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Pas facile de reprendre la plume après un chef-d'oeuvre... Là où les tigres sont chez eux, le précédent livre de Jean-Marie Blas de Roblès (Prix Médicis 2008, voir notre site) passera sans nul doute à la postérité comme l'un des plus beaux romans français de ce début de siècle. Sa profondeur, sa profusion, son invention formelle n'ont pas encore dévoilé tous leurs secrets ; comme tous les grands livres, celui-ci commence à peine sa seconde carrière silencieuse, sa lente maturation dans l'esprit des lecteurs, tel le bon vin qui repose ? Mais pour l'auteur lui-même, hanté par ses démons, il n'y a pas de silence, pas de répit qui tienne, et un seul livre compte : le suivant.
La Montagne de minuit fait moins de deux cents pages et commence sotto voce comme une étude de moeurs lyonnaises... Blas de Roblès aurait-il choisi la concision après la logorrhée, la modestie après la mégalomanie, l'épure après l'extravagance ? Voire. Cette Montagne n'est pas la souris que l'on aurait pu craindre en comparant l'épaisseur des deux opus : on y retrouve, dans les descriptions de la colline de Fourvière ou des splendeurs exotiques du Jokhang, du Potala, ce style à la fois précis et chatoyant qui n'est pas sans évoquer Flaubert, et ce goût pour les dispositifs romanesques en trompe-l'oeil qui, d'un récit simple en apparence, font un mille-feuille intrigant et subtil. Les bégaiements de l'Histoire, de la barbarie nazie à l'occupation chinoise au Tibet, tissent, derrière la narration, une toile de fond inquiétante. Dans un «post-épilogue» borgésien à souhait, l'auteur nous entraîne de l'autre côté de miroir, interrogeant les rapports complexes qu'entretiennent Histoire et fiction. Et si le secret ultime de Bastien Lhermine était justement - qu'il n'y a pas de secret ? Pas d'autre, en tout cas, que celui de la littérature elle-même ?
Marcus Messner, un jeune homme sérieux et brillant, s'entend plutôt bien avec son père jusqu'à ce que celui-ci, boucher kasher dans le New Jersey, se persuade subitement qu'il va arriver quelque chose de terrible à son fils. Pour échapper à cette angoissante paranoïa, Marcus s'inscrit au Winesburg College, dans l'Ohio, à des centaines de kilomètres de chez lui. Il y découvre à la fois le sexe, la solitude, et l'étroitesse d'esprit de la classe moyenne blanche et protestante. Nous sommes en 1951 ; la guerre de Corée fait rage. Malheur à celui qui ne se coulera pas dans le moule conformiste du campus, car tout étudiant renvoyé devient aussitôt mobilisable ?
Il en va un peu de Philip Roth comme de Woody Allen : la régularité métronomique de leur production a tendance à faire oublier leur génie, surtout que par-ci par-là un livre ou un film un peu moins réussi que les autres donne du grain à moudre à leurs détracteurs. Mais quand le Balzac de Newark, le Marivaux de Manhattan se surpassent, ils sont inégalables.
Indignation est un chef-d'oeuvre, non pas au sens où il attendrait une sorte de perfection statique, mais au contraire parce qu'il est parcouru de bout en bout d'une énergie tourbillonnante, d ?un dynamisme romanesque qui emportent le lecteur médusé. On épouse la révolte discrète et opiniâtre de Marcus contre tous les pharisaïsmes, juif aussi bien que protestant : à cet égard, les deux entretiens du héros avec le bien-pensant et cauteleux doyen de Winesburg atteignent des sommets. Roth sait comme personne tisser le destin individuel de ses personnages sur la grande trame de fond de l'Histoire. En deux cents pages denses, fulgurantes, il nous émeut, nous interroge, nous déconcerte, et son dénouement, pourtant prévisible dès les premières lignes, nous laisse hagard et pantelant. Tous ceux qui pensaient Philip Roth confit dans ses propres mythes, irrémédiablement rongé par le spectre de la vieillesse, doivent lire cette bouleversante complainte de la jeunesse sacrifiée, cet hymne à l'amour, à la rébellion, et à la clairvoyance.
