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Les coups de cœur de ses libraires

  • Jérôme Peyrelevade : Femme de chambre - Markus Orths - L. Levi, Paris, France - 20/04/2009

Lynn sort d'une cure de six mois en hôpital psychiatrique. On ne sait pas les raisons profondes de son internement, et cela n'a pas grande importance. Elle tente juste de reconstruire quelque chose, quoique ce soit, d'un tant soit peu tangible.
Elle trouve du travail comme femme de chambre dans un hôtel de luxe.
Cela lui va bien comme travail. D'abord parce que ça occupe ses journées, ses pensées, ses mains. Ensuite parce que c'est à l'image de ce que Lynn doit accomplir : ne laisser aucune trace, aucune tâche, aucun vide s'immiscer dans sa vie, puisqu'elle a conscience que le moindre écart la mettrait probablement en déséquilibre.
Mais à force d'y consacrer tout son être, la propreté finit par devenir une obsession, grandissante, jusqu'à paraître franchement compulsive.
Cela arrange dans un premier temps tout le monde, puisqu'elle ne fait pas payer ses heures supplémentaires, qu'elle passe à nettoyer, récupérer, brosser, toutes les chambres, même inoccupées, toutes les pièces, tous les objets, par-dessus, par-dessous, à l'intérieur des tiroirs, des tables, des abat-jour, derrière les radiateurs, sous la moquette si elle peut, jusqu'aux lattes des sommiers.
De fil en aiguille, elle se retrouve à passer une nuit par semaine sous le lit d'un client, en rêvant qu'à son tour quelqu'un viendra sous le sien écouter sa vie se dérouler.
Lynn est donc déjà sur la corde raide lorsqu'elle rencontre Chiara, "escort girl" aux plaisirs payants, jeune fille fragile et dure en manque d'affection.
Leur relation marquera un tournant décisif dans la vie de Lynn, mais il est périlleux de vouloir garder son équilibre à deux, debout dans une barque minuscule face aux ouragans d'une vie.

Un roman original. L'écriture est concise et imagée. Rien n'est expliqué, tout est dans la subtilité des situations, des gestes, des paroles, des symboles. Le roman se trouve surtout dans le regard que le lecteur porte sur les personnages. Une jolie découverte.


  • Jérôme Peyrelevade : La vigilante - Melanie Wallace - Grasset, Paris, France - 25/01/2009

Jamie, déjà marquée par le destin malgré son jeune age, a perdu sa mère il y a peu. Elle fuit la maison d'accueil, surtout pour garder son chien, seul lien familial et affectif qui lui reste.
Elle vagabonde, arrive dans le village natal de sa mère, derrière le lac de retenue où, quelques dizaines d'années plus tôt, ses aïeux avaient dû partir et abandonner leur ville aux eaux à cause de la construction d'un barrage.
Ce retour inconscient aux sources va représenter une renaissance certes miséreuse mais salvatrice.
Elle tisse de nouveaux liens, sociaux, amoureux, et professionnels, même si elle continue de vagabonder comme hantée par ses fantômes, à demi noyés dans les eaux du lac.
Mais un soir, Jamie découvre un jeune garçon attaché à un arbre, puni par son père. Elle le libère, sans se douter que ce geste va la poursuivre comme une malédiction.
C'est en effet toute la violence d'êtres dégénérescents qu'elle déclenche à cet instant, l'horreur innommable de secrets de familles sordides.
Se laisser porter par les évènements ne sera cette fois plus suffisant pour échapper aux démons qui la hantent, ni à ceux qui la poursuivent.

Dans un paysage de brume et de neige, des êtres morbides se débattent dans la violence de leur dégénérescence. La loi du Talion est la seule acceptable. L'amour peut prendre place, pourtant, si le destin le veut bien.
Un excellent roman noir, qui vous glace de froid et d'angoisse. Une écriture d'une rare intensité, ponctuée d'images poétiques sensibles. Un second roman très réussi. Un auteur à découvrir, et à suivre.


