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Il y a des livres que l'on a peur de relire. Leur souvenir est si éblouissant que l'on redoute de le ternir. Mais parfois il faut savoir sauter le pas : se lancer dans cette singulière aventure de la redécouverte, au risque de bouleverser quelque peu notre panthéon personnel. Le hasard a voulu que, dans la même semaine, deux de ces livres soient réédités...
Bonne nouvelle ! Ni l'un ni l'autre n'ont pris une seule ride !
La forêt de cristal, de J. G. Ballard, Denoël, collection Lunes d'encre (nouvelle et remarquable traduction de Michel Pagel).
Directeur d'une léproserie, le docteur Sanders se rend à Mont-Royal, un endroit perdu du Cameroun au bord du fleuve Matarre, pour retrouver deux de ses anciens collaborateurs. Mais le périmètre est sécurisé par l'armée : la forêt équatoriale connaît là-bas une bien étrange métamorphose...
La forêt de cristal est le premier chef-d'oeuvre du grand écrivain anglais J. G. Ballard. Clôturant le «cycle des catastrophes» après Le vent de nulle part, Sécheresse et Le monde englouti (voir notre site), il est aussi le dernier roman de science-fiction «classique» de Ballard - quoique le mot «classique», pour qualifier cette oeuvre singulière qui doit plus aux surréalistes qu'à Van Vogt et à Asimov, ne soit pas des plus heureux - La beauté de ce livre est avant tout visuelle et fantasmatique. Les descriptions de la forêt cristallisée évoquent les tableaux de Miró ou de Dali ; enchâssés dans leur gaine de cristal, les plantes, les animaux - et bientôt les êtres humains - deviennent des créatures fabuleuses, à la fois monstrueuses et fascinantes. Le cristal qui gangrène peu à peu la forêt, à l'image d'une lèpre métaphysique, n'est pas synonyme de destruction : il matérialise au contraire un rêve d'immortalité, où la contemplation de la nature, rehaussée par une sorte d'art cosmique, mettrait fin à la dictature du temps. Un à un, les personnages tourmentés et hallucinés de Ballard succombent à cette vénéneuse splendeur. La forêt de cristal est bien un joyau dont le scintillement n'est pas prêt de s'éteindre...
Il y a des livres que l'on a peur de relire. Leur souvenir est si éblouissant que l'on redoute de le ternir. Mais parfois il faut savoir sauter le pas : se lancer dans cette singulière aventure de la redécouverte, au risque de bouleverser quelque peu notre panthéon personnel. Le hasard a voulu que, dans la même semaine, deux de ces livres soient réédités.
Bonne nouvelle ! Ni l'un ni l'autre n'ont pris une seule ride !
L'oeil du purgatoire, de Jacques Spitz, L'Arbre vengeur.
Le peintre Poldonski n'a plus goût à rien. La compagnie de ses semblables l'écoeure ; son génie est incompris, son art impuissant à transfigurer un quotidien banal et sinistre. Mais l'extravagant inventeur Dagerlöff lui fait une proposition singulière : un «voyage dans la causalité». Il inocule au peintre un bacille qui attaque ses organes visuels, et lui permet de voir les choses telles qu'elles seront dans le futur : le mégot à la place de la cigarette, la charogne à celle de la viande...
Un autre joyau surréaliste ! Auteur culte chez les - rares - amateurs de science-fiction française, Jacques Spitz compose ici son chef-d'oeuvre : un ébouriffant voyage au pays du devenir. Ce qui frappe le lecteur, et le captive, c'est l'implacable rigueur du cauchemar de Podlonski, sa logique sans faille, son évidence existentielle. Pas à pas, le peintre découvre la macabre réalité du lendemain. Dans la vitrine des fleuristes, il voit le destin inéluctable du plus magnifique bourgeon : la flétrissure. Les objets vieillissent autour de lui, ses propres vêtements deviennent des hardes. À mesure que le virus contamine sa vision et que s'accélère le processus, il dérive loin de ses semblables, qui lui apparaissent bientôt sous la forme de squelettes. Le cauchemar culmine dans cette scène stupéfiante où Podlonski, debout devant un miroir, assiste ? à sa propre mort ! «La glace me renvoie mon visage de cadavre, mon oeil fixe et vitreux, mon teint à faire peur, mes traits encore marqués par les luttes de l'agonie.» La fable scientifique est menée jusqu'à son terme, avec une précision méticuleuse ; et cette méticulosité même débouche sur un univers frénétique, hallucinatoire, un peu comme si Lautréamont s'était emparé d'un canevas de Jules Verne pour bâtir un conte d ?horreur. Fenêtre ouverte sur l'inconnu, L'oeil du purgatoire plonge dans ceux du lecteur, et continue de le hanter bien après la dernière page.