Dans la maison de santé où réside sa tante, notre narrateur, fraichement retraité, rencontre Léo, un vieillard paisible de quatre-vingt-dix-neuf ans auquel il se lie au fil des visites. Aussi, le jour où sa parente décède, notre homme décide, tant par désuétude que par amitié, de prendre en charge Léo à son propre domicile. Un bonheur paisible, ici, chez moi, avec celui que j'aimerai comme mon enfant sans avoir à l'éduquer. La voilà ma retraite. Entre les deux hommes se noue jour après jour une étonnante mais sincère complicité, une affection faite de petits rien, forgée au rythme des gestes du quotidien et des rares paroles teintées de pudeur échangées entre eux.
Les mois s'enchainent mais l'harmonie s'estompe.
Léo perd peu à peu ses facultés, le corps fatigue, l'esprit s'embourbe, et la tendresse vacille face à la lourdeur du fardeau...
La désir de partage se mue en accompagnement puis se heurte au malaise de l'impuissance face à un homme qui n'est plus que l'ombre de lui-même. Une crise de conscience s'enracine alors dans l'esprit du narrateur, qui perçoit de surcroit dans le flétrissement de son compagnon, le caractère inéluctable de son propre déclin. Entre tristesse et don de soi, la narration se resserre progressivement autour du crépuscule de ces deux existences.
La brièveté de ce roman n'a d'égale que la subtilité émotionnelle qu'il génère paisiblement, page après page. Avec une rare justesse de ton, oscillant entre humour tendre et cruauté lucide, Pierre Gagnon transcende le simple débat social pour nous livrer une magnifique fable sur l'humanité.
Au coeur du maelström éditorial de nos rentrées littéraires se dissimulent parfois d'authentiques chefs d'oeuvres. Tapis dans l'ombre des jacassements médiatiques, ils patientent avec noblesse à la recherche d'une âme soeur. Certains d'entre eux reviennent de loin, ils ont flirté avec l'oubli, fatigués d'espérer cette chimérique rencontre, ils ont failli capituler, ils se pensaient maudits.
Mais même les sortilèges les plus néfastes n'ont eu raison des Jardins statuaires. Manuscrits égarés, incidents de fabrications, incendie d'entrepôts, le somptueux roman de Jacques Abeille aura chèrement gagné sa place sur nos tables, afin de gouter, enfin, au succès qu'il mérite amplement. Rêverie poétique, quête initiatique, roman d'aventure, conte philosophique, ou encore récit de voyage, cette oeuvre magistrale échappe à toute classification, et ce pour le plus grand bonheur d'un lectorat avide de cette littérature de l'imaginaire, dont la force immersive nous transporte avec délectation.
Sur les traces d'un voyageur, le récit nous fait pénétrer dès les premières lignes au coeur d'une étrange et incertaine contrée. Aux pieds des routes larges et austères s'étendent de vastes domaines protégés par des murailles, derrière lesquelles les hommes vivent en communautés, se consacrant exclusivement à la culture des statues. Convié par l'un de ces étranges jardiniers à découvrir les secrets de leur subtil et fascinant travail, le regard de notre homme s'émerveille instantanément. De la germination fragile au déracinement final de ces imprévisibles sculptures, il s'immerge avec délectation dans cet univers où minéral et végétal s'entrelacent harmonieusement dans une même rêverie. Pénétré par sa découverte, le voyageur entame la rédaction d'un ouvrage consacré au savoir faire de ces artistes-botanistes, mais également à leurs nombreuses coutumes, leur complexe organisation sociale ainsi qu'aux nébuleuses légendes qui semblent émailler leur pays. Mais sa plume enthousiaste vacillera bientôt face à la découverte des versants sombres de leur civilisation ?