Payerne, village suisse du canton de Vaud, 1942. L'antisémitisme et le nazisme imprègnent certaines couches de la société. Des groupuscules fanatiques se créent. Ce village tranquille d'éleveurs et de bouchers va être le témoin, le presque complice, tout autant que la victime, d'un crime monstrueux perpétré par de jeunes fous assoiffés de haine et de sang.
Lors de la traditionnelle foire locale, un petit groupe néo-nazi décide d'éliminer l'un des marchands, qui a le tord d'être juif, qui plus est apprécié de la communauté pour sa bonhomie, sa rigueur, et sa droiture.
L'objectif déclaré est politique : montrer la voie du nazisme, en attendant l'invasion allemande, la gloire et la puissance, et faire ce cadeau à Hitler pour son anniversaire, célébré quelques jours plus tard.
Cela aurait pu être n'importe quel autre juif. Mais ce fut lui, Arthur Bloch, et ce fut sa femme qui en mourut de désespoir et de folie devant l'horreur innommable de ce carnage.

Payerne est le village natal de Jacques Chessex, âgé de huit ans aux moments des faits. Il a connu les protagonistes ou leurs proches, les victimes, les témoins, il a vécu ce village et son drame, enfant, petit enfant, avant le silence imposé. Il a mûri ce silence en lui des années, des siècles peut-on deviner.
Aujourd'hui il l'écrit. Il écrit ce crime et ce silence, probablement autant à cause de l'un que de l'autre.
Chessex cite Jankélévitch, qui déclare que le crime nazi est le seul crime imprescriptible, et l'auteur assume ce paradoxe : le témoignage de l'horreur porte en soi une certaine forme de complicité, le silence en porte une autre.
Il écrit, et il épure sa langue, comme jamais. La phrase ne peut être plus simple, le mot plus direct et plus juste.
Pourtant, il conserve toute la force de son écriture, cette puissance phénoménale qui rend ces quelques pages terribles d'angoisse et d'horreur.


C'est un premier roman, écrit à la première personne sous la forme d'une lettre adressée à un homme. Une mise au point autant qu'une mise à nue, le portrait au scanner d'une grande et belle jeune femme désirée par les hommes et qui avoue son incomplétude au seul qui émeut peut être son âme. Sincère et dégagée des artifices elle lui parle d'Elle qu'il ne connaît pas.
Dotée de tous les attributs de la fille sexy, la narratrice avoue que son utérus est celui d'une petite fille et qu'une opération chirurgicale lui a ôté les ovaires à l'âge de 18 ans. Conclusion, une stérilité irréversible et le sentiment de ne pas appartenir, malgré des apparences trompeuses, au clan des femelles. Seules les hormones ingurgitées lui garantissent une vie au féminin.
Une rage sourde fait d'elle un être atypique, qui ne connaît, ni le désir ni le plaisir, et s'octroie le luxe vengeur de le provoquer chez les autres. Aucune parcelle d'elle-même ne s'abandonne dans son parcours et la colère qu'engendre sa différence ne lui sert qu'à mépriser le reste du genre humain, si bien déterminé.
Le personnage tend vers la mort à chaque page, roulé en boule dans une dissemblance érigée au rang de mode de vie, dans un univers stylé et fêtard où chacun se distrait vaillamment de sa solitude.
En cherchant un refuge dans l'achat d'une maison en bord de mer, la jeune femme devra pourtant renoncer à son «in-utéro» programmé, pour affronter enfin l'existence qui sera la sienne. Comme un cri de nouveau né, les mots de la longue missive déchireront le silence pour peut-être s'ouvrir enfin à la vie.


