du sud de la Corée. Accidentellement pris pour cible par ses propres compatriotes, il se terre, blessé, dans un tunnel, et y vit ses derniers instants. La voix de Termite ensuite, neuf ans plus tard, le fils que Robert n'a jamais connu : mais s'agit-il d'une voix ou d'un flux de conscience ? Termite est un petit garçon autiste, handicapé moteur, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une vie intérieure - en tout cas c'est la conviction de sa demi-soeur Lark - et d'éprouver une étrange fascination pour un tunnel ferroviaire qui passe près de chez lui, en Virginie-Occidentale. Et puis la voix de Lark, justement, cette lumineuse adolescente qui consacre sa vie au jeune handicapé, et parle comme on chante ; en anglais, Lark signifie alouette. La voix de Nonie, enfin, la tante qui a élevé Lark et Termite, aide le lecteur à démêler l'inextricable drame de leur famille, tandis que se dessine en creux le portrait de la grande absente : Lola, la mère des deux enfants, qui les a abandonnés tour à tour.

Jane Anne Phillips maintient miraculeusement l'équilibre entre drame psychologique, réalisme social (à travers le portrait convaincant d'une petite communauté de l'Amérique profonde), et onirisme. Sa réussite doit beaucoup au chatoyant personnage de Lark dont l'inspiration poétique et le dévouement fraternel font penser à une icône religieuse, sans toutefois oblitérer sa sensualité adolescente. Quand à Termite, qui semble enfermé dans son propre mystère, il n'en est pas moins le déchiffreur de tout un jeu de correspondances qui unissent passé et présent, morts et vivants, Corée et Virginie-Occidentale. Ce beau roman aux accents parfois faulknériens culmine avec une scène d'inondation mémorable, presque biblique. Une grande réussite.


Il aura bientôt deux cent ans mais il se porte comme un charme. Sa sainte indignation face à l'injustice est plus que jamais salutaire. Son style foisonnant et baroque n'a pas pris une ride, ses métamorphoses bizarroïdes nous enchantent toujours (saluons au passage le travail de la traductrice Catherine Delavallade) ses visions macabres nous dressent encore le poil. Bref, Charles Dickens, doyen de cette rentrée littéraire, en est aussi à bien des égards l'une des principales attractions. Permettons-nous un petit cocorico : c'est grâce à un éditeur talenço-bordelais que Le voyageur sans commerce, inexplicablement resté inédit en français, voit enfin le jour après cent cinquante ans de purgatoire, dans une éditions très élégante agrémentée de belles illustrations de David Prudhomme. A l'origine de ce recueil, une série d'articles écrits par Dickens à partir de 1860 (il a quarante-huit ans) pour son propre périodique All the year round, dans lesquels il semble renouer avec la veine désinvolte des Esquisses de Boz, son premier livre. Le voyageur sans commerce enquête dans les hospices et les prisons pour dettes, se perd dans la campagne anglaise, revisite Londres ou Paris ; mais l'auteur est maintenant au sommet de son art, et le - moteur à deux temps - de la mécanique dickensienne fonctionne ici à plein régime : d'abord l'observation - un regard acéré auquel rien n'échappe, qui traque le grotesque, le monstrueux, le dérisoire comme un scanner dévoile la tumeur. Et puis l'alchimie de l'écriture : elle amplifie, réduit, biffe, souligne, développe, et trouve un angle d'attaque insolite qui transfigure le réel sans le vider de sa substance.

Florilège de l'esprit et du style de Dickens, Le voyageur sans commerce est aussi une confession à l'intérêt autobiographique exceptionnel : le ton en est souvent intime, voire introspectif, surtout dans Dullborought Town (un Chatham à peine déguisé) où il arpente le décor de sa jeunesse enfuie, livrant sur la nostalgie de l'enfance, la fuite du temps et l'impasse de la maturité des pages quasi-proustiennes. Enfin, comme enhardi par la proximité du lecteur, il n'hésite pas à lever le voile sur ses plus secrètes obsessions dans Souvenirs de la mort. La contemplation des cadavres à la morgue parisienne lui inspire des pages stupéfiantes où compassion, méditation métaphysique et fascination morbide se mêlent, sublimées par la vigueur du style et l'intensité baroque de la poésie. Bien plus qu'une oeuvrette de circonstance ou qu'un délassement de créateur surmené, Le voyageur sans commerce est l'une des pièces maîtresses de ce puzzle gigantesque, étrange et chatoyant qui, des Esquisses de Boz jusqu'au Mystère d'Edwin Drood, constitue l'un des sommets de la littérature. Pour paraphraser Chesterton, c'est... un morceau d'une substance fluide et composée appelée : Dickens.