Récit magnétique aux multiples facettes, l'oeuvre de Jacques Abeille s'offre avant tout comme une expérience romanesque sans précédant, déjouant admirablement tous les artifices narratifs pour se créer une identité propre. Servi par une écriture somptueuse, dont l'élégance syntaxique n'est pas sans rappeler celle d'un Julien Gracq, Les jardins statuaires recèlent une incroyable puissance onirique dont l'ampleur pénétrante s'affirme dès les premières pages.
Une symphonie stylistique, un envoutement littéraire à découvrir de toute urgence.
Lors de leur rencontre en 1925 à Barcelone, Antoine et Isabelle, grands-parents de l'auteur, ne sont encore qu'Antonio et Isabel, lui, venant d'un village des bords de l'Ebre, elle, fuyant la misère de son Andalousie natale. Ils jettent toute leur fougueuse jeunesse dans l'espoir d'une humanité plus juste, pour une république espagnole, combat mené avec d'autres qui aboutira à une parenthèse enchantée qui ne durera que peu de temps avant que n'éclate la guerre, césure brutale pour tous les républicains.
En parallèle, nous suivons le destin d'une riche famille industrielle lyonnaise, les Gillet. Pour cette famille de joyeux reconvertis dans la chimie, l'embrasement de l'Europe est plutôt une bonne affaire, la grande Guerre de 1914 leur a apportée fortune avec le gaz moutarde ancêtre du Zyklon B et la guerre civile espagnole mettra à mal toutes les velléités socialistes qui commencent à poindre dans les quartiers populaires des grandes villes.
Ce parallèle peut être envisagé de façon verticale, là où Antonio et Isabel grâce à leur appétit de connaissances et leurs lectures vont s'arracher à leur condition misérable, les Gillet, bien que prospérant économiquement, vont sombrer dans une errance morale.
Ce récit nous replonge dans un genre tombé en désuétude, la chronique familiale. Le classicisme de l'écriture, les descriptions parfois baroques, notamment celle de l'insurrection de Barcelone, rendent ce texte rafraîchissant, exotique et délicieusement anachronique. Courant sur un siècle, cette fresque réussit grâce aux portraits de ces deux familles aux antipodes à rendre juste et intelligible cette période. Vincent Borel rend en quelque sorte justice à tous les humiliés, les réprouvés, l'honneur et la fierté n'est parfois pas là où nous l'attendons.
Réserver : Antoine et Isabelle
Où j'ai laissé mon âme, c'est par ce doux euphémisme que le capitaine Degorce évoque le conflit algérien. Lui et son camarade le lieutenant Andréani sont nés de la même guerre, l'Indochine, ont été prisonniers, affamés, brutalisés par les Viet Mihns. Degorce, l'aîné, le résistant déporté, sera le modèle, le mentor d'Andréani. Des liens indéfectibles naîtront de cette défaite et de cette captivité. Mais, en ce mois de mars 1957, derrière les volets clos d'une belle villa algéroise, ce sont eux les bourreaux, les tortionnaires.
Le récit recueille les tourments de ces deux soldats trois jours durant, de l'arrestation à la mort d'Hadj Nacer, dit Tahar, chef de l'ALN. Les mêmes actes de tortures réunissent les deux protagonistes mais, ils adoptent deux postures, là où Andréani y voit un mal nécessaire, exécutant sans scrupules les ordres en parfait soldat, Degorce est tiraillé et cherche une absolution biblique, et tissera des liens de respect et de fraternité avec Tahar figure centrale de ce trio. Tahar apparaît comme la seule âme en paix dans ce chaos, ce délitement humain.
Jérôme Ferrari fait parti de cette génération d'auteurs qui depuis peu s'emparent de cette page noire de l'histoire, mais Où j'ai laissé mon âme est avant tout une profonde réflexion sur cette frontière ténue entre bien et mal, portée par une langue tour à tour emportée lors du récit du lieutenant Andréani, et toute en nuances et contritions lorsque Degorce s'exprime. La grande réussite de ce roman saisissant tient certainement dans le portrait de ces hommes vainqueurs mais irrémédiablement vaincus.