Ils se font face. Ils se sont retrouvés sur le quai de la gare, sont montés dans le train, se sont assis d'un même élan dans un compartiment, mais les autres voyageurs les empêchent d'exprimer pleinement leurs sentiments. Alors ils se font face en silence, et chacun pense à ces neuf années de séparation.
L'homme était jeune alors, pauvre, acharné au travail, prêt à tout pour sortir de sa condition miséreuse. La femme était moins jeune, prévenante, intelligente et fort belle. Mais elle était mariée à l'employeur et bienfaiteur du jeune homme. Ils se sont chastement aimés avec passion jusqu'à ce qu'il soit envoyé au Brésil, ce sont promis l'essentiel avant son départ.
La Grande Guerre ayant éclaté, le retour de l'homme a été différé bien des fois, et les vies de ces deux êtres se sont définitivement réalisées l'une sans l'autre.
Ils se font face maintenant, s'aiment encore, ou veulent le croire.
Pourtant, il n'y a rien d'autre que le passé face à eux, ce passé qui les envahit sans jamais leur donner la possibilité de se retrouver dans le présent, et encore moins de se projeter.
Sans doute prennent-ils alors conscience que ce voyage dans le passé sera celui de l'amour ou du désamour, de nouveaux espoirs, ou de désillusions. Chaque mot, chaque pensée, chaque geste est lourd de significations et d'implications. Que reste-t-il, que gardent-ils l'un pour l'autre, au bout du temps ? Aussi surprenant que cela puisse paraître, voici une nouvelle du maître encore jamais traduite en français. Encore plus surprenant, il ne s'agit pas d'un fond de tiroir qui aurait dû rester là où il était, mais bien d'un petit joyau littéraire, comme sait les concocter S. Zweig. On y retrouve la profondeur, l'intelligence et la sensibilité de l'auteur. On y retrouve la confusion des sentiments, le temps qui se dilate ou se contracte, toujours à contre-courant de ses personnages, comme perdus en eux-mêmes. Superbe.


  • Anouk : Le premier amour - Sandor Marai - Albin Michel, Paris, France - 29/11/2008

Un professeur de latin dans une petite ville hongroise décide de décrire les menus évènements de sa vie et la couleur de ses pensées dans un journal intime. Plus par ennui que par nécessité, l'homme d'une cinquantaine d'années qui commence à rédiger ces pages, se trouve dans une station balnéaire modeste où il s'ennuie dans une solitude épaisse, comme il s'ennuie par habitude.
Il se promène, salue poliment ses semblables, évite les rencontres et les conversations s'octroie quelques centilitres de vin au dîner. Il a une représentation très stricte et précise de ce que doit être sa vie et de l'attitude que doit avoir un homme de sa condition.
Tout son être est régi par une rigueur maniaque, un tantinet méprisante, jusqu'au jour où un homme en villégiature comme lui, va ouvrir une brèche dans ce qui semble si bien réglé.
Il sèmera un doute brûlant dans son coeur qui ne s'éteindra plus. De retour de ses vacances, le professeur va retrouver son quotidien, ses collègues, ses élèves, sa petite ville. Et pourtant une vérité nouvelle va ronger son âme.
Au fur et à mesure des pages, Sandor Marai, qui écrit à la première personne, nous emporte dans le désespoir abyssal d'un homme qui, malgré une honnêteté implacable sur lui-même, se crevasse comme une main plongée dans la glace. Il révèle petit à petit les meurtrissures d'un être que le manque tue et dont l'âme réclamera réparation. L'amour, dévastateur qu'il éprouvera alors, le conduira à une étreinte fatale avec la folie.
Un livre puissant, magnifiquement écrit.


