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Antipodia est une île perdue au milieu de l'océan, "un cratère effondré" découvert en 1772 et devenu une station météo dans les terres australes. Deux hommes vivent sur cet îlot : François Lejodic, ancien mécanicien de marine, exilé volontaire sur Antipodia pour oublier un chagrin d'amour; Albert Paulmier de Franville, diplomate exilé par sa hiérarchie après avoir été mêlé à un scandale dans son ancien poste. Ils cohabitent avec des pingouins, des phoques, des oiseaux, et sont bercés par le vent et le bruit de l'océan. Sans oublier le troupeau de chèvres !
Ces deux Robinsons modernes, s'ils assurent avec une certaine fatalité les corvées quotidiennes de réparations, les inspections de l'île et les rapports météo par radio, ils n'en ont pas moins des caractères bien différents. "Gouv" ne se laisse pas absorber par la vie sauvage de l'île, essayant de garder une certaine "prestance" de diplomate, consignant scrupuleusement les évènements de l'île sur un registre que probablement personne ne lira. Jodic, quant à lui, s'est plongé dans son exil avec ferveur, cherchant à oublier sa vie précédente dans les hallucinations causées par le reva-reva, une plante locale aux effets surprenants.
Mais que se passera-t-il lorsqu'un troisième personnage débarque sur l'île ? L'arrivée de Moïse, un marin poussé par dessus bord par le capitaine du navire où il se trouvait, va-t-elle rompre le fragile équilibre créé par Gouv et Jodic ?
En ouvrant le livre de Jean-Luc Coatalem, je suis partie dans un voyage étrange et fascinant. Étrange par le huit clos dans lequel vivent les personnages, à la fois un peu angoissant et plein d'humour. Fascinant parce que, malgré cette vie monotone, j'ai tourné les pages pour connaître la fin du livre, la fin des personnages ( ?) Merci pour le voyage, Monsieur Coatalem, voyage un peu fou aux antipodes !
Murray Watson, la quarantaine, est enseignant de littérature à l'université de Glasgow et mène une vie relativement monotone : les cours et les corrections de copies, les visites à son père atteint de la maladie d'Alzheimer, et les rencontres clandestines avec sa maîtresse qui est aussi la femme du directeur du département de littérature.
Mais il y a une chose qui n'a jamais bougé dans sa vie, et cela depuis son adolescence : son admiration pour Archie Lunan, un poète écossais auteur d'un unique recueil de poésie, mort tragiquement dans les années 70 et tombé dans l'oubli.
La "mission" que s'est assigné Murray : réhabiliter Lunan en préparant une thèse sur lui. Pas seulement une analyse théorique de ses poèmes, mais bien une étude du personnage lui-même, de sa vie, de sa fin tragique, et apporter ainsi un éclairage nouveau sur les poèmes. Mais Murray va se rendre compte que les témoins de l'époque toujours vivants, ceux qui étaient les amis de Lunan, sont plutôt récalcitrants quand il s'agit d'évoquer le passé (d'anciens hippies devenus pour la plupart des universitaires respectés). Mais Murray s'obstine.
Quelle étrange lecture ! Un début vraiment lent, comme le rythme de vie de Murray, et j'avoue m'être demandé si j'irais jusqu'au bout. Mais la magie de l'écriture de Louise Welsh a opéré et a fait grimpé mon intérêt au fil des pages : même si le rythme de l'histoire reste calme, le roman se transforme en vrai polar ou le personnage principal mène une enquête digne d'un détective privé, pleine de rebondissements, de découvertes, de secrets révélés qu'il aurait été préférable de laisser enfermés. Tout cela dans un décor gris et pluvieux où Murray Watson, tout en cherchant la vérité sur son poète favori, va devoir réfléchir à sa vie personnelle, à son travail et à ce qu'il souhaite devenir.
Sander, écrivain, a pour habitude de s'isoler pour écrire ses romans. Partir et laisser le hasard choisir un lieu dans lequel il se sentira à l'aise : cette fois, c'est un village de la campagne italienne, une pension de famille tranquille.
Avant son départ, son épouse Milena lui a confié cinq lettres, une pour chaque semaine de son absence, cinq lettres touchantes dans lesquelles elle décrit son amour pour lui en des termes élégants et passionnées. Cinq lettres que Sander lira à la fin de chacune de ses semaines d'écriture, comme une parenthèse et une récompense.
