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L'île d'Oland au sud de la Suède. Un petit garçon échappe à la surveillance de ses grands-parents et disparaît dans le brouillard de la lande. Les recherches ne donnent rien. Des années plus tard, l'affaire refait surface : la mère de l'enfant, alcoolique à la dérive et son grand-père perclus de rhumatismes dans une maison de retraite vont émerger de leur souffrance et de leur solitude, oubliant leurs blessures, et se lancer dans une enquête chaotique qui aboutira à la vérité et leur permettra de commencer à accepter l'inacceptable, à la disparition de la mort d'un enfant.
Au delà de l'intrigue bien menée, l'intérêt de ce thriller vient du regard extrêmement sensible et chaleureux porté par l'auteur sur ses personnages.
Sous sa plume ceux-ci deviennent comme disent les esquimaux des "êtres humains" qui, quelles que soient les conditions, manifestent la puissance de la vie toujours renouvelée.
En toile de fond, l'Argentine des généraux et la lutte implacable et disproportionnée entre les militaires et les subversifs.
Un petit village dans le nord du pays, la chaleur torride du mois de janvier, des personnalités fortes : tout est en place pour un huis clos lancinant et envoûtant.
Nous ne la verrons pas mais tout tourne autour de Matilde qui, loin de là, à Buenos Aires, s'est enfuie avec un cheminot gréviste.
Restée au village, son amie Maria qui vit avec sa grand-mère qu'elle déteste. Heureusement il y a doña Nativitad sa confidente.
Surgit Ferroni venu de la capitale à la recherche des renseignements sur les fugitifs.
Peu de dialogue, chacun s'observe en silence, les souvenirs et les visions surgissent à tout moment et se mêlent au présent.
En surface on parle de cuisine et du temps qu'il fait. Tout se fait lentement, personne n'est pressé ; une écriture simple et répétitive qui crie une atmosphère mystérieuse.
Jusqu'à la scène finale qui met un terme à cette violence contenue, à cette tension accumulée par chacun au fil des années Un très beau premier roman salué par Alberto Manguel et José Saramago.
"Effigie" fait partie de ces livres qui s'emparent de vous dès la première ligne et laissent des traces longtemps après que vous ayez fini de lire.
Nous sommes dans l'Utah en 1860, Erasus Hammer, un mormon vit dans une ferme isolée avec ses quatre épouses.
La dernière, Dorrie, il l'a choisie pour une seule qualité : elle peut empailler (et immortaliser) ses trophées de chasse.
Elle est surtout la rescapée d'un massacre (par des mormons et des indiens) de colons attirés par les nouvelles terres et l'or. Elle vit dans un monde sombre et tourmenté.
Chacune des épouses (elles sont mi-épouses mi-domestiques) a sa place : les enfants et la maison, les vers à soie, le plaisir de l'homme. Un petit monde clos, éclaté par les jalousies et les rivalités mais soudé par la foi des mormons.
Une histoire très étrange, pleine de sensualité et de sauvagerie.
Les hommes et les animaux (sauvages et domestiques) vivent sur le même territoire, très proches; la frontière entre eux n'est pas toujours très nette.
Alisse York ausculte le monde avec une précision étonnante qui sidère.
A lire également son premier roman "amours défendus".
Dès les premières lignes la nostalgie du temps qui est passé et la poésie du temps qui passe vous saisissent.
A la fin de sa vie Ho Chi Minh, l'oncle Ho, le père de la nation se souvient.
Exilé dans son propre pays, déifié pour l'empêcher de parler, il contemple les ruines de sa vie : une révolution confisquée, une guerre interminable.
Il se souvient aussi avec douleur de son fils qu'il a du abandonner à la naissance, de la femme aimée assassinée par les sbires du pouvoir ; en parallèle se déroule l'histoire d'un village de bûcherons de la montagne dans laquelle un vieil homme se montre capable de s'affranchir de la tradition d'aimer et d'épouser une femme jeune et cette situation sera acceptée par la population car il a agit avec amour, honnêteté et générosité.
Dans ce nouveau roman, beau et triste, on retrouve toutes les qualités d'écrivain de Duong Thu Huong.