  • Anouk : Fugitives - Alice Munro - Ed. de l'Olivier, Paris, France - 07/11/2008

Recueil de 8 nouvelles, ce livre est un bijou.
Les histoires vécues par les héroïnes d'Alice Munro sont si proches de nous, qu'il nous semble qu'elle ait écrit sur des voisines, des amies, des cousines et que nous sommes en train de recevoir de leurs nouvelles.
Les personnages centraux sont tous féminins, jeunes ou moins, mais toutes à un moment charnière de leur existence. Un moment où elles vont fuir et chercher autre chose, un autre sens. Une douce cassure, un élan, parfois même une belle escapade.
La lecture de leurs parcours nous donne à comprendre, à réfléchir comme un miroir à nos propres existences, à sillonner les méandres des choix et des multiples chemins qui font une vie.
Pour les suivre, il faut lire leurs traces dans la neige, lever le nez aux étoiles, et faire connaissance avec tous les autres personnages qui font l'histoire de leurs destinées.
L'écriture est dentelée, sertie de quelques perles, tant certaines phrases clés nous paraissent d'une justesse étonnement limpide.
Le décor est un Canada vaste comme un monde à parcourir.
Des ponts sont jetés parfois entre les nouvelles, et l'on peut retrouver de mère en fille des échappées belles qui s'enchaînent et se répondent.
A lire absolument ou à offrir en cadeau.


  • Anouk : Egypt farm - Rachel Cusk - Ed. de l'Olivier, Paris, France - 21/10/2008

Michael et Adam sont amis et étudiants.
Adam a convié Michael à Egypt Farm, fief de sa famille pour une fête.
Une photographie s'est imprimée ce jour dans la mémoire de Michael, une sorte d'image idyllique d'un lieu rare et dessiné au pinceau assorti d'une famille aussi excentrique que positivement exceptionnelle. Un souvenir chéri et sublimé par la nostalgie.
Les années ont passé et les deux hommes se sont perdus de vue.
A la faveur d'un évènement ils se retrouveront à nouveau à Egypt Farm, au milieu des collines et des agneaux, avec les membres de cette même famille.
Michael, le narrateur, y viendra accompagné de son petit garçon qui souffre de trouble de la parole, pour tenter d'aérer sa relation avec sa femme Rebecca, aussi instable que querelleuse.
Rachel Cusk n'épargne pas le lecteur. Son sens de la description trouve ici toute son aisance tant on visualise les paysages décrits. On passe du sublime au glauque, du vert au gris et du lumineux au terne, sur la même terre. Rachel Cusk gratte petit à petit le vernis du tableau, jusqu'à la toile.
Ce que voit Michael semble intimement lié à ce qu'il ressent et l'amertume va transpirer par tous les pores du panorama. La famille baroque devient un noeud de vipères et la photo du bonheur ressemblera plus à une coupure de journal à sensation.
Rien ne semble sauver le pauvre Michael, aussi mou qu'une éponge imbibée d'eau et dont la femme partira à son retour le trouvant émotionnellement sec.
Un roman cruellement raffiné, dont les personnages se fanent au fil des pages dans un décor de carton pâte.


  • Jérôme Peyrelevade : Le tigre blanc - Aravind Adiga - Buchet Chastel, Paris, France - 16/10/2008

Belram Halwai vient d'une des régions les plus pauvres d'Inde. Sa seule chance est d'avoir appris à lire et à écrire avant d'être retiré de l'école pour travailler. Son intelligence précoce et sa volonté de sortir de la «cage à poule» le poussent à affronter son destin. Il parvient à devenir chauffeur et part pour Delhi avec son maître. Si sa situation s'améliore, il a de plus en plus conscience de son état d'esclave. Deux Indes coexistent, celle des Ténèbres, et celle de la Lumière. L'une se meurt au service de l'autre, et c'est tout le pays qui est gangrené par la corruption et la violence. Belram, qui a décidé d'échapper à cette fatalité, est prêt à tout, même au pire, jusqu'à la mort, y compris celle des siens s'il le faut. Chaque génération donne naissance à un tigre blanc. Il devra être celui-là.