Angleterre, 1962. Dans le petit hôtel très middle-class d'une station balnéaire, Edward et Florence s'apprêtent à passer leur nuit de noces. Ils sont jeunes, ils s'aiment sincèrement - mais cela suffira-t-il pour surmonter leurs craintes, leurs inhibitions, voire, dans le cas de Florence, une répulsion inavouée pour le sexe ?
Après deux livres de la classe d'Expiation et de Samedi, on aurait presque admis de Ian McEwan une petite baisse de régime - Il n'en est rien ! Dans un registre certes moins ample, mais tout aussi profond, Sur la plage de Chesil est encore une parfaite réussite. McEwan se montre bien le digne héritier d'Henry James, par sa façon de traquer la vérité des êtres sans jamais en épuiser le mystère. Pour expliquer l'aversion de Florence, il aurait pu sombrer dans le freudisme de bazar - mais la «piste» oedipienne n'est que subtilement évoquée - ou bien incriminer sans nuance la pudibonderie d'une époque révolue. Certes, l'Angleterre provinciale de ce début des sixties n'est pas exactement celle du swinging London - mais là encore, McEwan se garde des simplifications sociologiques à l'emporte-pièce : témoin ce final bouleversant où la jeune fille «refoulée» fait montre d'une audace tout à fait paradoxale. L'auteur, cependant, est loin de se désintéresser de la problématique sociale : elle innerve au contraire tous ses livres. Dans Expiation, les préjugés de classe sont autant responsables du drame que la terrible méprise de Briony ; et dans Samedi, l'irruption du «voyou» Baxter vient bousculer l'existence patricienne d'Henry Perowne. Dans Sur la plage de Chesil, face aux parents de Florence - un homme d'affaires prospère et une don d'Oxford - ceux d'Edward ne font pas le poids. 1935, 2003, 1962 : rien, au fond, ne change vraiment. On pense alors à un autre maître de McEwan, Thomas Hardy, à l'amertume des personnages de Jude l'obscur ou de Tess d'Uberville devant l'infranchissable fossé qui sépare les êtres.
Infirme et désespéré, Piotruś se plante au beau milieu du marché de Tel-Aviv avec une pancarte autour du cou : «À vendre.» Et il trouve acquéreur... Mme Zinn l'embauche pour occuper les toilettes de son appartement et décourager ainsi ses sous-locataires.
C'est une farce, oui, mais une farce grinçante. À propos de ce livre, on a souvent évoqué Kafka, Beckett, Gombrowicz, et leurs personnages grotesques exécutant une dernière pirouette avant de sombrer dans l'abîme. L'homme selon Lipski n'est qu'un «sac de glouglous, tout mou, tout humide, et percé de trous.» Cependant, cette philosophie tragique est illuminée de fulgurances poétiques, de beautés aussi ensorcelantes que Batia, la jeune artiste voluptueuse, dont les apparitions inopinées arrache Piotruś à sa prison sanitaire...
Voilà bien résumé l'étrange destin de Leo Lipski. Atteint d'hémiplégie après avoir contracté le typhus en Iran, il ne pourra plus compter, pour s'évader de la prison de son propre corps, que sur le pouvoir capricieux de la littérature.
Piotruś est une oeuvre inclassable, dérangeante, à la fois baroque par son style et austère par sa métaphysique. Il fallait l'audace et le flair de nos chercheurs d'or de l'Arbre vengeur pour exhumer une telle pépite !