Parallèlement, apparaît au fil des pages le roman de Sander : l'histoire d'un village italien écrasé de chaleur, où le quotidien des habitants se résume aux messes du Père Lavj et aux commérages entre vieilles dames. Une figure domine cependant ce village : celle du Père Brod, ancien curé du village aujourd'hui à la retraite, qui continue à s'occuper du jardin de roses blanches et jaunes que son prédécesseur avait mis en place. Mais ce matin là, un sentiment étrange s'empare du vieil homme lorsqu'il découvre une rose d'un rouge éclatant au milieu des merveilles du jardin. D'où peut-elle venir ? Qui aurait pu se permettre de l'introduire dans le jardin ? Le Diable bien évidemment, car à la suite de cette découverte, d'étranges évènements vont se produire dans le village.
"Le jardin de roses n'était pas l'oeuvre du Père Brod. Il avait été planté par son prédécesseur, le Père Kamuals, grand botaniste auteur de plusieurs traités (...) Mais le Père Brod qui ne l'avait pas connu, ayant été envoyé dans cette paroisse pour remplacer le botaniste tombé sans préavis dans les bras de l'Eternel, n'avait pas eu à se retenir de juger le Père Kamuals pour ses qualités de curé. Mais il l'avait béni et admiré sans la moindre réserve en tant que cultivateur de roses (...) Les roses jaunes et blanches, fleurs toujours admirées, lui apparaissaient dans ce jardin comme un mirage diffus et articulé."
Une construction étonnante mais qui ne gêne en rien la lecture, lui donnant plutôt du dynamisme; une écriture précise et poétique; des personnages passionnants en proie au doute quant à leur foi ou leur vie : des ingrédients qui font de ce livre une découverte que j'ai beaucoup appréciée.
D'un côté, il y a Guillaume, architecte, homme rassurant, prévenant, toujours à l'écoute de ses désirs. Anna vit avec lui depuis vingt ans, et, au long des années, ils ont tous deux établi un bel équilibre dans leur couple. "Avec Guillaume, elle ne risquait plus rien, la vie était si pleine, si riche, si heureuse."
De l'autre côté, il y a Thomas, chercheur, une personnalité plus mystérieuse, mais un bel homme dont Anna tombe amoureuse. "En rencontrant Thomas, elle s'embrasa (...) Elle cessa de penser ; c'est le tour de force de la passion. Elle n'était plus qu'un corps en vrille, dans les rues estivales de Sorge".
Roman-journal d'une passion amoureuse, le roman d'Anne Serre entraîne le lecteur dans l'intimité d'une jeune femme qui hésite entre deux hommes, deux histoires, deux personnalités, entre la connaissance rassurante et la passion mystérieuse, entre le confort de l'habitude et l'attrait de l'inconnu. Une histoire simple en somme, mais l'écriture douce et forte d'Anne Serre la rend captivante et l'on ne peut s'empêcher de tourner les pages pour connaître la fin de l'histoire, la décision d'Anna. Sans insérer de dialogues entre ses personnages, Anna "parle" pourtant au lecteur, ses sentiments sont analysés avec une grande finesse, les mots choisis pour les décrire avec une grande justesse.
"Les débutants" fait partie de ces livres difficiles à "raconter", non seulement parce qu'il est difficile de résumer son histoire sans la dévoiler complètement, mais aussi parce que sa lecture suscite des émotions qui sont difficiles à rendre. C'est en tous cas un livre qui réunit une histoire, une atmosphère et une écriture pour le plus grand plaisir du lecteur.
Jeanne est habituée à mettre des mots sur les sentiments et les histoires des autres mais, cette fois, c'est son histoire à elle qu'elle raconte. Celle d'une femme qui rencontre un homme dont elle ne connaîtra jamais le véritable nom mais qu'elle appelle James pour son côté mystérieux. C'est le coup de foudre dès leur première rencontre, un amour étrange et fort va les unir, un amour en pointillés entre Paris et la province, jouant avec les absences mystérieuses de James. Mais si Jeanne et James partage le même désir, le même amour, leurs visions de la vie et de leur relation est bien différente : l'une souhaiterais s'engager plus avant, alors que l'autre préfère vivre le moment présent.
"Des mois après notre rencontre, je ne savais toujours rien de sa vraie vie, à part qu'elle était multiple sans doute. Et dangereuse, un peu. Il en laissait parfois échapper quelques éclats, souvent par inadvertance ou quand il ne pouvait pas faire autrement (...) Semaine après semaine, mois après mois, mes propres défenses se sont dissoutes dans le plaisir de sa présence. Déshabillée jusqu'à l'âme, de plus en plus fragile."
