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Elle s'appelle Ora. Son fils, Ofer, au retour de son service militaire (trois ans en Israël), lui apprend brutalement qu'il s'est engagé pour une opération supplémentaire d'un mois.
Alors Ora scelle un pacte avec le destin : elle va quand même faire cette randonnée qu'ils avaient prévue tous les deux, elle ne sera pas joignable, ne lira pas les journaux, n'écoutera pas la radio et forcera le père biologique d'Ofer à "écouter" son fils, à le connaître enfin. En échange, Ofer sortira vivant de cette ultime opération militaire.
Et cette femme se raconte, elle se raconte au travers de ses deux maternités, des deux hommes qu'elle a aimés : celui qu'elle a épousé, Ilan, et Avram, le père d'Ofer. Tout au long du roman, nous suivons son récit embrouillé : la chronologie semble y être aléatoire, les réactions des personnages y sont quelques fois incompréhensibles. On a l'impression qu'à travers cette histoire, et ses protagonistes, David Grosman nous laisse entrevoir la difficulté de vivre en Israël, la façon dont ce pays met à mal ses habitants, pris entre leur profond sentiment d'appartenance et cet état constant d'insécurité, de trouble quand à la raison même de cette fragilité.
Avram, Ora et Ilan se sont connus adolescents, victimes d'une épidémie dans un hôpital militaires. Et dès le début, c'est un triangle amoureux : Avram aime Ora, Ora aime Ilan et l'épouse, Ilan a pour seul ami Avram. Et celui ci se retrouve otage des égyptiens.
Ora raconte tout ça et ça nous touche, le lecteur se rebelle, s'énerve, s'attendrit devant cette réalité inconnue, ces réactions étranges. David Grossman sait comme personne plonger au coeur de l'être, on s'attache, on s'émeut. Mais on ne comprend pas forcément. Et tout est là ! Comment transcrire le chaos, l'incertitude de ce pays tant aimé mais qui peut faire si mal.
Voilà, avec ce roman, je pense qu'il va falloir que j'allonge (encore) la liste de mes auteurs préférés ! ! Et croyez moi, je suis très difficile quant aux critères d'entrée ; on ne fait pas partie comme ça de cette liste prestigieuse.
Mais là, impossible de faire autrement : le roman se déroule dans une antiquité non située, ni temporellement, ni géographiquement, sur une plaine qui semble désertique et au sein de laquelle se dressent deux villes rivales : Sir la fière et Hénab l'accueillante. Dans Sir, l'heure est à la production d'une nouvelle copie de Lois d'Anouher. Cette tâche hautement symbolique est confiée au scribe Asral, dont personne ne peut mettre en doute le respect et la fidélité qu'il voue à Anouher, père des lois. Mais Asral est minutieux, exigeant et commence, sans le vouloir vraiment et dans son envie de coller au plus près de la volonté d'Anouer, à "traduire" les lois. Il entame alors la rédaction d'une "seconde copie", différente de celle demandée par les juges.
Le grand talent de Diane Meur est ainsi à plusieurs niveaux : tout d'abord, on a l'impression en lisant ce récit, de part sa construction, son style, sa façon d'exposer les événements et de les lier entre eux, de lire réellement un texte antique : la façon de raconter, le choix des ellipses, tout nous plonge au coeur d'une autre civilisation, dont les référents culturels nous sont complètement étrangers et où l'individu n'a d'existence que par sa place au sein du groupe. L'auteur a su se départir complètement de cette vision d'occidental qui place la personne au centre de tout.
Mais, et c'est là que le tour de force est impressionnant, elle rompt son contrat narratif en étoffant les personnages d'Asral et d'Ordjéneb, sans "abîmer" cet effet de texte antique. Elle réussi ainsi à introduire dans son récit des histoires d'amour, au sens moderne mais aussi médiéval du terme et des évolutions dans la psychologie des personnages.
Voilà pour le style. Quant à l'histoire, elle est tout simplement fabuleuse. Je ne vous la raconterai pas mais je peux vous dire que cette "traduction" cache un mystère haletant !
Alors n'hésitez pas à découvrir ce formidable auteur.
Le deuxième roman est souvent une étape difficile dans la carrière d'un auteur. Surtout si le premier était très réussi, ce qui était le cas de L'attente du soir (Corti, 2008). Ainsi, j'attendais Tatiana Arfel au tournant, tout en espérant être aussi enthousiasmée que par son précédent livre.