Eléazard von Wogau, érudit fraîchement divorcé, traîne son mal de vivre au milieu des fastes décatis de la ville d'Alcântara, Brésil. L'un de ses anciens condisciples lui fait parvenir un manuscrit concernant Athanase Kircher, savant jésuite bien oublié du XVIIème, dont il entreprend l'exégèse. Pendant ce temps, son ex-épouse Elaine remonte le fleuve Paraguay et s'enfonce dans la jungle amazonienne pour une expédition archéologique qui tourne au cauchemar - Pendant ce temps, leur fille Moéma glisse sur la pente savonneuse de l'addiction et de la haine de soi - Pendant ce temps, Moreira, gouverneur de la Province d'Alcântara, échafaude une machiavélique opération immobilière avec la bénédiction du Pentagone - Pendant ce temps, le jeune Nelson, mendiant et pickpocket infirme, rumine des projets de vengeance à l'encontre dudit gouverneur.
Enfin ! On en tient enfin un ! Nous voulons dire : un roman français dont la folle ambition, la complexité assumée et transcendée, la stupéfiante maîtrise rejoignent celles des grands livres de la littérature mondiale - et l'on n'avait pas vu ça depuis longtemps, peut-être depuis le mémorable Montée en première ligne de Jean Guerreschi. On ne sait où donner de la plume pour rendre justice à cet opus extravagant : les adjectifs qui viennent à l'esprit pour le circonvenir - érudit, baroque, inspiré, échevelé ? - vous filent entre les doigts comme les pièces d'une monnaie qui n'aurait plus cours. Par quel bout prendre ce maître-livre ? Par quel versant escalader une telle montagne ? Le versant Kircher, ce savant adulé en son temps mais bien oublié aujourd'hui - ses intuitions enthousiastes ont fait long feu - mais dont la tentative désespérée d'harmoniser, de lire le monde force encore l'admiration - Le versant Eléazard, exégète borgésien du précédent, qui se perd et se retrouve à la fois dans une entreprise biographique vouée à l'échec - Le versant Elaine, et sa dérive amazonienne digne du Aguirre de Werner Herzog - Ou le versant Brésil, tout simplement ? Un pays travaillé par des traditions mystérieuses et tenaces, des complots cyniques, des révoltes sans espoir. On ne dira pas comment l'oeuvre de Kircher, mort à Rome en 1680, se trouve sollicitée au beau milieu de la jungle amazonienne à la fin du XXème siècle. Ni pourquoi Eléazard, d'un clic de souris, efface sans regret l'exégèse qui aurait dû être le sommet de sa carrière - Ni de quelle manière stupéfiante se termine l'expédition d'Elaine - On ne dira rien de plus, car on se plait à imaginer les lecteurs de cet article en route vers leur librairie préférée - la nôtre, de préférence, mais pour la bonne cause nous serons magnanimes -, on entend déjà leurs pas précipités sur le trottoir devant la boutique, et l'on s'apprête déjà à les régaler d'un festin rare, Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès.
Il paraît que les jurés du Goncourt ont pris de bonnes résolutions... Qu'ils ne ratent pas cette occasion de le prouver !
29 août 1909 : Freud, accompagné de ses disciples Jung et Ferenczi, arrive à New York pour une série de conférences. Mais la puritaine Amérique est-elle prête à accepter une théorie aussi sulfureuse que la psychanalyse ? Le soir même, une jeune fille est assassinée dans un grand hôtel particulier de New York ; et le lendemain une autre jeune fille, Nora Acton, échappe de peu au même destin, mais elle a perdu l'usage de la parole et le souvenir de son agresseur. Une analyse, conduite par le jeune Stratham Younger sur les conseils de son maître Freud, saura-t-elle lui rendre la mémoire ? Et le fringant inspecteur Littlemore parviendra-t-il à démêler ce macabre écheveau ?