On croyait avoir tout lu sur les amours trans-générationnels et les idylles entre vieux professeur et jeune étudiante... C'était compter sans le talent très personnel de Jean Guerreschi, qui joue avec le stéréotype - ou se joue de lui, comme on voudra. L'originalité de Bélard et Loïse repose sur deux atouts principaux : d'abord, l'éternel face-à-face entre le tendron (Loïse) et le barbon (Bélard) devient ici triangulaire. Le discret personnage de Pièra pourrait bien être le personnage central du roman ; elle vit son désir par procuration (un peu comme le lecteur lui-même ?), tissant entre les deux autres une toile de messages codés. Et nous touchons là au véritable sujet du roman, à sa force intrigante : le désir n'est rien sans le langage. Il est révélé, cristallisé, dirigé par les mots. Ce «touché !» et ce «coulé !» par exemple, empruntés au vocabulaire d'un jeu innocent, veut sonner le tocsin d'une guerre à la fois tendre et impitoyable, celle des corps et des âmes.
A l'arrière-plan de cette bataille, une fac de province, ses grandeurs, ses petitesses : on a rarement aussi bien décrit, dans la littérature française en tout cas, ce mélange d'effervescence intellectuelle, de cabotinage et de psychodrame qu'on appelle un cours. Puis, brusquement, le décor change. L'action se dénoue en partie dans le New York du 11 septembre 2001, où Jean Guerreschi retrouve l'Histoire, cette Fiction majuscule qui lui a déjà inspiré tant de belles pages. Ample comme une fresque, précis comme une leçon d'anatomie du désir, Bélard et Loïse est sans doute l'un des points culminants de son oeuvre.
Après avoir lu un roman de Marcel Aymé, Samuel Novolo décide de devenir passe-muraille : sa réussite est inespérée, au point que, non content de traverser le mur de son immeuble, il disparaît dans les entrailles de la Terre. Son frère Florian, obscur préposé aux photocopies dans une non moins obscure entreprise, décidé de partir à sa recherche jusqu'aux antipodes... Il n'est pas au bout de ses surprises. Le lecteur non plus.
Didier Pourquié annonce lui-même la couleur. Il n'a qu'une ambition : «écrire des romans qui ressemblent le moins possible aux précédents.» Chose promise, chose due. Après un road movie existentiel et un thriller horrifique à la Stephen King (Ficelles et Le jardin d'Ébène, tous deux parus aux éditions Confluences), il nous livre un... un quoi au juste ? Une méditation philosophique ? Oui, mais alors très drôle... ou bien une farce ? mais alors très sérieuse ! Ces Couilles de Dieu devraient ravir les inconditionnels du bon vieil Alphonse Allais aussi bien que les adorateurs du Mont analogue de René Daumal. Tantôt cocasse, tantôt amer, mais toujours échevelé, le récit entraîne son héros au-delà de la raison. Le merveilleux trophée que Florian ramène à sa belle, justifiant in extremis un titre énigmatique, ressemble à ce qu'il reste d'un rêve au petit matin : des images chatoyantes, des souvenirs brumeux, et un gigantesque point d'interrogation.
La trinité VOLODINE
Pour un libraire, lire trois livres du même auteur alors que les 698 autres volumes de la rentrée attendent sur votre table de nuit (métaphoriquement parlant, bien entendu), cela frise l'indécence, la faute professionnelle. Nous ne nous cacherons pas derrière une mauvaise excuse : oui, nous savions parfaitement qu'ANTOINE VOLODINE, MANUELA DRAEGER, et LUTZ BASSMANN ne faisaient qu'un, mais nous n'avions sans doute pas mesuré le danger addictif qu'ils représentent. Il est en effet impossible, dès qu'on a mis le nez dans l'un ou l'autre de ces trois livres, de renoncer à embrasser dans sa totalité un arsenal romanesque aussi original, et aussi envoûtant.