Et il y a aussi Marguerite, celle dont Jeanne nous raconte l'histoire. Marguerite, que tout le monde appelle Guitta, vit à Nice en 1906. Retirée de l'école pour tenir compagnie à son petit frère malade, Guitta essaie de se distraire en allant à la plage... C'est là qu'elle rencontre Eugène, un beau jeune homme dont elle tombe amoureuse dès le premier regard et le premier sourire. Leur relation évoluera selon les convenances de cette autre époque : courtisée par cartes postales interposées (Eugène est parti faire ses études en Suisse), fiancée après deux ans et mariée l'année suivante. Un bonheur sans tâche dans lequel naîtront deux petites filles.
"La première fois que Guitta voit Eugène, il sort de l'eau en riant aux éclats. La première fois qu'elle le voit, ils sont deux beaux hommes qui se ressemblent. Deux frères, même rire, même barbe, même maillot ridicule en coton tricoté, mêmes grands gestes chahuteurs, mais c'est lui qu'elle voit. Pas l'autre. Elle fait ce que les filles font pour que les garçons la regardent. Elle sourit, elle rosit, elle tremble un peu."
Des décennies séparent les deux femmes, mais leur histoire est pourtant la même : un amour fou, en amour qui envahit le corps et l'esprit et toute l'existence. Des sentiments si intenses qu'ils font du bien et du mal en même temps. Des sentiments parfaitement décrits dans le roman de Valérie Péronnet, à l'écriture sobre et sensible. Deux histoires qui seront interrompues par un évènement identique : la guerre, la bataille des Flandres pour Marguerite, l'Afghanistan ou la Tchétchénie pour Jeanne. Que restera-t-il alors de ce sentiment, de cet amour si fort ?
William Stoner est né en 1891 dans une ferme du Missouri, dans une famille pauvre où son père «observait sans le moindre espoir l'ingrate parcelle de terre qui permettait à sa famille de survivre jusqu'à l'année suivante.» Le jeune William, dès qu'il fût assez grand pour aller à l'école, le fût aussi pour accomplir une partie des tâches de la ferme, tout comme son père l'a fait avant lui. Une famille résignée à son sort mais qui espère, cependant, pour le fils un avenir différent. C'est pour cela que William sera envoyé à l'université de Columbia, dans une section agricole tout nouvellement créée. Peut-être apprendra-t-il ainsi de nouvelles façons de cultiver la terre et d'améliorer la vie future de sa propre famille.
C'est un garçon gauche, timide et réservé qui intègre l'université. Ne disposant pas d'argent, il loge chez un lointain cousin de sa mère, fermier lui aussi, et devra assumer des tâches quotidiennes en échange du logement et de la nourriture. Les journées de William seront donc rythmées par le travail de plus en plus important qu'il effectue sur la ferme, et par ses études pour lesquelles il n'éprouve pas de réel plaisir : «il s'acquittera de son travail à l'université comme il s'acquittait de celui de la ferme : minutieusement, scrupuleusement, sans y prendre le moindre plaisir, mais sans angoisse non plus.»
Ce n'est que lors de sa deuxième année à l'université que le déclic se produira : apprendre devient essentiel pour lui, mais pas apprendre par coeur comme on le lui demande dans son cours de chimie, mais apprendre à penser, découvrir la philosophie et la littérature. Une nouvelle orientation universitaire s'impose, qu'il cachera à ses parents jusqu'au moment de la remise des diplômes et de son intégration au sein du corps enseignant de l'université. Peu sûr de lui et de sa vocation au début, il deviendra pourtant un enseignant respecté par ses pairs et ses étudiants (ses séminaires seront les plus suivis du département de littérature), traversant deux guerres mondiales (il ne s'engagera pas dans la première contrairement à certains de ses jeunes collègues ou à ses étudiants), des conflits avec certains de ses collègues (comme ce Lomax au caractère ombrageux et cynique). Sans oublier un mariage avec Edith dont il tombe amoureux au premier regard, mais un mariage qui ne sera finalement qu'une série de conflits, de critiques et de reproches, même après la naissance de leur fille.
