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Il y a de l'humour dans les textes de Pierre Gagnon, beaucoup d'humour. Il y a aussi de la tendresse, de la compassion, cette franche camaraderie qui nous saisit parfois. Il y a des vélos, des guitares, des accidents. Il y a la jeunesse, ses hauts et ses bas, et la vieillesse bien sûr, inéluctable. Il y a beaucoup de nous dans ces histoires ; nous sommes, que nous le voulions ou non, les personnages que l'écrivain met en scène, dans des situations plus ou moins tragiques, parfois drôles, parfois touchantes, mais toujours vraies.
Par ses histoires singulières, Pierre Gagnon touche à l'universalité, il prend l'exacte mesure des choses et parvient à nous montrer ce que nous refusons souvent de voir. Il excelle dans l'art de tourner en dérision les travers de notre société, nos propres travers : notre égoïsme, notre violence, nos vices... Et pourtant, à la lecture de ces courtes histoires, nous choisirons assurément le bon côté de la force ! Sans doute grâce à l'humour que l'auteur parvient à déployer, même dans les situations les plus critiques : des comparaisons désopilantes, des jeux de mots saugrenus et cette touche d'espièglerie qui donne tout son caractère à l'écriture.
Réjouissant !
Combien sont-ils ? Une douzaine d'hommes qui ont grandi, travaillé, souffert ensemble -la vie, dans ce village de montagne, n'a jamais été donnée. A la fin, il y aura eu quatre morts et tous les autres auront été brisés, et leurs femmes, et leurs enfants. Simplement parce que des rumeurs de guerre civile ont permis de solder de vieilles jalousies - la politique ni la religion, bien sûr, n'y sont pour grand chose. C'est d'autant plus glaçant et nauséeux que tout cela est vrai, cela c'est vraiment passé dans la province de Teruel, et on le sait, cela peut à nouveau se passer n'importe où.
José Antonio Labordeta, chantre de l'autonomisme aragonais, a orchestré avec force les voix de ces gens-là, les victimes, les assassins - et ce peut être les mêmes -, les femmes aussi, celles qui d'ordinaire n'ont pas la parole et dont la violence, c'est connu, est dirigée contre elles-mêmes. Il y a aussi un marchand ambulant qui traverse ces carnages, qui, comme l'auteur rassemble ces bribes de monologues pour en faire un récit, entasse dans sa charrette «des cartons de peignes, des sandales, une caisse de sardines, quelques costumes en velours et toile fine» - et des cadavres.
Par sa pureté et sa dureté, "Dans le tourbillon" est tout bonnement un chef d'oeuvre.
(Illustré de très belles gravures de Paz Boïra)
«Ne sommes-nous pas tous soucieux de notre réputation, accrochés à nos avantages acquis, affligés de tares minimes ou fâcheuses ?»
Soucieux de leur image et de l'opinion d'autrui, les personnages du nouveau roman d'Alexander McCall Smith le sont assurément. Mais lesquelles de ces bonnes gens ont réellement quelque chose à cacher ? La philosophe Isabel Dalhousie se voit confier une mission délicate : une lettre anonyme, envoyée à la direction d'un pensionnat réputé, révèle que l'un des trois candidats au poste de directeur aurait un passé trouble... Oui, mais lequel ? L'alpiniste à l'étrange sentiment de culpabilité ? Le jeune homme peut-être un peu trop ambitieux ? Ou encore le charmant petit ami de Cat, la nièce d'Isabel ? Et qui a bien pu écrire cette mystérieuse lettre à l'encre verte ?
En enquêtant discrètement sur ces trois postulants, la directrice de la Revue d'Éthique Appliquée prend conscience de la difficulté de construire un jugement objectif sur une personne à partir d'histoires tronquées. Elle apprend, parfois à ses dépens, que notre esprit élabore les plus terribles scénarios à une vitesse fulgurante...