Ecrivains, de «l'hétéronyme principal» Antoine Volodine (Le Seuil, collection Fiction & Cie), constitue en quelque sorte la cabine de pilotage de cette fusée littéraire. On y trouve le volet théorique du dispositif (mais peut-on parler de théorie à propos d'un auteur qui se définit aussi exclusivement par l'acte même d'écrire...). Les héros de ces «narrats», écrivains prostrés dans le silence après une carrière éphémère, muselés par un pouvoir protéiforme ou par leur propre inhibition, violentés par leurs anciens frères d'armes (car tous, à un moment ou à un autre, ont abandonné la littérature pour l'action politique la plus radicale), constituent une étrange confrérie qui n'a pas grand chose à voir avec la faune germanopratine. Ils errent parfois dans le Bardo, cet état intermédiaire, entre vie et trépas décrit par Le livre des morts tibétains*, se souviennent avec nostalgie de leurs débuts prometteurs, quand ils noircissaient leur cahier d'écolier sous l'emprise d'une graphomanie enthousiaste, ou bien, ne sachant écrire, ils apprennent par coeur l'oeuvre de leur vie - avant de se pendre. Dans ce recueil à la noirceur baroque, quelques bijoux d'humour font entendre leur rire dissonant, comme ce Remerciements uniquement composé, le titre l'indique, d'une interminable litanie de mercis supposée rendre justice aux inspirateurs et aux auxiliaires du personnage (écrivain lui aussi, bien sûr), mais qui sert surtout d'amplificateur à sa mégalomanie.
Les aigles puent, de Lutz Bassmann (Verdier) et Onze rêves de suie, de Manuela Draeger (L'Olivier) forment les ailes de la fusée. Ils se déroulent dans deux univers jumeaux, sortes de précipités de tout ce que le XXème a produit de pire - et dans ce domaine, hélas, l'Histoire donne l'embarras du choix : totalitarismes, Shoah, camps de concentration, guerres d'extermination, nettoyages ethniques ? Le ghetto où habite Gordon Koum dans Les aigles puent vient d'être détruit par une arme encore pire que la bombe atomique, puisqu'elle transforme sa cible, ruines et restes humains mêlés en une sorte de goudron répugnant, et tend à effacer jusqu'au souvenir des morts et des lieux qu'ils ont habités. Koum, ventriloque, donne la parole à un pantin et à un cadavre de rossignol pour perpétuer la mémoire de son épouse et de ses enfants disparus. A partir de ce point de départ à la Becket, l'univers volodien se déploie ici dans toute sa macabre et poétique puissance. Des trois opus, Les aigles puent est sans doute le plus parfait, le plus concentré, celui dont la force convainc le plus immédiatement.
Nous avouerons pourtant une légère préférence pour Onze rêves de suie, sans doute parce que l'auteur y pousse jusqu'à ses extrêmes limites un art de la rupture de ton qui laisse le lecteur confondu. Ici aussi, la terreur règne dans le ghetto, mais les autorités tolèrent un défouloir, une fête subversive annuelle, la Bolcho pride. A cette occasion, quelques jeunes révolutionnaires fomentent un coup d'éclat voué à l'échec. Leurs souvenirs s'entrelacent avec les contes que leur racontait une vieille militante quand ils étaient enfants, contes qui mettent en scène une... éléphante, Martha Ashkarot. Cocasserie, loufoquerie, fantastique et poésie surréaliste composent un cocktail à nul autre pareil, jusqu'à cette fin digne de Lautréamont où les jeunes gens, assaillis par les flammes, se transforment en cormorans étranges qui vivront à jamais...
Lautréamont, Becket, Kafka, les Surréalistes - On n'est guère en peine de trouver à Volodine des pères spirituels - Pour ce qui est d'une fratrie, c'est plus difficile, tant son oeuvre inclassable détonne dans la littérature contemporaine. Un nom nous vient à l'esprit, celui de David Lynch, d'ailleurs cité dans Écrivains. Seul le cinéaste d'Eraserhead et de Mulholland Drive nous semble à même de rivaliser aujourd'hui avec ce génial inventeur de formes, de rêves et de cauchemars.