Gros coup de coeur de cette rentrée littéraire, le livre de John Williams est un plaisir de lecture à côté duquel vous ne devez pas passer. La vie de William Stoner n'a rien de palpitant, elle serait même plutôt terne, sans véritable rebondissement. Mais je n'ai pu m'empêcher de trouver ce personnage à la fois attachant et agaçant par sa naïveté et son fatalisme devant les évènements, les remarques cinglantes et méprisantes de sa femme, et les comportements emprunts de jalousie de certains de ses collègues. Une seule chose restera constante tout au long de sa vie : son amour pour la littérature, ce qui lui permettra de défendre envers et contre tout ses convictions les plus profondes, aussi naïves soient-elles.
Antoine est veilleur de nuit dans un foyer de jeunes enfants, près de Limoges. "Je suis censé rester éveillé toute la nuit. J'ai sous ma responsabilité une trentaine d'enfants. Les plus jeunes ont deux ou trois ans, le plus vieux en a dix-neuf." Son travail consiste à faire face à n'importe quelle situation, du chahut fait pas les plus durs des pensionnaires aux cauchemars des plus jeunes (comme ce jeune garçon persuadé qu'un chevalier le surveille dans un coin de sa chambre).
Pour ne pas s'endormir, Antoine regarde la télé, le plus souvent. Et ce soir-là, une information va retenir son attention : celle du procès d'un jeune homme accusé du meurtre d'un jeune enfant, mais qui a toujours clamé son innocence. Et lorsque le portrait-robot d'un suspect (une piste jamais explorée par les policiers) est montré, Antoine semble le reconnaître. N'est-ce pas cet homme qu'il a vu, dans son enfance, le jour où il a failli se noyer dans la rivière ? Son sauveur serait-il en réalité un assassin ? Antoine a cependant du mal à se souvenir de cet épisode, même si les cicatrices sont bien présentes sur tout son corps pour le lui rappeler.
Son témoignage pouvant aider à l'enquête, Antoine prend contact avec un ami journaliste. "Je lui raconte : l'émission sur l'affaire Firnbacher, le suspect en fourgon, mon rapport avec lui. Je lui montre même un début de cicatrice sous ma clavicule gauche. J'insiste. Ce n'est qu'un portrait-robot mais je l'ai immédiatement reconnu. Je lui explique qu'il faudrait peut-être que je parle à la police..." C'est l'inspecteur Teddy Romero qui viendra entendre son témoignage, accompagné de sa collaboratrice un peu étrange il lui semble. Arriveront-ils à lui faire retrouver ses souvenirs ? Trouveront-ils un lien entre ce portrait-robot et l'homme qui a "sauvé" Antoine lorsqu'il avait huit ans ?
Un démarrage au pas lent et rythmé d'Antoine, de la vie tranquille qu'il a choisi dans ce coin du Limousin. Mais un polar dont l'intensité monte en puissance au fur et à mesure de l'intrigue, au fur et à mesure des découvertes faites par Antoine sur son enfance. Les souvenirs qu'il a conservé de cette journée reflètent-ils la réalité ou son esprit (son imagination ?) a-t-il créé des images pour effacer un moment douloureux de son passé ?
Un polar noir où le lecteur découvre, grâce à une écriture précise et efficace, le passé trouble et troublé d'Antoine, son présent confronté aux enfants en difficultés qu'il aimerait aider à grandir (certains éducateurs ne sont pas dépeints sous leur meilleur jour !).
En cet été caniculaire, Linköping semble céder à la torpeur. Désertée par la plupart de ses habitants, la ville marche au ralenti, sous la chaleur "qui ne connaît pas de pitié, elle veut éradiquer toute vie dans ce monde, et la pluie se fera attendre encore longtemps." Et les pompiers doivent lutter contre les incendies qui se multiplient dans la forêt toute proche, si proche que l'on peut sentir l'odeur des cendres.
"Au commissariat, c'est le calme plat, il n'y a pas de travail qui pourrait la fatiguer assez ou dans lequel elle pourrait se plonger entièrement. Toute la journée elle avait souhaité que quelque chose arrive. Mais non, rien." Le commissaire Malin Fors est désoeuvrée. La chaleur semble avoir ôté toute envie aux criminels de commettre de mauvais actes. Et pourtant, elle aurait bien aimé occuper son esprit à une enquête pour éviter de penser à sa fille, Tove, partie en vacances à Bali avec son ex-mari. Éviter de penser à son appartement si vide sans sa fille, à sa vie sans réelle saveur depuis son divorce, sa vie qui se résume maintenant à son travail et à ces quelques heures insatisfaisantes passées avec le journaliste Daniel Högfeldt.