Forcée de mener de front ses activités de directrice, de philosophe, de mère et de femme, Isabel se trouve rapidement confrontée à de multiples conflits d'intérêts. «Essayer de concilier des positions contradictoires, c'est aussi difficile que de mélanger de l'huile d'olive et du vinaigre balsamique». Mais cette situation inextricable est également un formidable terrain de recherche, regorgeant de pistes de réflexion pour l'esprit affuté et inventif de Mlle Dalhousie !
Cette enquête sur les «charmants travers de nos semblables» permet à Alexander McCall Smith de mettre à l'épreuve son personnage fétiche et de se questionner sur les actes et les motivations de la respectable population d'Édimbourg et, plus largement, sur les perversions de l'âme humaine... Jusqu'où les gens sont-ils prêts à aller pour obtenir ce qu'ils désirent ?
Sous cet étrange format, entre livre et magazine, cachées derrière cette énigmatique couverture, les pages de Feuilleton recèlent bien des trésors...
Un texte de George Orwell, démontrant à qui veut bien l'entendre que lire coûte moins cher que fumer ; une nouvelle de Jonathan Franzen, décortiquant les relations d'un couple sur le point de rompre ; une enquête de Daniel Mendelsohn, essayiste, traducteur et critique américain, nous entraînant au coeur de l'histoire de la majestueuse bibliothèque du Vatican ; ou encore un reportage littéraire de David Samuels, spécialiste du genre, nous embarquant avec lui dans les Balkans, sur les traces des célèbres «Pink Panthers», cambrioleurs insaisissables, à la tête d'un butin colossal... On retrouvera aussi Salinger dans un extrait d'une biographie écrite par Kenneth Slawenski, et encore inédite en France, à l'époque où il était sergent dans l'armée américaine, écrivant sans cesse pour surmonter cette «foutue guerre» et créant son fameux personnage : Holden Caufield. Et, pour bien digérer tout cela, la rubrique «Gueuleton» propose quelques plats automnaux qui pourront accompagner la lecture : cèpes, côtes de boeuf, tarte tatin...
Pari fou, mais pari réussi, que de réunir dans ce bel objet autant d'auteurs et autant de thèmes qui éclairent le monde dans lequel nous vivons, portant notre regard sur ses aspérités et ses contradictions. Plus de 250 pages de nouvelles inédites, de grands reportages passionnants, d'articles de fond et de bibliographies thématiques, magnifiquement traduits, illustrés et mis en forme par une équipe ambitieuse (Adrien Bosc, directeur de la publication, Gérard Berréby, rédacteur en chef, également directeur de la maison d'édition Allia, mais aussi Pierre Bergé, cofondateur de Courrier International), voilà la recette de cette nouvelle revue trimestrielle qui ravira indéniablement tous ses lecteurs !
Des Salopes et des Anges est dédié à Simone Veil et à toutes les signataires du manifeste des 343 salopes de 1971. Le ton est donné ! C'est une histoire vieille comme le monde que celle du droit de la femme à disposer d'elle-même, notamment sur la question de la maternité.
«Je sais pas qui a dit «jouissez sans entrave», mais ça devait être un mec. Les entraves c'est toujours pour nous...». Sur un ton parfois décalé, drôle souvent, mais surtout toujours sincère, Tonino Benacquista et Florence Cestac relatent la véritable expédition de ces femmes qui, en 1973, montent dans un bus, direction Londres, pour se faire avorter, parce que là-bas, c'est autorisé. Odile, Anne-Sophie, Maïté... toutes ont des histoires différentes mais toutes ont des raisons d'être là : celle-ci qui a été abandonnée par son compagnon, celle-là qui ne peut subvenir aux besoins de sa famille, ou cette autre encore qui porte en son ventre le résultat d'un viol... Pendant les quelques heures que dure le trajet, les pensées, elles, sont toutes semblables ; la peur, le doute, la culpabilité, la solitude, les remords, les regrets, la honte...