  • Le choix des libraires : Je vous raconterai - Alain Monnier - Flammarion, Paris, France - 01/09/2009

Rien ne semble pourvoir sauver le narrateur de ce livre. Il a tout perdu : son travail, sa maison, sa femme, sa fille, jusqu'à sa dignité ; il n'attend qu'un moment favorable pour passer à l'acte. La rencontre de l'étrange monsieur Igor va changer sa vie - ou sa mort ? Il accepte de jouer à la roulette russe devant un parterre de parieurs, et devient le protégé : celui que le revolver épargne inlassablement, contre toutes les règles de la statistique ; et c'est dans ce voisinage de la mort qu'il retrouve goût à l'existence.

S'il est un roman... percutant, c'est bien celui-là. Le jeu de mot est facile mais il est tout à fait approprié. Alain Monnier nous prend aux tripes dès les premières lignes : il ne nous lâchera plus. Fable sociale, conte noir, apologie métaphysique, son livre ne dévie jamais de sa course impérieuse, quitte à entraîner le lecteur dans cette trajectoire qui est à la fois une descente aux enfers et le récit d'une transfiguration. Le monde du protégé ressemble au nôtre, dont les dérives inhumaines, les ambiguïtés morales, les noirceurs décadentes sont simplement accusées par le tranchant de la parabole. On pense parfois au superbe Voyage au bout de l'enfer de Cimino (auquel Monnier rend d'ailleurs hommage) : le livre est digne en tout point de son pendant cinématographique. Et l'on n'est pas prêt d'oublier ce final vertigineux dans lequel le titre énigmatique, Je vous raconterai, prend tout son poids. Avec le héros, on se prend à rêver d'un monde ou rien ne serait impossible... pas même les miracles.


  • Le choix des libraires : La femme de midi - Julia Franck - Flammarion, Paris, France - 01/09/2009

Allemagne, 1944. L'armée rouge vient d'envahir la ville de Stettin. Alice emmène à la gare son fils de sept ans, Peter... et l'abandonne sur le quai. Pour comprendre un geste aussi radical, il faut lire, patiemment et avidement à la fois, les 371 pages de ce roman dont l'écriture se tend peu à peu comme les fils du destin. Revivre l'enfance d'Alice - alias Hélène - entre un père invalide de guerre et une mère dont l'étrange folie affecte la maisonnée entière. S'abandonner avec elle dans la relation trouble, sensuelle, qui l'unit à sa soeur aînée Martha. Puis se perdre dans le Berlin des Années Folles, période de tous les espoirs et de toutes les craintes, où elle connaîtra coup sur coup l'amour et le mariage... mais hélas pas avec le même homme.

La Femme de midi n'est certes pas le premier livre allemand à autopsier le cadavre du nazisme ni à évoquer la Shoah, mais la manière dont il le fait, allusive, dérangeante, insistante, et le style de Julia Franck - puissamment évocateur et pourtant toujours retenu - sont en revanche inédits. Cette traversée du siècle n'a rien d'une fresque pesante. Elle ne perd jamais de vue son sujet : de destin d'une femme qui, bien que ballottée par l'histoire, reste fidèle à elle-même jusque dans ses paradoxes. Musicale sans pathos, subtile sans affection l'écriture de Julia Franck éblouit.

Ce livre exigeant et ambitieux fut un best-seller en Allemagne. Quand on le compare au top ten des ventes en France, on ne peut que faire ce constat : nos voisins d'Outre-Rhin ont meilleur goût que nous...


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