Elle nous avait dit elle-même lors de sa venue à la librairie que le sujet serait le monde du travail et ses harcèlements, ses dérives et son poids psychique. Bon. Restait à voir ce qu'elle allait en faire.
Elle en a fait une brochette d'âmes littéralement vendues à une entreprise délirante : Human Tools dont l'activité est de créer des processus de rationalisation : du temps, des employés...
Le cerveau de cette machine est Frédéric Hautfort, inventeur mégalomane du concept, toujours à la recherche d'une nouvelle idée et dont le verbe, mâtiné d'un anglais commercial exubérant est un bijou de style.
Puis viennent les "non-conformes" : Sonia, Marc, Catherine, Rodolphe, Laura et Francis, tous différents, ayant chacun une histoire et un itinéraire particulier et que Frédéric Hautfort veut licencier pour faute lourde, ou faute de mieux, pousser à la démission. Pour ce faire, il embauche Denis, comédien et futur père, qui a décidé, afin d'assurer l'avenir de son fils, de se ranger et de rentrer enfin dans le monde réel, le monde de l'entreprise. Et Denis veut y croire.
En alternant les voix, Tatiana Arfel nous conte de son style impeccable et empathique, ce monde du travail asservissant où, si l'on y prend garde, l'identité peut s'enferrer subrepticement.
Quel sera le destin de ces clous tordus ?
Dans ce roman très réussi, on retrouve tout le talent et l'intelligence d'une jeune auteure dont la carrière s'annonce décidément très prometteuse.
Jackson, Mississipi : nous sommes au début des années 60 et tout commence par une histoire de toilettes.
Aibileen, la bonne noire de la famille Leefolt va-t-elle encore utiliser celles de la chambre d'ami, ou faudra-t-il, comme le conseille fortement Miss Hilly à sa très bonne amie Miss Leefolt, que celle-ci lui fasse construire ses propres toilettes dans le garage.
"Comment ont-ils pu construire toutes ces maisons sans toilettes pour les domestiques ! Tout le monde sait que ces gens ont d'autres maladies que nous."
Aibileen ne dit rien. Elle l'a appris dès sa première place : les blanches ne supportent pas que leur bonne leur répondent.
Cette leçon, son amie Minnie la connaît bien, sa mère le lui a bien spécifié avant de la placer pour la première fois. Mais le soir même, elle était renvoyée et depuis, elle n'a jamais réussi à se taire et va de place en place.
Skeeter, quant à elle, retrouve le "cocon" familial après quatre années d'université et apprend, stupéfaite, le renvoi inexpliqué de Constantine, la femme qui l'avait véritablement élevée.
Ces trois là vont se rencontrer et tout va changer. Oh, rien de brutal mais des yeux vont se dessiller, des décisions vont être prises que l'on aurait jamais cru pouvoir prendre.
Kathryn Stockett nous offre ici un roman que l'on ne peut lâcher, des personnages auxquels on s'attache, une richesse de ton et de sentiments qui trouve écho.
C'est une vraie réussite !
Il y a les penseurs et il y a les voleurs. Mélusine et Tristan sont des penseurs, ils peuvent lire dans les esprits. Framboise quant à elle, est une voleuse, ou plutôt, une télékinésiste. Isolés, ils sont victimes de leur don.
Mais grâces soient rendues aux puissances supérieures, l'Université Invisible recueille ces oisillons perdus et leur apprend à utiliser au mieux leurs capacités. Malheureusement, ce n'est jamais aussi simple...
Dans un premier temps, il y a la méthode de recrutement quelque peu sujette à caution : en effet, les enfants sont enlevés à leur famille à qui "on" efface soigneusement tout souvenir de leur existence. Même en les croisant dans la rue, leur propre mère ne les reconnaîtrait pas. Le cauchemar de tous les enfants !
Et au fil du roman, de semblables révélations viennent éclairer sous autre jour cette vénérable institution créée, assure-t-on aux enfants, dans l'unique but de les aider.
Mais qu'est ce qui a déclenché cette mystérieuse guerre ? Qui sont Dante, Averroès et Moustafa ou plutôt, que sont-ils ?