Le scénariste et la dessinatrice reviennent dans cet album de bande dessinée sur le long combat qu'ont mené les femmes pour obtenir le droit à l'avortement. L'avocate Gisèle Halimi, l'écrivaine Simone de Beauvoir, la femme politique Simone Veil, et tant d'autres anonymes finiront par obtenir gain de cause en 1974, lorsqu'enfin est légalisé le recours à l'interruption volontaire de grossesse.
Un livre à mettre entre toutes les mains !
L'an prochain à Tbilissi sonne comme une promesse... ou comme une malédiction, peut-être, pour les personnages de Sana Krasikov. Comment ne pas se perdre lorsque tant de lieux, tant de personnes, tant d'événements, tant d'obligations dissemblables, souvent même contradictoires, se mêlent dans un seul esprit, un seul corps ?
Cette dame de compagnie d'une vieille femme sur le déclin, qui assiste impuissante aux passages de plus en plus fréquents des rapaces, n'est-elle pas elle-même la proie facile et privilégiée de ce fils profiteur ?
Cette jeune fille qui aspire tellement à l'indépendance et à la liberté dans ce nouveau pays, ne se laisse-t-elle pas berner, encore et toujours, par cet homme violent, parce qu'il est parfois si difficile et si effrayant d'être seule ?
Et celle-ci encore qui, aveuglée par cet étrange sentiment que l'on appelle parfois amour, se voit entraînée au coeur de dangereuses manigances, ne choisit-elle pas de fuir, sous prétexte de renouer avec un passé, des origines qu'elle ne comprend pas, des amis qu'elle ne comprend plus ?
Les nouvelles de Sana Krasikov mettent en exergue, avec une grande délicatesse, les aspirations et déconvenues de ces expatriés d'Europe de l'Est qui ne trouvent plus leur place, ni dans un pays ni dans l'autre, perdus entre deux cultures, deux identités. La puissance narrative de cette jeune auteure américaine d'origine ukrainienne éclaire les existences de ces femmes, plus ou moins tristes, plus ou moins blessées, qui se battent pour plus de libertés, pour un peu de reconnaissance et, tout simplement, pour une vie meilleure...
Troisième effort collectif de l'éditeur Manolosanctis, qui recrute ses talents via un blog plutôt bien conçu, Vivre Dessous est constitué d'un ensemble de mini-récits articulés autour d'une trame commune : et si notre bonne vieille planète était recouverte par un ignoble nuage mutant qui semait dans son sillage catastrophes et désolation ? C'est sur ce postulat que se ruent à bride abattue les auteurs et dessinateurs retenus pour le projet, projet qui a en outre bénéficié du soutien du festival d'Angoulême. Certains privilégient le côté onirique de l'histoire, tandis que d'autres creusent plutôt la psychologie et le destin des nombreux personnages. En dépit de l'éclectisme graphique des saynètes, qui peut séduire autant que rebuter, cet album garde de bout en bout une bonne cohérence et constitue un excellent marchepied pour découvrir le catalogue de l'éditeur. Les connaisseurs retrouveront quant à eux Thomas Humeau, qui nous avait enchanté avec son Desert Park, ou encore Wou zit et son trait faussement naïf.
Comme un écho aux hantises qui se déroulent sous nos yeux à mesure que l'on feuillette l'ouvrage, nous vient à la pensée l'incendie qui ravagea l'atelier d'Alex Barbier, détruisant toutes les planches originales du Dieu du 12, ou peu s'en faut. Grâce au travail acharné de Fremok à partir de l'édition de 1982 («désastreuse», au dire de l'auteur lui-même) et des fragments récupérés après la catastrophe, ce livre, pierre angulaire d'une oeuvre qui a ébloui toute une génération de bédéphiles, revient enfin vers nous.
Dans un monde envahi par de repoussants extraterrestres, la ville de Perpignan subsiste en tant que zone libre sous la protection du protagoniste de ce récit, lequel n'est autre qu'une divinité, mais une divinité cocue qui picole sec, erre dans des banlieues de fin du monde au volant d'une voiture dont la boîte à gants est devenue cannibale, une divinité enfin qui voit son propre esprit lui échapper à mesure que se concrétisent autour d'elle visions d'horreur et scènes fantasmatiques.