Cette finesse dans les descriptions, cette capacité à rendre les odeurs les plus ténues, les sentiments à peine ébauchés, la magie de chaque instant de vie heureuse ou malheureuse.
Cette vision juste des raisons profondes qui poussent l'être humain à agir.
A la frontière entre roman et récit biographique, entre fiction et réalité, le dernier ouvrage de L. Oulitskaïa nous emmène à la rencontre de Daniel Stein, un personnage hors du commun.
Juif, il est arrêté puis enrôlé par la Gestapo comme interprète ; il permet le sauvetage d'une partie des habitants du ghetto d'Emsk en Biélorussie.
Converti au catholicisme, il finira sa vie comme moine dans une communauté des carmes en Israël.
Comme le dit l'auteur : ce livre n'est pas un roman, c'est un collage ; je découpe avec des ciseaux des petits morceaux de ma propre vie et de celle des autres personnes et je colle "sans colle, une histoire vivante sur les lambeaux des jours" (Pasternak), un livre puzzle, un livre gigogne, les informations arrivent de tous les côtés de différentes époques, témoignages, souvenirs, coupures de journaux, toutes convergent vers cet homme et de tous ces éléments éclatés jaillit la profonde vérité d'une vie et une personnalité lumineuse.
En toile de fond la destruction des juifs d'Europe et la naissance de l'état d'Israël.
On sent bien que l'auteur a été très touché par le charisme de Daniel Stein pris dans la tourmente de l'histoire et proche des déshérités.
Elle s'implique personnellement et observe les personnages et les évènements de façon lucide et pénétrante. Elle en tire un récit dans lequel dans lequel la réalité et la fiction s'enrichissent mutuellement pour former une trame d'une vérité poignante.
Grâce aux éditions Sarbacane qui nous avaient déjà enchantés avec l'adaptation du "garçon qui voulait devenir un être humain", voici maintenant la version illustrée du " jour avant le lendemain", un des plus beaux romans de Jorn Riel.
Ninioq la vieille inuit arrive à la fin de sa vie.
Avec sa tribu elle a connu la famine liée à la disparition des rennes et l'éloignement des phoques de la banquise.
Mais la dernière saison a été bonne et la pêche abondante Elle reste donc avec Manik, un de ses petits-enfants sur une petite île isolée pour faire sécher les poissons en prévision de l'hiver.
Mais le moment venu, personne ne revient les chercher et ils vont devoir affronter seuls l'hiver arctique.
La vieille femme apprend à l'enfant les gestes indispensables à la vie dans une région inhospitalière : comment vivre avec les esprits, se retourner avec son kayak, ramener un requin sur le rivage.
Une vie simple, austère dans un monde dur et violent où la moindre faiblesse peut-être fatale.
Des valeurs solides transmises de génération en génération.
Sa tâche accomplie, elle pourra rejoindre en paix ses ancêtres.
Des illustrations aux couleurs tranchées et puissantes accompagnent le récit qui fait partie de ces histoires que l'on raconte à des enfants mais sont aussi des leçons de vie et de formidables machines à sécréter des rêves pour les adultes.
Louise Erdrich nous propose une nouvelle de son premier roman paru en 1984 chez Laffont sous le titre "l'amour sorcier". C'est L'Amérique de cette fin du 20e siècle vue du côté des indiens du Dakota.
Des tranches de vie dures, ravagées par l'alcool, la violence et la pauvreté et sublimées par un instinct vital qui emporte tout.
Nous suivons les membres de plusieurs familles à diverses époques (passant des missionnaires qui les "éduquent" à l'aide sociale qui les abêtit) chacun donnant sa propre version des mêmes évènements.
C'est un monde où absolument tout est vivant, les hommes et les femmes bien sûr mais aussi tous les objets qui les accompagnent et cette proximité avec la nature qui fait que chaque geste, chaque situation peut-être rattachée à un végétal ou à un animal.
Un monde visionnaire où les morts ne sont jamais très éloignés des vivants. Une vision mystique et puissante qui nous remue, un superbe premier roman prélude à une oeuvre de très grande qualité.
Quelle forme de littérature peut à notre époque rendre de façon aussi fidèle que le roman, ce qui constitue la trame de nos vies ?
Voici un excellent roman drôle et triste à la fois, précis et poétique, mené sur un rythme très alerte.