Le risque était grand d'étouffer la fiction policière sous une documentation encombrante. Jed Rubenfeld évite l'écueil brillamment ! Du début à la fin, L'Interprétation des meurtres demeure un thriller haletant, et livre son lot de rebondissements, de fausses pistes et de suspense. Et en même temps, ce moment-clé de l'histoire de la psychanalyse est traité avec sérieux et profondeur. À la fois lumineux et complexe, le personnage de Freud domine ce roman foisonnant. Sans schématiser ni ennuyer le profane, Rubenfeld nous éclaire sur ses dissensions avec Jung, et rend compte des réticences de cette encore jeune nation américaine, sûre de détenir la vérité, pour une théorie qui fait la part belle au doute. Mais la plus grande réussite de ce roman, c'est sans conteste son décor : un New York en pleine mutation où les automobiles supplantent peu à peu les voitures à chevaux, et où les pompes fastueuses de Gramercy Park côtoient la misère des quartiers ouvriers et les bas-fonds de Chinatown.
Un décor en quelque sorte structuré selon la topique de Freud. Dans les orgueilleux gratte-ciels qui surgissent du sol comme des champignons - naïfs symboles phalliques d'une civilisation conquérante - des craquements sinistres se font entendre, des passages secrets permettent aux assassins de s'enfuir et aux désirs les plus inavouables de s'accomplir. Et la vérité finira par surgir des profondeurs : de ce caisson étanche immergé sous l'Hudson pour permettre la construction du pont de Manhattan (claustrophobes, attention ! La scène est hallucinante de réalisme !) «L'Amérique, je le crains, n'est qu'une erreur. Gigantesque, certes, mais ce n'en est pas moins une erreur» dira le personnage de Freud à la fin du livre. Il n'est pas si courant qu'un roman policier interroge l'histoire des idées, et l'Histoire tout court, avec autant de force !
Le capitaine Belalcazar et son équipage partent à la recherche de la légendaire cité de Païtiti, et de son Eldorado : surprises, obstacles de toutes sortes et aventures magiques sont au rendez-vous de ce roman picaresque au style parodique et débridé. Pluyette confronte ses personnages hauts en couleur à des situations improbables, paradoxes spatiaux, anomalies physiques ; mais c'est probablement le lecteur qui, au sortir de ce conte farfelu, a connu la plus belle aventure...
Amnésique, James Purdew n'a pas vraiment conscience de l'être : son problème au contraire, ce sont les souvenirs. Certains qui lui échappent, d'autres qui, au contraire, ne semblent pas lui appartenir. Son journal intime aurait pu le mettre sur la voie, mais l'un des cahiers est enfermé dans un coffret dont il a perdu la clé... Après une rupture amoureuse, James revient en Angleterre, sur les lieux de sa jeunesse, pour tenter de reconstituer le puzzle.
Voici un livre dense, surprenant, touffu, et follement ambitieux. Le nom du personnage principal, Purdew, ressemble fichtrement au mot français perdu prononcé à l'anglaise. Et c'est vrai que James se perd dans un dédale de «vrais-faux» souvenirs, d'hallucinations baroques, de troubles nostalgies ; mais le lecteur jubile, entraîné dans ce jeu de piste qui n'est chaotique qu'en apparence, glanant çà et là des indices aussitôt balayés par une nouvelle hypothèse. À l'évidence, Sam Taylor est lui-même un dévoreur de livres. Sa liste de remerciements inclut des personnes réelles, des écrivains emblématiques - Borges, Larkin, Stevenson -, et des personnages de films ou de romans qui ont tous eu maille à partir avec cette maîtresse versatile : la mémoire. John Scottie Fergusson, le détective halluciné du Vertigo d'Hitchcock, Duncan Thaw, le héros tourmenté du monumental Lanark d'Alasdair Gray. Mais au-delà du thème de l'amnésie en pointe un autre, encore plus passionnant, celui du devenir. Sommes-nous un ou plusieurs ? Les différents James du passé ne continuent-ils pas d'exister quelque part... et le James futur, lui, n'existe-t-il pas déjà ? Ludique, érudit, retors, polymorphe, L'Amnésique nous offre en prime l'extravagante biographie d'un philosophe imaginaire, et une vénéneuse enquête victorienne qui aurait mérité à elle seule d'être publiée. Sam Taylor, un auteur à suivre ? Oui, mille fois oui... même s'il faut peut-être emprunter à Ariane pour l'occasion un morceau de son célèbre fil...