Burroughs n'est pas loin, on l'aperçoit même au détour d'une planche, mais il bataille ici avec les spectres acryliques d'un Bacon : sous le pinceau de Barbier, esprit et matière ne se comprennent plus comme les deux attributs nécessaires à la création, mais comme les restes fumants d'une catégorisation de l'être que l'on serait bien inspiré de laisser aux vautours et aux théologiens.
Le lieu : Une cité antique. Les personnages : Le scribe Asral, le montagnard Ordjéneb, la courageuse Djili. L'action : La rencontre du sage, du brave naïf et de la belle, les chamboulements qui en résultent...
Asral le scribe est chargé par les juges de la majestueuse ville de Sir, de fournir une nouvelle copie des lois qui régissent l'ensemble de la société. Mais, lorsque Ordjéneb, fraîchement descendu de sa montagne, devient son garde du corps et se met à l'assaillir de questions «en apparence bien naïves» le doute s'insinue dans l'esprit du sage : les mots qu'il copie sont-ils les bons ? Le sens que l'on a donné aux textes fondateurs est-il correct ? La langue doit-elle rester la même ou est-il nécessaire qu'elle évolue avec son temps ?
«Nous pensions être fidèles à Anouher en conservant ses mots, mais c'est lui être plus fidèle que de changer ses mots pour garder sa pensée». Les hésitations du lettré gagneront peu à peu la cité toute entière ; les conséquences pourraient s'avérer terribles, non seulement pour les institutions, mais aussi et surtout pour le peuple.
Diane Meur, dans ce quatrième roman, publié chez Sabine Wespieser Éditeur, nous propose un récit haletant, un drame, une satire, mais aussi une histoire d'amour et un essai ! Elle force le lecteur, grâce à ses personnages complexes et à l'influence qu'ils exercent les uns sur les autres, à s'interroger, à réfléchir aux lois qui ont cours dans nos sociétés, en politique, mais également en religion. Elle évoque en finesse les questions de traduction et d'interprétation des textes, ainsi que les codes qui dictent et encadrent nos comportements... La romancière nous entraîne habilement dans un univers sur le point de basculer, auprès de personnages rebelles qui s'émancipent peu à peu du joug des traditions pour décider eux-mêmes de leur destin... Elle nous propulse - pour notre plus grand plaisir - dans une cité à l'aube de sa Révolution !
Dans l'Institut d'Études Spatiales de Bombay, les savants étudient le ciel, à la recherche, notamment, de preuves de vie extraterrestre. Et Ayyan Mani, l'intouchable, le dalit comme on dit maintenant, profite de son poste de secrétaire du grand patron pour étudier les savants. Il n'a guère de sympathie ni d'estime pour ces brahmanes qui se passionnent pour des théories fumeuses et s'entredéchirent dès qu'il est question d'argent ou de pouvoir. Lui, comme ceux de sa caste, est condamné à exercer un emploi subalterne et à habiter avec sa femme et son fils dans un logement à pièce unique d'une cité qui en comporte 10 000. C'est sur cet enfant de 11 ans qu'Ayyan mise tous ses espoirs pour sortir sa famille de sa condition. Il suffit de le faire passer pour un génie. Comment ? Comptez sur la débrouillardise d'Ayyan pour trouver la solution ou plutôt les solutions aux nombreuses embûches qui se présentent.
Un roman foisonnant, plein de suspense et de rebondissements, qui dresse, avec un humour ravageur, un portrait satirique de l'Inde d'aujourd'hui.