Un premier roman puissant, écrit par un jeune indien au talent incontestable et prometteur. L'auteur décrit et analyse son pays loin des images d'Épinal occidentales. Le lecteur est happé par cette écriture de roman noir, par ces analyses lucides de sociologue affûté, par un pays qu'il redécouvre sous un nouveau jour, par quelques envolées philosophiques autant qu'humoristiques, par les destins de ces personnages en lutte perpétuelle pour la survie.


Dans la famille Stern, les choses tournaient plus ou moins rond, avant le décès de l'oncle, Charles, vénal et méprisant, frimeur et décadent, en tous les cas aux dires de son frère, Alexandre. Ce frère, justement, qui hérite de la fortune de Charles, a vite fait d'oublier ses bigoteries et ses principes fondamentaux, pour s'adonner au luxe et à la volupté.
Son fils Paul regarde tout cela avec circonspection, et se perd rapidement lorsque son épouse, en désuétude, au bord de la rupture, décide d'entamer une cure de sommeil pendant laquelle, enfin, plus personne ne pourra lui parler.
Il décide alors de sauter sur l'occasion d'une proposition professionnelle qui a l'avantage de se dérouler très loin de sa famille : partir à Hollywood écrire l'adaptation d'un scénario français pour le marché américain.
Il rencontre là-bas le double de sa femme, avec 30 ans de moins, la vie et l'amour en plus, et tente, comme il peut, de vivre dans ses mondes parallèles, de suivre un chemin qui n'est pas le sien, sans rien espérer de sa destination. Mais à jouer avec ses reflets, on finit forcément par se voir à l'envers, et les situations ont tôt fait de se retourner avec le plus grand naturel.

Jean-Paul Dubois manie allègrement les jeux de miroir, les pertes de ses personnages, leurs paradoxes, leurs petites hypocrisies quotidiennes, les mensonges et les non-dits, pour décrire des vies qui tiennent debout par la force de ces petits accommodements que tout à chacun fait avec lui-même.


  • Anouk : Mari et femme - Régis de Sà Moreira - Au diable Vauvert, Vauvert, France - 02/10/2008

Tout le monde a du un jour ou l'autre, lors d'une discussion acharnée, utiliser cette fameuse réplique : «mets-toi à ma place !». Le couple héros du livre de Régis de Sa Moreira se réveille ainsi un beau matin, comme par magie, dans le corps de l'autre.
Mais le livre n'est pas un roman d'anticipation ! Plutôt un plaidoyer pour la communication entre les sexes.
L'homme, un écrivain en mal d'inspiration, bougon, mélancolique et épicurien se retrouve dans la peau de sa femme, éditrice, végétarienne et sportive.
Tous deux vont vivre la vie de l'autre, physiquement, professionnellement, sexuellement, amoureusement, ne gardant que son propre esprit dans une enveloppe inadéquate.
Le récit est écrit par l'homo sapiens qui tutoie le lecteur et qui, affublé de seins et de maux de tête, raconte au fil des pages ce que l'on peut comprendre de l'autre en habitant littéralement sa chair.


  • Anouk : Chiens de la casse - Mouss Benia - Hachette Littératures, Paris, France - 02/10/2008

«Chiens de la casse : chiens enragés, abandonnés et prêts à tout pour s'extraire de la boue, c'est le nom que se donnent entre eux les jeunes des quartiers.» Benhadji est un enfant de la cité, issu de parents immigrés, copain avec la petite frappe du coin, toujours emberlificoté dans des coups foireux. Il aime la musique, il a le sens de l'amitié et il rêve de pouvoir vivre un jour, comme les gens biens, ceux qui ont les moyens.
Le parcours du héros est d'une logique implacable, les «bêtises» à la mesure de l'âge du capitaine qui voudrait juste ne pas devenir un smicard méprisé. Mais comment faire ?
Alors, de mauvaises rencontres en mauvaises expériences, Benhadji, dit Bob, va faire de la prison, serrer les dents, serrer les fesses et essayer malgré tout de devenir quelqu'un.
Mais qu'est ce qu'on peut faire de sa peau quand on a aucun diplôme, aucun appui, et que l'attention que l'on vous porte n'est pavé que de mauvaises intentions ?
Trahi, déçu, sans cesse sollicité par tous ceux qu'il aimerait fuir mais qui sont finalement ses seuls amis - Bob erre.
Crochet droit, crochet gauche, personne ne tend l'autre joue dans le livre de Mouss Bénia, on encaisse, on rend, on frappe plus fort. C'est la loi.
L'écriture est même plutôt drôle avec cette langue enrichie d'un vocabulaire «made in aujourd'hui dans les banlieues des grandes villes».
Et, dans ce style «boxeur», Mouss Benia affirme que tous les chiens de la meute hurlent à la mort. Bob, quant à lui, finira à la casse.