Le lecteur le découvrira au fil du livre, en suivant les aventures de Mélusine, Framboise et Tristan, trois jeunes gens aussi perdus que bien décidés à ne pas se laisser mener sans rien dire.
Roman très bien construit, ce livre, en plus de nous embarquer dans une folle aventure, montre combien il est important de toujours garder un esprit critique bien affûté !
J'aime les romans où l'auteur nous laisse entrevoir (un peu) ce que peut être l'acte d'écrire, ou du moins, lorsqu'au détour d'une phrase, on peut sentir sa présence en filigrane.
Évidemment, les auteurs à l'ego surdimensionné qui n'écrivent que pour parler d'eux n'entrent pas vraiment dans cette catégorie. Tout doit se faire en finesse, l'apparition doit se justifier.
C'est on ne peut plus vrai dans ce roman, il me vient en particulier une scène remarquable dans laquelle le héros se trouve dans une situation extrêmement intime avec une dame : il existe de magnifiques scènes d'amour en littérature, il en existe aussi de très mauvaises et c'est un peu sous cet angle que Soazic Aaron choisit de nous raconter celle-ci : comment faire pour exprimer le désir, la passion sans glisser dans le voyeurisme ou la plate pornographie descriptive ? Et sous ces interrogations, elle réussit à donner vie à une étreinte passionnée.
Mais ce n'est qu'un exemple du talent avec le quel cet auteur mêle la fiction et la réflexion sur ce qu'est l'écriture. Elle s'amuse à brouiller quelque fois les fils, on ne sait plus vraiment qui parle : personnage, narrateur, auteur...
Tout ceci est mené avec talent et l'on sent une véritable jubilation à manier la langue, à jouer avec les mots, les phrases. Elle entraîne son lecteur dans des divagations qui peuvent aller de la longueur de jambe des pantalons du héros, Jean, géant de deux mètres qui revient tardivement du front de la guerre de 14-18, au devenir des campagnes bombardées des alentours de Verdun.
Michel Folco est un conteur, un vrai, un dont on sent que ce qu'il aime, c'est raconter des histoires. Et plus particulièrement, à la manière d'un Tommy Ungerer, il aime parler de ceux dont personne n'a envie de se préoccuper et à plus forte raison, ceux dont on ne songerait jamais à en faire les héros d'un conte.
Mais Michel Folco aime les défis et après avoir retracé l'histoire d'une dynastie de bourreaux (Dieu et nous seuls pouvons, Points Seuil), il s'attaque à rien moins qu'Adolf Hitler !
Les interrogations sont nombreuses lorsque l'on s'apprête à commencer un roman retraçant la jeunesse de l'un des pires personnages du XXème siècle. Comment va-t-il faire ? Comment le présenter ?
Tout lecteur a besoin d'éprouver un minimum d'empathie pour le héros du roman qu'il lit. Et quel lecteur se mettrait dans la situation d'éprouver de l'empathie pour un tel personnage ? Évidemment, chacun est conscient du fait qu'Hitler n'est pas né avec ses rêves de conquête et de race aryenne. Mais, contrairement à la biographie historique qui expose des faits prouvés, et de ceux-ci tente de tirer des explications, le roman entre dans l'intériorité du personnage, lui donne une voix, des pensées, des sentiments, bref une humanité. Comment Michel Folco s'y est-il pris pour offrir tout ceci à Adolf Hitler ? Et nous lecteur, comment allons-nous réagir à ça ?
Aussi, c'est avec toutes ces interrogations que j'ai commencé ce roman. Et je peux le dire, c'est une réussite !
Je le redis encore une fois, Michel Folco est un vrai raconteur d'histoires, un conteur comme il n'en existe que très peu chez les auteurs français, contrairement à ces chers anglo-saxons.
Le roman commence bien avant la naissance du petit Adolf, alors que la future mère de celui-ci n'a que treize ans et assiste à la mise à mort d'un vieux chien devenu inutile. Dans la même journée et quelques pages plus loin, elle rencontre pour la première fois le futur père, la trentaine florissante et le sabre au clair. Et l'histoire se déroule.
Jusqu'à la déclaration de guerre de 1914.
Je n'en dirai pas plus, je ne répondrai pas aux questions posées plus haut. Que les curieux se laissent tenter. La seule chose que je peux certifier, c'est qu'ils ne seront pas déçus.