Dans son nouveau recueil, Au pays des mensonges, Etgar Keret nous transporte de monde en monde, au coeur d'univers surprenants, à la limite de l'extraordinaire. Des lieux et des personnages plus étranges et incongrus les uns que les autres mais qui nous semblent pourtant bien réels, presque palpables. C'est là que réside la force des nouvelles de l'écrivain israélien : dans sa capacité à nous faire croire que l'on peut rencontrer, au coin de la rue, un poisson d'or qui réalisera trois de nos souhaits, un quartier sur lequel le soleil brille toute l'année, un jeune homme qui possède deux enveloppes corporelles et deux personnalités bien distinctes, ou encore que l'on peut retrouver tous les personnages de nos mensonges dans un univers parallèle où ils subissent les mille et un tourments que nous leur inventons !
Par sa force de narration et de persuasion, l'écrivain embarque le lecteur dans sa propre imagination. Trente-neuf textes, de longueurs diverses, qui abordent des thèmes graves ou lumineux comme la violence, l'amour, la solitude ou la prise de conscience...
Écrivain, scénariste, auteur de bandes dessinées, cinéaste, Etgar Keret est né à Tel Aviv en 1967, ses nouvelles sont publiées chez Actes Sud et sont traduites dans plus de trente-quatre pays... À retrouver en Babel : La Colo de Kneller (2001), Crise d'asthme (2002), et Un homme sans tête et autres nouvelles (2005).
Ce n'est ni tout à fait le présent, ni vraiment le futur... Peut-être un avenir potentiel, un risque que l'on court, une éventualité, une perspective effrayante pour l'humanité. Les personnages et les événements contés dans les quinze textes de Christophe Langlois plongent le lecteur dans un lac profond et mystérieux. L'auteur, né en 1973 et bibliothécaire à la BNF, a réussi à créer une atmosphère étrange dans chacune des nouvelles qui constituent Boire la tasse, son premier recueil, publié par l'Arbre Vengeur.
La situation de départ semble pourtant bien anodine : un repas entre amis, une jeune femme qui se laisse tenter par la dernière mode, un photographe qui photographie, ou un prêtre qui réfléchit à l'avenir de sa religion. Mais, lorsque l'étrange s'insinue entre les lignes, goutte à goutte, les histoires deviennent vite terriblement extraordinaires...
Parfois douce, parfois acide ou amère, la langue de Christophe Langlois allie humour (noir) et ironie, imagination et réalisme. L'art de la nouvelle est ici magnifiquement représenté ; les chutes, parfaitement maîtrisées, laissent le lecteur stupéfait, comme après une grosse vague !
Thé ou café ? Qu'importe ! Les textes de Christophe Langlois se dégustent avec tout. Ils se boivent lentement, tranquillement, ou à grandes gorgées, ils ont chacun un goût unique. Ils vous réchauffent ou vous rafraîchissent et pourraient même, parfois, vous brûler ou vous glacer...
Le sujet choisi par Brigitte Giraud risquait d'achopper sur les écueils de la littérature «vécue» : l'émotionnel, le sentimentalisme. Il s'agit en effet de décrire l'impact que peut avoir sur une famille l'annonce de la maladie grave - très grave - d'un enfant. Le père, qui assure le récit de ce quotidien pulvérisé, travaille «aux machines» dans une imprimerie. Sa femme vient juste d'être promue secrétaire. La maison qu'ils ont faite bâtir est à peine achevée. Des gens ordinaires, dont le roman français s'occupe peu. Ce bonheur naissant, comme ne pas penser que la maladie le fait payer, qu'on était plus heureux avant, quand on ne savait pas qu'on l'était ? La culpabilité confuse est le fil rouge de ce livre : celle d'avoir eu la prétention de vouloir sortir du rang -on le voit bien, c'est un texte politique-, celle du temps que le père prend (à sa femme, aux gars de l'atelier) pour s'occuper de son fils, temps forcément perdu. Et quand, dans un formidable élan de solidarité, ses collègues sacrifient leurs RTT pour qu'il puisse rester chez lui quelques semaines de plus, comment ne pourrait-il pas leur en vouloir de ce cadeau tellement obligeant.
