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Et si "la liseuse" que le monde du livre craint tant n'était pas un objet dur, froid et lisse, mais en fait une lectrice de la nouvelle génération, une stagiaire rousse qui s'habillerait en jaune avec des idées fraîches ? Et si l'électronique, déjà obsolète dans six mois, était l'occasion pour un éditeur d'expérience de partager celle-ci, de la faire passer à une nouvelle génération qui n'a peur de rien ? C'est en substance ce que l'on retire à la lecture du roman de Paul Fournel qui nous convainc que "l'édition est sexuellement transmissible". Le livre est affaire de communication donc, quelle qu'elle soit, et c'est le but de ce présent billet. Lisez Fournel !
Marmite fabuleuse dans laquelle Perec a mélangé tous ses ingrédients, tableau en trompe-l'oeil où il a caché toutes ses obsessions, Le Condottiere est un texte épineux, fourre-tout, d'où partiront tant de chefs d'oeuvre. Gaspard est enfermé, seul face à sa vie, ses ratés, ses doutes et à ce qu'il lui reste de temps. Si l'on sent que le texte a été coupé, jugé trop long par les éditeurs de l'époque, le lecteur d'aujourd'hui ne peut qu'être frustré par ces chapitres absents. On aurait aimé en avoir davantage, en savoir plus sur l'esprit et le parcours de Gaspard. Sublime hommage toutefois que ces manques pour un auteur qui écrivait tant sur la mémoire et le vide qu'elle laisse.
Roman posthume, Cartons nous fait vivre un entre-deux douloureux avec la plume formidable de Garnier, une plume acerbe, piquante, émouvante, perclue pourtant de noir. Il nous raconte l'histoire d'un homme perdu qui se remet, qui s'en remet, aux cartons avant d'affronter une nouvelle maison, une nouvelle vie. Il y rencontrera des évidences, des étrangetés, devra reprendre des décisions. C'est simple comme le quotidien, aussi lumineux et aussi noir.
"Eléctrico W" est un roman sinueux comme un fleuve. Ca tombe bien, il en sera question. D'un père suicidé et d'un chagrin d'amour, le narrateur partira pour Lisbonne où il devra travailler avec un confrère sur le procès d'un étrange meurtrier. Mais le dit confrère couche avec la responsable du chagrin d'amour et voilà un delta amoureux qui lance la remontée du fleuve, la vie vers le passé, à contre-courant. Le roman, parcheminé par les courtes sentences d'un auteur énigmatique, croisera des femmes blessées, blessantes, des femmes prétextes, des hommes blessants, blessés, des hommes que l'on fuit pour mieux les retrouver. Voilà l'un des premiers beaux textes de cette rentrée : sinueux, berçant, aux superbes personnages et dont les deux derniers tiers vous emporteront en une nuit.
Entre polar et anticipation, théâtre et psychologie, "L'appât" dresse le tableau d'un monde disséqué, normé, raisonné où la moindre réaction humaine, du plaisir à la douleur, est analysée, quantifiée et utilisée. Somoza, spécialiste de cette dissection psychiatrique, y mêle avec génie Shakespeare en faisant de son oeuvre la Bible de l'âme humaine. Diana, l'héroïne à la fois actrice-enquêtrice-psychologue, plonge dans les méandres des philias humaines pour suivre un psychopathe incompréhensible. Du grand Somoza : original, rythmé, juste. Incomparable !
Voilà un roman qui a pour thème son propre signifiant : le langage. Dans une ville antique, un scribe se voit confier la tâche de recopier les règles religieuses strictes qui dictent leurs quotidiens. La présence d'un "étranger" qui l'assiste au quotidien va lui ouvrir les portes de la linguistique, de l'interprétation des mots, des multiples sens du langage. Les répercussions en seront multiples, terribles, au point de semer le chaos, la mort mais aussi l'amour et l'Histoire. Servi par une langue étonnamment claire et simple pour un sujet de cette envergure, ce roman donne à réfléchir sur ce qui a fait nos civilisations d'aujourd'hui : la Bible, le Coran, la politique, la frontière des langues étrangères. Un livre inhabituel dans cette production de rentrée littéraire 2011 et donc bienvenu !
Ôyez âmes moribondes, le temps de l'aventure est revenu en librairie ! Rangez claviers, factures et soucis pour suivre Miguel de Cervantès, oui, LE Cervantès, sur le pont d'un navire à trancher du jarret de pirate. Si comme lui vous y survivez, c'est sous le statut d'esclave que vous verrez la mercantile Alger... Ici les esclaves de bonne condition vivent à ciel ouvert, comme Miguel. Tout s'achète, sauf la liberté... Et l'amour, bien sûr... Surtout quand on convoite la fille du chef ! Devinez par où le bât blesse... Il n'y a rien d'autre à ajouter : le style épique, quand il souffle ainsi, est salvateur.