C'est dans ce contexte qu'une jeune adolescente est retrouvée errant dans un parc de la ville, nue et désorientée. Victime d'un viol particulièrement cruel, elle a réussi à échapper à son kidnappeur mais est incapable de donner des renseignements à la police. Et la situation se complique lorsqu'une autre adolescente, disparue depuis plusieurs jours, est retrouvée enterrée au pied d'un arbre. L'enquête piétine, les pistes se multiplient, mais aucune ne semble les mener vers la solution "Mille théories qu'il faut étudier. Ce sera une grande épreuve, pour la ville, les journaux, la victime et sa famille. Et pour elle-même. Mais y-a-t-il une seule vérité ?"
Après "Hiver" (paru au Serpent à Plumes en 2009 Hiver), Mons Kallentoft revient avec une nouvelle enquête menée par Malin Fors, intuitive, forte et fragile à la fois. Comme dans "Hiver", j'ai plongé avec plaisir dans cette histoire pleine de rebondissements, où l'écriture précise et efficace rend bien l'atmosphère chaude, lourde, pesante de la ville de Linköping en proie à l'angoisse face à ces meurtres. Et l'on retrouve également ce qui avait fait l'originalité d'"Hiver", ces petits passages où la victime exprime ses pensées face au déroulement de l'enquête.
William Thornhill a grandi dans les quartiers pauvres de Londres, à la fin du 18e siècle, des quartiers où "de tous les côtés, on ne voyait que des murs de briques, des cheminées, des pavés et des planches vermoulues au grain marqué par un résidu de badigeon à la chaux (...) Les tanneries, les abattoirs, les fabriques de glu et les malteries contaminaient l'air de leurs miasmes."
A la mort de ses parents, William a treize ans. Ses deux frères aînés ayant quitté la maison, c'est sur lui que repose la charge de faire vivre sa famille. Du travail à la manufacture à celui de la tannerie, il sera finalement embauché comme apprenti par Mr Midleton, passeur sur la Tamise. La vie semble enfin lui sourire : ses frères et soeurs peuvent enfin manger à leur faim, il peut emménager dans un lieu de vie moins insalubre. A la fin de ses sept années d'apprentissage, Will deviendra passeur à son tour, propriétaire de deux bateaux. Son mariage avec la fille de Mr Midleton devait être l'aboutissement de ces années d'efforts et la promesse d'une vie meilleure.
Mais la mort de ses beaux-parents, des hivers rigoureux où la Tamise reste gelée pendant plusieurs semaines, le font plonger à nouveau dans la misère. "Il travailla, jour après jour, pour quiconque voulait embaucher un passeur sans bateau. Il transportait les gens riches d'une rive à l'autre et se mit à les haïr, eux qui étaient bien au chaud dans leurs fourrures, les mains profondément enfoncées dans les poches, les yeux presque invisibles sous leurs chapeaux, les pieds douillettement protégés par de grosses bottes chaudes, alors que les siens, nus, se mouillaient cent fois par jour et gelaient pendant qu'il attendait leur bon plaisir." Jusqu'au moment où, ne pouvant résister à la tentation, William vole un chargement de bois précieux. Pris sur le fait, il est condamné à la pendaison, peine qui sera commuée ensuite en bannissement à vie en Nouvelle-Galles du Sud.
Il mènera ainsi, dans la colonie de sa Majesté, une vie de bagnard, adoucie cependant par la présence de sa femme et de ses enfants. Amnistié après plusieurs années, il décidera de quitter la ville de Sydney fondée par les colons britanniques pour s'installer au bord du fleuve et cultiver le maïs. C'est ainsi qu'il fera la découverte d'une tribu aborigène installée sur ces terres depuis longtemps. Deux cultures vont se rencontrer, s'opposer, la tension et les animosités de plus en plus palpables au fil des semaines. "La fumée du feu des noirs était visible tous les jours, parfois au-dessus de l'escarpement derrière la case, parfois en aval du fleuve, d'autres fois encore à une petite distance du premier embranchement. Ils étaient tout autour, tout le temps. Mais depuis cinq semaines que la famille Thornhill était là, elle les avait seulement vus le premier jour. S'ils avaient eu l'intention de causer des problèmes, se dit Thornhill, ce serait déjà fait."