À l'image de son titre, faussement rassurant comme le sont les paroles des médecins, l'écriture de Brigitte Giraud, fluide et limpide comme un ruisseau de montagne, nous fait passer de l'intime au social «tout simplement», comme elle le dit, par la force de la sympathie qu'elle porte à ses personnages - et par un superbe travail d'écrivain qui lui fait «tout simplement» signer l'un des meilleurs romans de cette rentrée.
Le succès phénoménal que ce livre-monstre rencontre au Japon - et rencontrera en France, nul besoin d'être prophète pour le prédire - tient en grande partie à son côté gigogne, au nombre de livres emboîtés dans le livre. C'est une hydre littéraire, et de toutes ses têtes une forcément nous ressemble et nous trouble. Murakami, c'est là son charme - au sens magique -, est un conteur aguerri qui maîtrise parfaitement les ficelles de la narration, les références d'une vaste culture, et qui joue des genres littéraires, de leur subversion, avec talent et, me semble-t-il, une pointe d'amusement. De là à lui reprocher de pallier un manque d'invention par de la virtuosité, comme on a pu le lire, il y a un pas dont je me garderai, tant son imagination est bondissante.
Les destinées des deux héros, Aomamé la justicière criminelle et Tengo l'écrivain de l'ombre, liées par une fugace rencontre à l'âge de 10 ans, n'en finissent pas de se rapprocher, tendues vers un infini où, dit-on, les parallèles se rencontrent, quelque part dans le monde de l'année 1984 ou dans celui de 1Q84, son double temporel. Est-il besoin de dire qu'en brassant, entre autres, les thèmes du viol, des sectes, de la soumission, de la violence - et n'oublions pas : de la littérature, c'est un roman au titre envoûtant, La Chrysalide de l'air, qui est le fil rouge de 1Q84 -, ce n'est pas d'un monde bientôt vieux de 30 ans dont Murakami nous parle, mais bien du nôtre (peut-être lui aussi intemporel ?), et de nous qui y vivons, de nos faiblesses, de nos fidélités, de ce qui nous fait exister.
Si l'on reconnaît un bon roman à ce que toute lecture après lui est un peu décevante, 1Q84 en est assurément un très bon.
Jacques Rigaut fut une des étoiles filantes qui ont traversé le ciel du mouvement Dada. Ceux qui s'en sortirent firent les beaux jours du Surréalisme. Les autres, comme lui, finirent d'une balle dans le coeur.
Il était l'archétype du poète maudit : pauvre, dandy, alcoolique - et puis les drogues, et puis l'héroïne.
Pour parachever le portrait, il laissa peu d'écrits. Mais voyez le bruit qu'il fait :
«Il n'y a pas de raisons de vivre, mais il n'y a pas de raisons de mourir non plus. La seule façon qui nous soit laissée de témoigner notre dédain de la vie, c'est de l'accepter. La vie ne vaut pas qu'on se donne la peine de la quitter...» Mais pourtant «essayez, si vous le pouvez, d'arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière».
En 1923, Jacques Rigaut part aux États-Unis à la poursuite d'une riche héritière. Le 20 juillet 1924 à Long Island, alors qu'il joue aux cartes avec des amis, il se jette contre une glace. Pour les autres, ce n'est qu'un acte d'ébriété. Lui est persuadé d'être passé réellement de l'autre côté du miroir et de s'être dédoublé en la personne de Lord Patchoque, son alter égo dont il entreprend désormais de rassembler les écrits. C'est ce livre inachevé, ce livre infini, qu'éditent les remarquables éditions du Chemin de fer, accompagné d'illustrations de Frédéric Malette. Voici un traité de désabusement qui peut vous abattre ou vous fortifier, c'est selon. A manier en tout cas avec précaution.
Écoutons-le encore :
«Son désir, c'est probablement tout ce qu'un homme possède, au moins tout ce qui lui sert à oublier qu'il ne possède rien. Il suffirait d'avoir envie. Mais Lord Patchogue n'a pas envie d'avoir envie.» Et le mot de la fin, dont on a oublié qu'il en est le père :
«ET MAINTENANT, RÉFLÉCHISSEZ, LES MIROIRS.»
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