*Voir Bardo or not Bardo, du même auteur (Le Seuil)
En voyant Nora, sa maîtresse, assise sur un coin de table, les genoux croisés, le narrateur perd pied et ne voit plus que la chair ainsi révélée. Pour se délivrer de ce sortilège, et pour retenir encore Nora, il va devenir le conteur de six histoires. Comme Shéhérazade ne voulant se faire couper la tête, le narrateur veut retrouver le chemin de sa raison. Un jeune jésuite qui écoute les signaux incohérents de son corps, une jeune femme offerte à un club de veufs, un proxénète témoin d'une messe secrète sont les personnages de ces histoires. Dans chacune d'elle, le sexe fait sens, non comme une fin en soi, mais comme le révélateur et le libérateur d'une personnalité enfouie, transcendant l'homme jusqu'aux limites de son corps, et parfois au-delà.
Dans cette langue magnifique qu'il maîtrise si bien, Robert Alexie reconstruit encore la figure du conte enchâssé dans le récit. Autour de la tutélaire sensualité de Nora, les personnages se racontent dans un souffle, et livrent leurs démons sans pudeur. On pourrait les cataloguer pervers, narcissiques, passionnés, scandaleux, anormaux mais, ils s'offrent nus, ouverts, avec une sincérité confondante.
Et Robert Alexis de nous révéler que la part d'ombre de chacun n'est pas le fait d'une individualité propre mais le socle commun d'une humanité insaisissable.
Les lecteurs de Sukkwan Island ne sont pas près d'en oublier la page 113 : ils la reliront sans doute plusieurs fois, dans l'espoir d'avoir mal compris ; mais c'est bien là que le jeune David Vann, par cette entrée en littérature fracassante, voulait nous mener. Le choc qu'il nous assène a la force indécente, la brutalité insupportable du réel.
Tout semblait pourtant bien commencer pour les Fenn père et fils. Jim Fenn, chirurgien-dentiste prospère, a réalisé tous ses biens pour s'offrir un coin d'île sauvage et magnifique dans le sud de l'Alaska. Divorcé, et soucieux de renouer les liens avec son fils de treize ans, Roy, il lui propose un an d'école buissonnière into the wild. Au programme, pèche à la truite, chasse à l'ours, bricolage, veillées au coin du feu, robinsonnade loin des contraintes scolaires et du giron maternel : un défi à la virilité et à l'indépendance naissante de Roy que le gamin, après une brève hésitation, ne peut que relever. Mais Jim Fenn maîtrise-t-il vraiment, comme il veut le faire croire, les paramètres de cette aventure extrême ? Don Juan rongé par la culpabilité, il passe ses nuits à pleurer, ses journées à tenter de reconquérir, à l'aide d'une radio défectueuse, sa dernière compagne en date qu'il a trompée outrageusement. Son comportement s'altère. Roy, terrifié et fasciné, assiste sans mot dire au naufrage de celui qui aurait dû être sa bouée.
Sukkwan Island est le récit d'un double face à face. Entre un père et un fils tout d'abord, que l'amour et des circonstances faussement propices ne suffisent pas à rapprocher. Vouloir n'est pas pouvoir : c'est la dure leçon qu'apprennent à leurs dépens Jim et Roy, tandis que le froid de l'hiver s'installe et que leur rêve bucolique tourne rapidement au cauchemar. Entre l'homme et la nature ensuite : une nature sublime, certes, mais indifférente aux désirs qu'elle fait naître, aux fantasmes primitifs qu'elle inspire. L'éblouissement poétique de Thoreau se transforme en aveuglement, l'échange nourricier en dialogue de sourd. Dans une langue austère comme le vent, coupante comme la glace, Vann explore l'impossibilité de la fuite et révoque l'espoir d'un illusoire recommencement. Son talent est grand, torturé, atypique : même s'il a placé d'emblée la barre très haut, on attend qu'il réédite bientôt ce coup de maître.
Une jeune fille blanche, fille d'un ex-champion du monde Springbok, est retrouvée morte, affreusement défigurée, dans un jardin public du Cap, après avoir absorbé une substance inconnue aux pouvoirs effrayants. Le chef de la police criminelle Ali Neumann, d'origine zouloue, va devoir remonter la piste de l'assassin - et des trafiquants de drogue - à travers la jungle des townships, jusqu'aux villas cossues des notables afrikaners...