Sur Islay, une île du sud-ouest de l'Ecosse où le whisky coule plus abondamment que le vin de messe, le prêtre catholique Ebenezer Krook passe une nuit avec Mary Guthrie, sa jeune paroisienne. Ce pourrait être le début d'un drame passionnel : il n'en est rien, car aussitôt réunis les deux personnages se séparent. Tandis que Krook, épaulé par un journaliste communiste rencontré fortuitement au comptoir entre deux whiskys, Krook quitte les ordres de manière tonitruante et s'installe à Edimbourg où il démarre sans enthousiasme une carrière de libraire. Mary, de son côté, se lance dans les études universitaires et décide de consacrer ses travaux à un certain Thomas Lockhart de Glenmarkie : écrivain extravagant, traducteur de Rabelais, mort des suites d'une hilarité compulsive en apprenant le retour du roi Charles II sur le trône d'Angleterre. Découragée par le manque d'informations à son sujet, Mary décide d'étoffer son mémoire en rencontrant directement les descendants de Lockhart. Accueillie avec réticence par ces derniers, elle est néanmoins autorisée par le maître des lieux à prendre ses quartiers dans la demeure familiale délabrée pour y mener librement ses recherches. Parmi les archives et les personnages fantasques qui peuplent ces murs, Mary ne tarde pas à découvrir l'existence d'un prodigieux meuble, dont les trente-deux tiroirs scellés par un mécanisme aux innombrables combinaisons sont censés receler le trésor de l'ancêtre facétieux : six diamants d'une valeur inestimable demeurés introuvables à sa mort.
Alors que Mary poursuit sa quête universitaire dans les entrailles du manoir des Glenmarkie, Krook s'immerge progressivement dans son nouvel univers littéraire. Les zones d'ombre de son passé s'entrelacent peu à peu dans les chapitres des grands écrivains, dévoilant page après page le souvenir mal cicatrisé d'un père disparu. Mais en suivant le fil de cette introspection récessive, Krook découvre que son destin est également lié à celui des Glenmarkie.
Quête de soi, recherche des origines, chasse au trésor, Les Maîtres de Glenmarkie entrecroise avec talent les genres et les registres dans une narration polyphonique qui s'avère captivante dès les premières pages. Les personnages somptueusement esquissés, la richesse d'une intrigue dont les multiples rebondissements se teintent parfois d'une coloration policière ou historique, immunisent littéralement le lecteur contre toute forme de déception. On y décèle de surcroît, en palimpseste, un vibrant hommage à la littérature anglo-saxonne dont l'auteur est féru. La silhouette de Dickens, le souffle de Stevenson, l'ombre d'Orwell et de tant d'autres encore, présents ou dissimulés entre les lignes, confèrent à ce roman une résonance littéraire d'une rare finesse. Mais au-delà de son sens inné de l'intertextualité et de sa grande fluidité stylistique, Jean-Pierre Ohl nous offre avant tout une oeuvre particulièrement aboutie, dont la trame narrative parfaitement tissée réjouira les lecteurs les plus avides de sensations romanesques. Avec l'humilité qui le caractérise, il nous invite, l'espace d'un livre, à nous remémorer que la littérature est avant toute chose une affaire de plaisir. En ce sens plus qu'en tout autre, il a parfaitement remporté son pari.
Après un accident de voiture, Juan Cabo a perdu la mémoire. À son réveil, on lui apprend qu'il est un écrivain célèbre. Peu avant le drame, il a noté cette phrase dans son carnet : «Je suis tombé amoureux d'une femme inconnue.» Mais s'agit-il d'une allusion à un événement réel ou bien d'un début de roman ?