"Pour certains, il s'agissait d'un rendez-vous réservé aux hommes, où il était question de femmes." Voilà la première phrase et le résumé tout simple du dernier roman de Benacquista, sûrement son texte le plus abouti, le plus intime mais pourtant le plus universel. On y suit trois hommes qui viennent dans ce cercle par des destins divers. Par leur truchement, on découvrira un inventaire à la Perec d'autres hommes, pleins de couleurs, de saveurs et d'aventures. Yves, trompé par sa femme, veut connaître toutes les femmes du monde : il s'en remettra aux prostituées pour le faire. Philippe, philosophe à façade médiatique, se perdra auprès de son exact opposé avant de retrouver ses valeurs puis, au passage, l'amour de sa vie. Denis, enfin, qui s'imagine que les femmes le fuient, le punissent au nom de tous les hommes.
Le texte est d'une limpidité exemplaire : il donne l'impression d'avoir été écrit d'une seule traite. Aucun mot, aucun passage n'est de trop. Si le couple Philippe-Mia est loin du commun des français, il reste toutefois l'exemple de certaines situations qui, malgré leurs extrêmes, existent bien.
A lire et surtout à conseiller. Il le mérite !
Cahin-chaos. C'est ce qui définirait le mieux le parcours de ces "tous les trois". Pour son premier roman, Gaël Brunet s'attache à re-composer par écrit l'équilibre familial qui lui-même se recompose après la perte de la mère, de la femme. L'absence de pathos évident de la part du père, personnage principal, peut engendrer une impression de distance et de froideur, mais l'attachement qu'il voue à ses enfants et le déroulement du quotidien, quasi perecquien dans son importance linéaire, explique sa retenue et sa démarche. Le tout forme un ensemble brinquebalant, volontairement maladroit. Cahin-caha, donc. On y lit de jolies pépites de révolte ordinaire et d'émotions pleines de poésie : la scène du déjeuner avec la belle-famille croyante, le moment délicat de la fête des mères...
Si la couverture n'évoque pas un mandala, c'est pourtant bien de cela dont il s'agit dans ce roman. Partir des apparences extérieures pour se concentrer sur les lumières vives de l'intérieur, voilà un défi d'écriture que Jean-Marie Blas de Roblès relève de son habileté désormais reconnaissable. En deux lignes il croque Lyon, l'une de ses rues, l'un de ses lycées, un gardien solitaire, son passé trouble, sa passion dévorante et le voisinage qui meuble l'immeuble. La poésie émane des inquiétudes, des contrariétés, des évènements qui font rebondir vers un ailleurs ou au contraire vers l'intérieur, au plus près. C'est ainsi que Bastien, gardien d'un lycée jésuite, va se tourner vers sa voisine, mère célibataire, et son fils de cinq ans, garçon sensible qui se fera narrateur une fois adulte, puis vers le fil rouge de sa vie, le coeur de son mandala : le Tibet. S'en suivra des changements inattendus, un voyage inespéré, une acceptation du temps qui passe et la vieillesse bienvenue.
Après l'aventure brésilienne de "Là où les tigres sont chez eux", Zulma nous livre ici un condensé de spiritualité apaisante. Vivement la rentrée 2011 !
"Cleer. Be yourself." un Groupe international qui ne vend aucun produit phare, mais qui est partout, qui réussit tout. Dans une telle entreprise, lorsque de légers incidents arrivent, (suicides, espionnage industriel, produits défectueux...) c'est la Cohésion Interne qui entre en jeu, ainsi que nos deux personnages principaux, Tran et Audiberti. Et avec eux, l'étrange s'invite dans ce qui est nommé d'emblée comme une "fantasy corporate"... Enfin une fantasy intelligente ! Kloetzer mari et femme ont créé un univers à la fois d'aujourd'hui, de demain et d'ailleurs. Melle Audiberti, très couvée par ses supérieurs, possède une empathie quasi surnaturelle grâce à sa "formation Karenberg" et elle semble voyager dans une constante rêverie. Rêverie qui offre une légèreté bienvenue dans un texte dense qui se veut aussi être une critique du langage de l'administration et des grandes entreprises : lourd, anglo-saxon et inaccessible aux non-initiés. Sous forme de quasi nouvelles, le roman prend forme à travers l'évolution émotionnelle et carriériste des protagonistes. Une belle réussite pour la science-fiction française : c'est exigent, original, maîtrisé. Pour les amateurs du genre, les Kloetzer font un petit clin d'oeil en insérant dans le texte, en même temps que des noms d'auteur de littérature "blanche", des titres importants de la science-fiction actuelle.