Avec le roman de Kate Grenville, le lecteur s'immerge dans l'histoire, du Londres de la fin du 18e siècle et du début du 19e, à l'Australie coloniale. On y découvre des personnages au fort caractère qui cherche à "changer leur destinée", à quitter la misère qui semble devoir être la leur. Même s'il arrive en Nouvelle-Galles du Sud comme bagnard, William est pourtant bien disposé à considérer cela comme une nouvelle chance, un espoir d'accéder à une autre vie bien meilleure. La confrontation des deux cultures, la violence du colonialisme y sont dépeints d'une écriture précise, sans jugement et sans complaisance.
Le décor de l'histoire : le plateau de Millevaches, là où naissent trois rivières, Corrèze, Creuse et Vienne. C'est aussi le pays des légendes, comme celle de cette crevasse géologique dont personne ne connaît l'origine, mais que tout le monde surnomme "Lo Cro do Diable" en raison des fantômes et des lutins que certains y aurait vu. "Le vent semblait prendre ses aises sur le plateau de Millevaches. Il respirait enfin, si l'on peut dire. Tout sur ces landes le savait."
C'est dans ce pays rural que vit Louis, propriétaire de terres agricoles qu'il cultive seul depuis le départ à la retraite de son employé. Mais au moment de la pleine saison, Louis est débordé et ne peut passer autant de temps qu'il le voudrait avec sa jeune et jolie épouse. Il engage donc Pierre Carmet, d'abord pour six mois, puis le gardera toute l'année. "Et le temps avait coulé. Les foins, puis les blés s'étaient fauchés et moissonnés. Pierre avait donné sa part de boulot et Louis et Mine semblaient satisfaits. Lui aussi. Il avait passé près de six mois de bonne vie. Il se sentait bien là."
Lo Cro do Diable est à la limite des terres de Louis et c'est là que l'agriculteur va découvrir les corps de Georges son ancien employé et de sa bonne amie Marie la Mie. "Il inspecta la pente et trouva un chemin sur les énormes blocs de pierre qui jonchaient la pente, affleurant à peine et cachés par la végétation. C'est avec mille précautions qu'il réussit à rejoindre le chien. Il se pencha sur les deux tas de vêtements et constata avec horreur qu'ils étaient habités." Que s'est-il passé pour que ces deux-là se retrouvent à cet endroit ? Pourquoi se sont-ils aventurés en pleine nuit dans cette partie de la lande déjà dangereuse le jour ? Certes, ces deux-là buvaient, beaucoup, énormément, mais est-ce vraiment l'alcool qui leur a fait tourner la tête ?
Le flic Bastien Lenoir, "flic émérite à Limoges depuis plus de vingt ans", et Maxime Léobon, journaliste à l'Écho du Limousin, vont mener l'enquête où ils devront faire parler les habitants, honnêtes mais pas très causants. Et ces rumeurs autour de déchets nucléaires allemands stockés en Limousin, ont-elles un quelconque rapport avec les morts du Cro do Diable ?
Un pays rural, des habitants peut-être un peu frustres et bornés mais honnêtes, confrontés à des évènements qui les dépassent, bref un polar de qualité parce que les héros sont des personnages de tous les jours.
Ce matin-là semblait pourtant être un matin comme les autres, avec un réveil "en senteurs" que Pierre, le narrateur, préfère "aux agressions auditives des mécaniques horlogères traditionnelles." Et pourtant, ce matin-là, la première pensée de Pierre est pour son grand-père, décédé depuis plusieurs mois.
Pourquoi une telle pensée ? Certes, le grand-père et le petit-fils ont eu une relation privilégiée depuis l'enfance, même si le reste de la famille ne le voyait pas d'un très bon oeil. Car ce grand-père était ce que l'on est obligé d'appeler un original. Grand fumeur de gitanes ("si je fume aujourd'hui, c'est grâce à lui"), il aimait percer "ses bérets pour aérer son crâne, l'été" et savait inventer "un système lui permettant de boire la nuit à une bouteille qu'il faisait descendre du plafond par un jeu complexe de poulies". Ce grand-père n'en reste pas moins le complice du narrateur, celui qui l'écoute, le rassure, répond à ses questions mais lui laisse aussi la possibilité d'émettre et de développer ses propres idées (notamment pour passer le cap de l'adolescence et de la rébellion qui est associée). Un grand-père plein de bon sens et de philosophie qui, pour avoir fait comprendre l'importance de la tolérance et du respect d'autrui, pour avoir donné le goût de la dérision et du bonheur, mérite "sa place sur ce piédestal personnel où l'on juche ses propres héros."