D'accord, on a mis le temps... Zulu a déjà raflé toutes les récompenses, du très spécialisé Prix mystère de la critique au très consensuel Grand prix des lectrices de Elle, section policier. Sans doute avions-nous peur d'y trouver l'un de ces «polars ethniques» où la couleur locale tient lieu de style et le décor d'univers. Mais Caryl Férey ne fait ni dans la carte postale, ni dans le reportage chic et choc, et se garde aussi bien des clichés pour touristes que des discours socio-politiques pré-digérés. Sa vision de l'Afrique du sud, complexe, profuse, kaléidoscopique, s'incarne dans des personnages passionnants, au premier rang desquels Ali Neumann lui-même. Ce bourreau de travail surdoué, s'il poursuit sans répit les malfaiteurs, est lui-même la proie de terribles souvenirs : son père et son frère ont péri assassiné par des miliciens noirs de l'Inkatha, organisation rivale de l'A.N.C. Depuis, un lourd secret le hante, que les lecteurs ne découvriront qu'à la fin... Mais il y a aussi son assistant Brian, Afrikaner en rupture de caste, qui traîne son mal-être de conquêtes faciles en gueules de bois. Josephina, la mère d'Ali, et sa force tranquille. Zina, la sculpturale danseuse, mémoire vivante de la culture zouloue. L'odieux Terreblanche, dont la montre coûteuse marque encore l'heure de l'apartheid. Et tout le petit peuple des townships, des squats, des shebeens, ces cabarets poisseux où l'on tente de noyer la misère dans la bière frelatée, le sexe et la drogue. À la fois touchant et horrifique, cet opéra moderne trouve son épilogue dans les dunes grandioses du désert de Namib ; mais ni le vent ni le sable ne pourront effacer sa marque dans l'esprit du lecteur.
Avec Zulu, le roman noir français tient l'une de ses pièces maîtresses. Ce n'est pas tous les jours que nos compatriotes se montrent dignes de James Ellroy et de Dennis Lehane. Nous nous en voulons un peu de l'avoir découvert aussi tard... mais notre lenteur a moins un avantage : le livre est désormais en poche. 7,70 pour un texte de cette envergure, c'est donné...
Lors du mariage de sa fille, Murdo Munro, qui approche de la vieillesse, tire un bilan catastrophique de son existence. Redoutant de finir ses jours auprès d'une épouse acariâtre qu'il n'aime plus depuis longtemps, il quitte l'église en pleine cérémonie, met le feu à sa maison et s'enfuit. Commence alors un périple déroutant et chaotique à travers les sublimes paysages de l'ouest de l'Ecosse.
Le coeur de l'hiver (Métailié 2006), du même auteur, nous avait déjà subjugués par sa force et sa beauté austère. Avec Vers l'aube, Dominic Cooper explore à nouveau l'âme d'un personnage apparemment fruste mais souterrainement complexe qui, incapable de formuler ses angoisses, ne trouve de répit que dans une confrontation à la fois brutale et émerveillée avec la nature. Cette nature - des collines, des rocs, de la bruyère, des lacs scintillants, une mer omniprésente même quand on ne la voit pas -, il la décrit avec une acuité peu commune, attentif à la moindre variation de lumière, de perspective, au plus petit insecte, aux sensations diverses qu'éprouve le vagabond. Loin d'être un décor, elle est au contraire le véritable personnage central du livre : on pense à Giono et à Tarjei Vesaas, écrivains qui, tout comme Cooper, ont su frotter comme des silex le coeur de leurs personnages aux parois d'un monde fascinant, menaçant, enivrant, pour produire l'étincelle de la beauté. On n'est pas près d'oublier la trajectoire erratique de Murdo Munro, ni la beauté du spectacle sauvage qui entre en résonance avec ses espoirs, ses peurs et ses doutes.
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