Martin Suter possède le talent des meilleurs auteurs de roman policier : son aisance à entremêler ses histoires, à retarder au maximum les révélations tout en tenant son lecteur en haleine est impressionnante. On est complètement pris dans l'histoire de ce jeune réfugié tamoul, Maravan, passé maître dans l'art de provoquer, grâce à sa cuisine, des envies plus que coupables. Malheureusement pour lui, sa première tentative l'entraînera dans des négociations toujours plus âpres avec sa conscience.
A côté de cette histoire, Martin Suter nous présente également le monde de Dalmann, investisseur véreux, toujours à l'affût d'occasions, légales bien sûr (ou tout du moins à la limite), de s'enrichir. Au travers de cet homme vivant toujours un oeil sur les bourses mondiales, Martin Suter nous reconstitue ces deux dernières années, riches en événements, tant boursiers que politiques.
Les vies de Maravan et de Dalmann vont se croiser, influer l'une sur l'autre, sans que pendant longtemps, aucun des deux ne s'en doute, jusqu'au dénouement.
Qu'il soit question de cuisine ayurvédique ou de politique mondiale, Suter tient son récit (et son lecteur) d'une main de maître !
Dans ce roman, Delphine de Vigan nous montre avec pudeur une journée dans la vie de deux personnes. Deux personnes traversant un moment difficile, une de ces périodes que l'on s'empresse d'oublier une fois dépassée mais qui reste continuellement présente à notre mémoire, comme une gène ou une blessure toujours un peu à vif.
Le livre se construit comme un chassé-croisé entre ces deux personnages. Delphine de Vigan entretient la tension sur le thème de la rencontre : Mathilde et Thibault, tous deux blessés par la vie, vont-il pouvoir tourner une page grâce à celle-ci ? Habilement, l'auteur ménage ses effets et nous tient en haleine jusqu'à la dernière ligne.
Alternant les chapitres dédiés à chaque personnage, Delphine de Vigan nous permet d'accéder à l'intériorité de Mathilde et de Thibault, tous deux perdus et attachants. On tremble pour eux, on s'inquiète, on voudrait que tout s'arrange, l'empathie créée par l'auteur joue à plein, le lecteur est complètement pris par les blessures des personnages.
Bref, ce roman est parfaitement maîtrisé et peu de lecteurs, je pense, n'y trouveraient pas leur bonheur.
Les femmes du braconnier est un livre aux lectures multiples. Si l'on en croit la quatrième de couverture, il s'agit d'une biographie romancée de la poétesse Sylvia Plath pendant la brève période que fut son mariage avec le poète Ted Hugues, au terme duquel elle se suicidera.
Mais ce livre est plus que cela : d'une part, si l'on se contente de rester à la surface des choses, c'est un beau roman, récit d'une vie trop tôt interrompue, que l'on peut lire en s'arrêtant à cette histoire tragique et puis passer à autre chose...
Mais ce portrait de femme, raconté par de multiples personnages, doté d'autant de facettes qu'il y a de narrateurs, est celui d'une femme vivante, aimante, physique.
Sylvia Plath est présentée comme n'existant qu'au travers de sa chair, du sexe, du sang, de la nourriture et de la gestation. Le personnage semble fuir tout ce qui n'est pas d'une réalité physique immédiate, comme si Sylvia Plath refoulait férocement la possibilité d'une défaillance psychique. Seules quelques allusions sont glissées dans le texte : allusions aux thèmes des poèmes de Sylvia Plath, mais aussi réactions de la mère de Sylvia à ceux-ci.
Et le suicide !
La tension du roman se place dans ce hiatus que l'auteur entretient avec talent. Le récit lui-même n'a rien de sombre, les personnages vivent de grands moments de bonheur mais ce livre est une tragédie. L'effet n'arrive qu'une la dernière page tournée, lorsque l'on se rend compte que ce roman a été lu à côté de son réel sujet, et ceci même si le titre était là pour nous indiquer la voie. Ce roman n'est pas une biographie de Sylvia Plath. C'est le portrait en creux, en négatif, de son mari, le poète Ted Hughes. S'il n'est jamais le sujet principal, ce livre n'en raconte pas moins son histoire.
Mais bizarrement, c'est la poésie de Sylvia Plath que l'on a envie de connaître tout au long du livre.
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