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Thierry Lequenne recommande la lecture de ce roman de Sorj Chalandon
Monika Fagerholm est finlandaise, c'est son troisième roman. Le premier : Femmes merveilleuses au bord de l'eau est paru chez Gallimard. Le lieu d'abord : une zone de marais en bordure de mer où la vie est très dure ; des non-dits et des non-vus planent constamment entre deux dames de brouillard ; les autochtones voient leur environnement se modifier, la propriété close s'installer avec l'arrivée de citadins qui viennent construire de belles maisons. Des personnages ensuite : des adolescents, Benku, Jorn, des garçons ; Doris, Sandra, Solveig, Rita, des filles ; et la fille américaine, Eddie, dans la Maison de verre à la deuxième pointe, autour de qui se développe cette histoire. Monika Fagerholm met en mouvement ces personnages dans cet univers inquiétant, hostile, mystérieux, qui devient lui-même un personnage à lui seul. Des personnages en quête d'absolu, d'amour, qui grandissent au fil du récit, quand ils ne se donnent pas la mort avant. Oui, parce qu'on meurt beaucoup dans ce roman, parce que le tiède, les demi-mesures n'ont pas leur place. Cette mise en mouvement est scandée par un style qui se rapproche avec bonheur de la comptine, d'une douce mélopée où la répétition nous entraîne vers l'oralité du conte. Sensualité et violence se dégagent du roman : sensualité des corps qui s'éveillent, des tissus qui les entourent ; violence des émotions, hostilité de la nature. Pour vous transmettre mon coup de coeur, il m'a paru essentiel de lire un extrait : «Ce fut Rita qui la première entendit le coup de feu. Elle se trouvait dans la petite maison rouge, à cinq cents mètres environ du marais de Bule avec sa soeur Solveig, et chose étrange, à l'instant même où elle l'entendit, elle comprit ce qui venait de se passer. Doris était déjà aussi morte qu'une pierre quand Rita parvi nt au rocher de l'or. Elle gisait sur le ventre. Sa tête et ses cheveux pendaient au-dessus des eaux sombres. Du sang partout... Et Rita perdit la raison. Elle se mit à griffer le corps encore chaud. Puis elle voulut soulever Doris et absurdement la porter. Porter Doris par-dessus les eaux sombres. Mais... Doris nuit et Sandra jour. Dans un de leurs jeux, elles avaient été deux. Sandra et Doris, deux. Doris jour et Sandra nuit. C'était la deuxième fille. Elle aussi avait eu beaucoup de noms, tous inventés au fil de leurs jeux, des jeux qui s'étaient donc joués avec la meilleure amie, la seule amie, l'unique unique unique Doris Figenberg, au fond d'une piscine sans eau, pendant longtemps. Après la mort de Doris, Sandra garda le lit plusieurs semaines. Dès qu'elle fermait les yeux, il y avait du sang partout. Dans la forêt de sang, voilà où elle était. Elle y errait dans le noir comme une aveugle. Sandra et Doris, elles avaient été meilleures amies. Et voici ce que Sandra Varn était seule à savoir : soeur nuit et soeur jour. C'était un jeu qu'elles avaient joué et dans ce jeu-là précisément, elle, Sandra, avait été la fille noyée dans le marais de Bule bien des années auparavant, celle qui s'appelait Eddie de Wire, elle, la fille américaine. Le jeu avait eu un nom : il s'intitulait «le mystère de la fille américaine», et il avait eu sa propre chanson : «la chanson d'Eddie». «Regarde, maman, ils ont cassé ma chanson.» Voilà, en résumé, c'est tout cela que j'ai aimé dans ce roman, la musicalité du style, l'oralité de l'écrit, l'absolu des sentiments, l'affleurement du désir, le mystère des êtres et des lieux, les secrets gardés au plus profond de l'intime. Je vous dis au revoir. Je vous invite donc à découvrir et à déguster ce livre qui va, je pense, rester longtemps dans votre mémoire et dans votre coeur. À bientôt.
Thierry Lequenne - 01/10/07
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