A 77 ans, John Le Carré semble avoir atteint le détachement qui permet de décrire les évènements sans prendre parti ni imposer une vision et c'est un régal.
En toile de fond Hambourg après le 11 septembre. Les différents réseaux d'espionnage, avec un curieux mélange d'incompétence et d'efficacité, s'épient, s'infiltrent, collaborent et se tirent dans les pattes.
Au premier plan, trois personnages attachants : un banquier proche de la retraite, une avocate militante des droits de l'homme et un réfugié russe musulman dont les destins sont liés.
Dans cet imbroglio, chacun d'eux réagit de façon très humaine ; les deux mondes se télescopent et grâce à une intrigue très serrée et un style abouti, on ne lâche pas le livre avant la dernière ligne.
Voici peut-être le plus fort et le plus poignant des romans de Joyce Carol Oates et l'on sait l'auteure américaine surdouée et prolixe.
Dès les premières lignes vous êtes saisis, le ton est donné, l'atmosphère en place : mystérieuse, envoûtante, pleine de "bruit et de fureur".
Etat de New-York dans les années d'après-guerre, la famille Schwart qui a fui l'Allemagne nazie est exsangue.
Les parents brisés, désarticulés, que la pauvreté, la souffrance et le malheur ont rendu monstrueux ; les enfants sont traités de façon inhumaine, la tension monte en crescendo jusqu'au drame familial innommable.
Rebecca, la fille adolescente est placée ; elle tombe amoureuse de Niles Tignor, un homme pusillanime et violent dont elle a un enfant.
Elle va fuir pour protéger son fils, change d'identité. Tous deux se déplacent sans cesse dans une zone proche de la frontière canadienne.
Puis elle rencontrera un homme doux avec qui elle connaîtra un bonheur tranquille lui permettant d'élever son fils, pianiste prodige.
Mais l'appel des origines est le plus fort et par l'intermédiaire d'une cousine qu'elle croyait disparue, elle va remonter dans le passé de sa famille, renouer avec ses racines européennes et retrouver son vrai nom.
Un superbe portrait tout en nuances d'une femme qui, à force de caractère, de volonté, de sensibilité et d'intelligence assume et réalise un destin terrible.
Joyce Carol Oates n'a pas son pareil pour peindre des êtres forts et fragiles à la fois, qui fuient le malheur et aussi le provoquent, reflets d'une nature sauvage et puissantes (nous ne sommes jamais loin des chutes du Niagara).
Eblouissant.
L'autre moitié du soleil, c'est l'emblème du Biafra qui dans les années 70 essaie de se séparer du Nigeria et on sait ce qu'il en est advenu.
Ancienne colonie anglaise, le Nigeria devient indépendant en 1960.
Très rapidement les rivalités ethniques entre les Haoussas musulmans du Nord et les Ibos chrétiens du sud (favorisés par le régime britannique) se réveillent. La mécanique qui atteindra sa perfection meurtrière au Rwanda quelques années plus tard est en route et les Ibos qui fuient les massacres se réfugient dans la province du Biafra qui tente de faire sécession et sera affamée par le blocus de l'armée nigériane avec l'aval de l'occident. Devant les caméras de télévision du monde entier, nous partageons le destin d'une famille de l'aristocratie Ibo Olanna et Odenigbo, des gens riches et éduqués ayant étudié en Angleterre, et Ugwu leur domestique, venu d'un village de la brousse.
Des liens profonds existent entre eux, un mélange de chaleur humaine et de barrières de classe, reliquats du colonialisme.
Nous suivons leur vie en temps de paix, leur fuite dans les camps de réfugiés puis leur retour une fois la rébellion écrasée.
Un beau roman, ample et généreux, profond et grave; la nostalgie nous étreint pour ce pays mort-né et ses millions de victimes innocentes.
Des personnages qui nous sont tout de suite familiers, un univers très lointain qui se fond dans le nôtre.
Une histoire qui nous remue lentement et en profondeur, et pour longtemps.
Une histoire qui nous suit dans les intervalles de lecture et ne vous lâche pas jusqu'à la fin.
Une écriture poétique, équilibrée, attentive, une superbe élégie en hommage à tous ces disparus.
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