Sans doute LE roman historique de la rentrée, même si l'éditeur le présente plutôt comme une roman de "mémoire familial". Il n'empêche que ces destins croisés de deux familles, l'une espagnole, l'autre française, nous font voyager d'une décennie à l'autre dans un vingtième siècle en plein chamboulement. Barcelone semble être un sujet inépuisable pour les auteurs, qu'ils soient d'un côté ou de l'autre des Pyrénées. Ici les personnages de Vincent Borel, d'une vérité rare, pensent y trouver de jours meilleurs pour ne plonger de que Charybde en Scylla. Tout cela mènera le lecteur entre les murs du camp de Mauthausen, point de chute terrible mais aussi point de départ déroutant de ce roman fleuve. L'écriture est ciselée, aucun mot n'y est en trop, les contextes historiques sont dépeints avec la justesse des moeurs de l'époque et le tout propose une oeuvre dense, complète. Première très belle découverte de cette rentrée. Bonne lecture !
Voici la ré-édition de trois romans noirs, initialement parus chez Fleuve Noir et sublimés par les éditions Zulma dans une présentation à l'habituelle superbe, de P. Garnier le "styliste du détail juste". Des collisions de vies simples, des formules évidentes et pourtant jamais vues, de l'humour ciselé, parfois mordant, souvent coupant, voilà le programme. Ici, pas de détails du quotidien avant de plonger dans la noirceur, à la Douglas Kennedy, non, ici la noirceur embaume le quotidien d'un piment doux-amer et le tout est sculpté comme un Rodin. Certains des textes délivrent d'autre part une langueur idéale pour une lecture au soleil.
Voilà un texte célèbre pour la curiosité qu'il suscite et la série américaine "United States of Tara" ne fait qu'amplifier le phénomène. Billy Milligan, c'est un jeune homme découvert à la fin des années 70, abritant pas moins de 24 personnes... dans sa tête. Billy est réel, il vit toujours et il est saisissant de trouver des photos de lui sur Google tout en poursuivant la lecture du livre. Histoire vraie donc, qui se lit comme un roman. Jamais racoleur, exhibitionniste pour le bien commun, ce texte évite les écueils habituels du sang et des larmes réservé aux destins tragiques racontés. Ici pas de complaisance, mais du doute, de l'analyse, de la stupéfaction, de la médecine, de la justice, de la complexité de l'être humain mais aussi et surtout de sa bêtise. Si le début est un tant soit peu raté, rappelant diverses mauvaises scènes de films (rappelons que le livre a trente ans !), impossible de ne pas poursuivre quand Danny, l'un des "occupants" âgés de 8 ans, avoue le secret. Car il s'agit bien d'un secret pour eux, eux qui sont hiérarchisés, organisés et qui s'entraident. C'est un document impressionnant, avec des hauts et des bas, mais qui vaut pour les pages où Billy, le vrai, lutte pour surnager. Une suite à se texte existe "les 1001 guerres de Billy Milligan".
Voilà un ouvrage alléchant dès le premier regard : couverture soignée, titre aguicheur sans être racoleur, et un éditeur qu'on ne présente plus. L'auteur, inconnu, présage une nouvelle découverte made in Rivages.
Et dès la 4ème de couverture on est happé : culture étrangère, mystérieuse et attirante, meurtre parfait, chambre close... Si le style est déroutant, on ne sait s'il faut le mettre sur le compte d'une langue très différente du français ou d'une traduction peu inspirée. Passée la galerie de personnages qui forment le décor, l'enquête commence... 40 ans plus tard ! Il s'agit ici plus d'une énigme sous forme de casse-tête logique que d'un thriller à part entière. D'ailleurs, l'auteur assume pleinement ce parti pris en s'adressant à deux reprises aux lecteurs mis à mal. Si l'énigme cassera les dents à plus d'un d'entre eux, elle est en parallèle prétexte à une superbe visite du Japon et ce encore une fois en parallèle : le Japon typique et le Japon moderne d'après les Jeux Olympiques. Bref, il faut ici accepter de se perdre : dans le dédale des détails, des motivations, des rues, des années. Originalité qui satisfera les lecteurs les plus assidus de roman policier.
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