Pertuiset est un drôle de chasseur de lions, qui détient ce «titre» par lègue, avant d'avoir jamais rien croisé de plus sauvage que les chats de Montmartre. Décidant de mériter cette hérédité hasardeuse, il s'envole pour l'Afrique à la rencontre du plus dangereux des animaux. Mais lorsque son heure de gloire arrive, il s'endort dans les arbres les soirs de chasse, se fait voler sa proie, ou se coince la tête dans un arrosoir en voulant imiter le lion noir.
De mensonges en délires, il finit par monter une expédition rocambolesque en terre de feu pour retrouver l'or des incas, à l'endroit que lui a indiqué sa fiancée, suite à une séance d'hypnose des plus douteuses.
Il est aventurier, c'est certain, on ne peut lui enlever cela : sa fougue, sa persévérance, sa soif de découverte, malgré les échecs, malgré les rires et les moqueries.
Sa vantardise est à l'image de sa gigantesque carrure, trop grande, trop grosse, maladroite et, bien qu'amusante, foncièrement inutile.
Pourtant, ce lourdaud Tartarin de Tarascon est ami du fin Manet. L'anticonformiste, l'intelligent, l'érudit et sensible Manet.
Les liens d'amitié recèlent parfois des mystères aux retombées improbables. Pertuiset passant à la postérité non par ses faits d'armes absurdes, mais par sa condition de sujet du maître dans le tableau «Un chasseur de lions».

A travers la figure de cet aventurier fantasque oublié, c'est tout le XIXème siècle que l'auteur fait revivre, et surtout le Paris des artistes mi-bourgeois mi-révolutionnaires. La commune, le siège de Paris, la naissance de l'impressionnisme, le rejet et l'admiration de ces artistes d'un genre nouveau, leurs relations complices, effervescentes, autant qu'exigeantes et sans compromis.
Les faits sont précis, souvent amusants, toujours intéressants, comme la langue. La présence du narrateur-écrivain, sur les traces du héros, laisse comme une traîne de mélancolie, pas franchement utile au récit, mais tout à fait sensible et prégnante. Un roman tragico-comique agréable.


  • Jérôme Peyrelevade : Le rêve de Machiavel - Christophe Bataille - Grasset, Paris, France - 05/09/2008