Mais comment se fait-il que, quelques mois après sa mort, le vieil homme s'insinue dans les pensées du narrateur ? Et dans sa vie également en lui envoyant des lettres manuscrites qui vont toutes être distribuées à des dates précises (fête, anniversaire...) ? Des lettres énigmatiques, pleines d'humour et de dérision, à l'image de leur auteur, et qui sont destinées à faire réfléchir son petit-fils sur le sens de sa vie et sur la voie dans laquelle il veut s'engager.
Dès lors, commence pour le narrateur un vrai travail d'espion : trouver qui dépose les lettres chez lui, découvrir l'auteur de cette machination, et comprendre pourquoi cette jeune femme s'intéresse à lui au point de le suivre dans la rue. "L'hypothèse qu'une femme puisse me pister m'étonnait. Sans être laid ou mal fichu, je ne suis pas non plus le genre de type sur lequel les femmes se retournent. Alors, imaginer que l'une d'entre elles me surveille suscitait chez moi plus de méfiance que de fierté."
D'une écriture précise, avec des mots simples et pleins d'émotion, toujours judicieusement choisis, Pierre Lagier nous entraîne dans une belle histoire d'amour, de complicité qui ne semble pas vouloir s'arrêter avec la mort de l'un des protagonistes. C'est aussi une belle histoire sur la vie, sur la façon dont on souhaite la mener, sur ce qu'elle peut nous apporter et sur ce que nous-mêmes pouvons apporter à ceux qui nous entourent.
Il y a d'abord Tchaka, jardinier arrivé un beau matin dans le village mais dont on ne connaît ni l'origine, ni le véritable nom. Embauché comme jardinier dans l'hacienda de Don Rodrigo, il détient une science impressionnante des orchidées. Mais il connaît aussi la vie du volcan Tungurahua au point d'en reconnaître les changements d'humeur et le possible réveil.
Il y a aussi Don Rodrigo, propriétaire de l'hacienda, très attaché aux traditions ancestrales de sa famille qu'il transmet à son fils mais surtout à son petit-fils.
Il y a également Lucia, perchée sur les hauteurs du village, face au volcan, où elle relève des données météo qu'elle envoie à un analyste en France. Mais ces données vont aussi servir son projet caché : aider gratuitement les candidats à l'exil à passer les frontières, par les airs à bord d'un ULM, et éviter ainsi les passeurs - prêteurs sur gage qui s'enrichissent sur le dos des plus pauvres.
Mais le personnage principal du roman, c'est peut-être le volcan, lui qui fait peser chaque jour, chaque heure une véritable menace sur les habitants du village de Banos de Agua Santa au centre de l'Equateur. Et l'instabilité du volcan fait s'interroger chaque habitant : pourquoi rester dans cette région où l'on ne trouve que pauvreté et misère ? Ne vaudrait-il pas mieux s'exiler, partir vers un "ailleurs" forcément meilleur, quitter ses racines et son pays ?
Un livre à l'écriture simple, sobre à découvrir pour la beauté de l'histoire, des personnages et des paysages d'Equateur.
Le voleur de mots est un petit garçon plutôt solitaire, vêtu de noir, qui ne sort que la nuit tombée. Mais que fait-il dans le noir avec son filet ? Il saute sur les toits, parcourt les rues pour attraper tous les mots, les anciens comme les nouveaux, les mots gentils comme les méchants, sans oublier les mots difficiles à prononcer. "Ce qu'il préfère, ce sont les histoires racontées aux enfants. Il les regarde monter lentement et se dissiper dans le silence de la nuit. Et parfois, il s'endort."
Que fait-il de ces mots ? Il les laisse s'amuser comme ils veulent dans sa cabane, les laisse se mélanger, gigoter, danser, jusqu'au moment où ils sont trop fatigués pour bouger. Le petit voleur les ramasse alors, "les range dans des bocaux à bonbons. Ensuite, il essaie des recettes : 2 mots doux, 3 mouillés, 1 piquant et 2 chauds. Il mélange le tout et le jette en l'air. Et là, le hasard tresse des nattes de louanges, tisse des écharpes d'injures, tricote des chaussettes d'explications compliquées."
Le petit voleur va rompre sa solitude, un beau soir, en rencontrant par hasard un petit garçon qui ne dort pas. Commence ainsi une belle amitié, emplie d'histoires, de cachettes secrètes dans la forêt et dans le village. Et lorsque le petit voleur de mots rencontre une petite fille, "il reste sans voix." Il lui faut trouver d'autres mots, des mots tous doux pour lui dire son amour.