Daphné disparue a été publié en Espagne la même année que La caverne des idées, et de nombreux points de convergence existent entre les deux livres. Dans l'un et l'autre, Somoza noue et dénoue les fils de son écheveau favori : l'intrication du réel et de la littérature. Ses personnages vivent dans un monde où la ligne de partage entre réel et imaginaire n'est pas nettement tracée ; où l'essentiel n'est pas de démêler le vrai du faux, mais de savoir ce qui a du sens et ce qui n'en a pas. Ce sens ne cesse de miroiter, puis de filer entre leurs doigts comme de l'eau vive : expérience ô combien frustrante mais c'est peut-être justement dans cette frustration que réside le sens ! Émaillé de trouvailles cocasses et poétiques - ce restaurant fréquenté uniquement par des plumitifs qui passent plus de temps à écrire ce qu'ils voient qu'à manger, cette «muse professionnelle» posant pour des écrivains en mal d'inspiration, cet éditeur qui commande à plusieurs centaines d'auteurs le récit exhaustif d'une même nuit madrilène - Daphné disparue est une subtile méditation qui se lit comme un thriller : du Raymond Roussel revu et corrigé par Chandler ou Hammett. Un plaisir de lecture à la fois intense et raffiné.
«Son visage était aussi rond et aussi banal qu'une pomme du Norfolk ; ses yeux étaient aussi vides que la mer du Nord». Ainsi apparaît, dans sa première enquête, l'un des détectives les plus originaux de l'histoire du roman policier : le père Brown n'a rien de remarquable, mais il remarque tout. Il est insignifiant, mais il sait découvrir le sens caché des choses. Sa sagacité n'a d'égale que celle de Sherlock Holmes ; comme lui, il ordonne le chaos des indices contradictoires en un récit lumineux qui laisse le lecteur pantois d'admiration. Et il dépasse même le limier de Baker Street car il puise sa force, non seulement dans la science et la froide logique, mais aussi dans sa connaissance profonde des labyrinthes de l'esprit humain. Avec ce personnage hors du commun, la subtilité, l'ironie et le génie du paradoxe de Chesterton (1874-1936) atteignent leur apogée.
L'intégralité des enquêtes du Père Brown est enfin disponible en français. Ne nous refusons pas ce festival d'intelligence !
À lire d'une traite, jusque tard dans la nuit... ou bien à grignoter, une histoire après l'autre, comme une délicieuse plaque de chocolat que l'on fait durer le plus longtemps possible !
C'est quand, déjà, la fin du monde ?
J. G. Ballard poète de l'apocalypse
On avait tendance à l'oublier : J. G. Ballard, auteur du cultissime Crash !, a débuté sa carrière par de somptueux romans de science-fiction. Oubli réparé aujourd'hui avec la réédition de Sécheresse et du Monde englouti dans l'excellente collection Lunes d'encre chez Denoël. Ces deux romans composent, avec Le vent de nulle part et La forêt de cristal, une sorte de quadriptyque de l'apocalypse dans lequel Ballard imagine notre bonne vieille terre soumise à la fureur des quatre éléments déchaînés.
Dans les années soixante, on ne parlait pas encore du réchauffement climatique : les écrivains de science-fiction nous ont habitués, depuis Verne et Wells, à ce genre de prémonition. Sécheresse et Le monde englouti décrivent les deux mâchoires du piège qui va peut-être se refermer sur l'humanité : la raréfaction de l'eau potable et la montée des océans. Mais là n'est pas leur intérêt principal. Nourri de poésie et de peinture surréalistes, Ballard met en scène la vénéneuse beauté de nos cauchemars. Son univers, véritable paysage mental qu'auraient pu illustrer Miró ou Dali, fascine au moins autant qu'il effraie : dans Sécheresse, des «bergers de l'eau» poussent devant eux, sur la terre saturée de sel, une flaque péniblement arrachée à la mer ; et dans Le monde englouti, des iguanes prennent possession de nos villes et de nos immeubles. Les mondes imaginaires de J. G. Ballard ne ressemblent, on l'aura compris, à aucun autre : "Nous vivons, écrit-il, à l'intérieur d'un énorme roman. Il devient de moins en moins nécessaire pour l'écrivain de donner un contenu fictif à son oeuvre, la fiction est déjà là. Le travail du romancier est d'inventer la réalité."
Et cette réalité-là, malgré le pessimisme radical de son auteur, pourrait bien receler encore une petite lueur d'espoir. À la dernière ligne de Sécheresse, la pluie tombe enfin...
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