Italie, 1527. La peste frappe le pays. Un homme s'est enfui de Florence où la maladie sévit, et arrive aux portes d'une petite ville toscane encore épargnée.
Cet homme est un prince, un conseiller des rois, un homme de lettres, de connaissances, un être qui a longtemps eu droit de vie et de mort sur ses congénères par sa simple parole.
Il connaît le monde, il connaît la vie, et surtout la mort, il connaît les hommes, et leurs vices, il connaît le pouvoir, ses rouages, ses limites, ses devoirs, ses droits et ses excès.
Cet homme est Machiavel. Il se croit encore Prince sans doute. Mais il vient de Florence la maudite, et plus rien ne compte. Ses titres sont sans valeur, ainsi même que ses diamants.
La peur a raison de tout, et lorsque le peuple n'ose plus boire ni manger, l'argent et le pouvoir n'ont plus de signification.
Le Prince Machiavel est littéralement mis à nu, on l'observe, on cherche les petites tâches grises, on n'en trouve pas, puis on le fait rentrer dans la ville.
Quelques jours passent, et la mort s'abat à nouveau. Elle rôde dans la cité, s'insinue dans chaque recoin, s'engouffre, et finit par s'établir en maîtresse sur son nouveau royaume.
Lorsque brûler les cadavres ne suffit plus, on s'en prend aux vivants qui les ont approchés, aux sorcières, aux juifs, aux parias, à tous ceux qui pourraient représenter la cause de ces malheurs.
Lorsque même les bourreaux ont peur de la mort, c'est que la barbarie a atteint son âge de raison.
Machiavel se cache, rôde, un couteau en main, trouve refuge dans une auberge abandonnée, et tente comme il peut de survivre à ce cauchemar.
Il sauve un jour une jeune fille de la torture et des flammes. Une jeune fille qui montre manifestement les signes avant-coureurs de la peste. La sauver, c'est déjà s'attacher.
Il la protège, la soigne tant qu'il peut. Il l'aime.

Voici probablement l'ovni littéraire de la rentrée. Christophe Bataille imagine les jours de Machiavel lors de la peste de 1527, en se basant sur ses écrits.
Il lui crée cet amour, le dernier, celui peut-être de la rédemption.
Derrière l'anecdote, c'est Machiavel lui-même qu'il réinvente, réhabilite. L'homme qu'il fut, au-delà de l'image populaire qui en est restée.
Un homme hanté, qui a peur, qui veut vivre, qui aime encore, qui observe, qui pense et qui s'émeut.
Ce n'est pas un diable humanisé. C'est un homme, tout simplement. Et voilà l'autre partie de ce roman mystérieux : une réflexion imagée et implicite sur la condition humaine.
La langue est riche, soutenue, très belle, à la fois classique et moderne. C'est un long rêve que nous propose de visiter l'auteur. Un long rêve qui s'éternise dans une réalité imaginée. Certains le trouveront impénétrable, sans doute. On se dit que Christophe Bataille est trop ambitieux. Et puis on termine le livre sans même s'en rendre compte, et on loue son auteur de nous offrir quelques bouts de ses ambitions démesurées.


Ce n'est pas seulement dessous que nous propose d'aller y voir Claire Castillon, mais aussi derrière, au travers, à l'envers, à l'intérieur et en dedans.
Un voyage intime dans la vie d'une femme qui écrit comme elle pense et ce n'est ni lisse, ni dépourvu d'ironie, d'autant qu'elle n'hésite pas à nous prendre sans pudeur comme confident.
Cette femme-là ne sait pas aimer. Elle a beau essayer, elle n'y arrive pas.
Elle est irriguée du sang des générations précédentes. Le sang transportant une malédiction familiale qui fait des femmes de «bonnes ânesses dévouées et soumises». L'homme du livre est donc tout naturellement baptisé «l'âne» dès la première page.
Tout au long du récit, l'auteure alterne les paragraphes narrant sa vie présente avec ceux de son passé de petite fille appesantie de solitudes.
Cherche-t-elle une paraphrase à son incapacité à vivre aujourd'hui l'amour ?
Y voit-elle une sorte d'excuse plausible, acceptable, imparable ?
Il faut aimer le sens de l'observation que déploie Claire Castillon, il faut aimer son exigence, son inspiration, la couleur de ses mots embrochés parfois avec poésie. Il faut aimer plonger dans la marre au canard de ce monde immergé dont on ne pourrait apercevoir que l'îlot. Il faut aimer être un peu voyeur.
Alors, on lit cette aventure sentimentale qui s'essaye à durer et à être belle et unique, puis la suivante qui se profile inévitablement, avec les yeux d'une auteure fantasque, égocentrique et impertinente.


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