Une histoire douce, poétique qui montre l'importance des mots aux enfants (peut-être aux grands aussi ?), qui explique que les mots, quels qu'ils soient, sont faits pour être partagés. Des illustrations magnifiques, mélange de dessin et de collages, aux couleurs de la nuit où évoluent ce petit voleur.
"Alors, le petit voleur lui dit "merci". Il le dit tout bas parce que c'est son premier merci."
Walt Longmire, la cinquantaine, est shérif dans le comté d'Absaroka (Wyoming) depuis assez longtemps pour mériter une fin de carrière tranquille. Mais lorsque l'on découvre le cadavre d'un jeune garçon, mêlé deux ans auparavant à une affaire de viol, près de la réserve cheyenne, c'est le début d'une longue enquête qui le mènera bien plus loin qu'il ne le pensait.
Walt reviendra sur l'enquête qu'il avait mené deux ans auparavant, sera aidé par son ami Henry Standing Bear, Cheyenne authentique, pensera avoir des illusions lorsque les anciens Cheyennes disparus depuis longtemps se manifesteront à lui et l'aideront d'une manière inattendue.
Ce livre est impossible à lâcher quand on l'a commencé ! C'est un voyage à travers les grandes plaines et les chaînes montagneuses du Wyoming. C'est un voyage dans l'histoire des Indiens Cheyennes, de leurs coutumes et de leur manière de vivre au XXIe siècle (comment côtoyer et profiter des bienfaits des "Blancs" sans oublier ses racines ?).
C'est aussi un roman, un polar à l'intrigue pleine de suspens et d'humour qui nous tient en haleine jusqu'au dénouement, étonnant mais logique. Craig Johnson a créé un grand "éventail de personnages" où chacun a un rôle à jouer, de la patronne du restaurant au shérif Longmire, en passant par les adjoints aux personnalités bien différentes et l'ami fidèle depuis l'enfance. Un livre servi par une écriture dense, précise pour faire découvrir au lecteur cette région sauvage et magnifique des Etats-Unis, sans jamais le lasser.
Ce n'est que le premier volet des aventures du shérif Walt Longmire. On ne peut qu'attendre avec impatience la parution des prochains tomes, avec la même impatience que pour les aventures des flics blanc et navajo de Tony Hillerman, Joe Liphorn et Jim Chee.
Janvier 1946. Londres sous les décombres des immeubles détruits par les bombes allemandes. Juliet Ashton est devenue célèbre pendant la guerre pour ses chroniques caustiques et humoristiques parues dans un journal londonien, puis sous la forme d'un livre après-guerre.
En panne d'inspiration pour son prochain roman, c'est la lettre d'un inconnu, habitant de l'île de Guernesey, qui va lui offrir l'occasion de découvrir la vie de cette petite île anglo-normandes.
Par un échange de lettres, elle va ainsi apprendre comment les soldats allemands ont débarqués sur l'île, pensant faire le premier pas dans leur conquête de la Grande-Bretagne. Réquisitions des maisons pour les officiers, des cochons et poulets pour leur consommation personnelle : les habitants de l'île vont bientôt manquer de tout, nourriture et vêtements, l'approvisionnement ne se faisant plus au fur et à mesure de l'avancée des alliés sur les troupes allemandes. Mais les habitants résistent et font preuve de ruse pour tromper les Allemands. Au point d'inventer un club de lecture pour couvrir d'autres activités interdites. Et c'est ainsi que naîtra "le club littéraire des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patates".
Au fur et à mesure des lettres, une véritable amitié va se créer entre Juliet et les îliens au point qu'il lui deviendra indispensable de se rendre sur place pour les rencontrer. Mais que va en penser son amoureux, le magnat américain de la presse Markham V. Reynolds ? Juliet devra-t-elle choisir entre une vie simple mais heureuse sur l'île et une vie d'opulence et de mélancolie ?
Tour à tour drôle, caustique, émouvant, ce livre est une agréable découverte. La présentation sous forme de lettres et de télégrammes échangés entre les différents protagonistes lui donne un charme désuet, celui des missives d'autrefois écrites à la main, que l'on avait plaisir à écrire, à lire et dont on attendait la réponse avec impatience. Il permet au lecteur de découvrir un morceau du passé de l'île de Guernesey, une île où, malgré les privations, les habitants resteront dignes et fiers, humains et généreux. Une découverte à la suite de Juliet, une jeune femme au caractère bien trempé, qui trouvera sa place presque par hasard sur une petite île au large des côtes anglaises.
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