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L'Islande, une terre où la glace côtoie le feu, où les tunnels sont de lave, et où les trolls hantent les concrétions de pierre et les aurores boréales. Michel et Anne-Marie Detay nous dévoilent dans ce très bel ouvrage cette île aux portes du cercle polaire, dont on connaît le nom sans bien savoir ce qui se cache derrière. Les photographies, dont certaines sont époustouflantes, rendent compte d'une terre extrême, d'une terre où les extrêmes se rencontrent, et où pourtant les hommes se sont fait une place.
"Tu aimes nager sans te mouiller". C'est ce que Numéro Trois répétait sans cesse à Juan.
Juan Perez Perez est un banal représentant de commerce en produits pharmaceutiques, un homme qui n'a rien de remarquable, son ex-femme le confirme. Mais il ne faut pas se fier aux apparences : Juan gagne en fait sa vie comme tueur à gage. Et il est parmi les meilleurs. Aussi, lorsque son "Entreprise" l'envoie pour une mission de surveillance dans un camping de nudistes, qu'il y retrouve son ex-femme avec son nouvel amant (juge incorruptible), son meilleur ami d'enfance accompagné d'une bombe sexuelle aussi froide que dangereuse, qu'il fait la rencontre d'une jeune femme qui semble faite pour lui et un homme qui pourrait remplacer le père qu'il n'a jamais eu, il se dit que cela fait trop de coïncidences pour un seul homme... et il se pourrait bien que cette fois, Juan ait à se mouiller...
Carlos Salem mène son intrigue avec brio, emmenant le lecteur d'une hypothèse à l'autre, d'un soupçon à l'autre. On devine sans jamais être certain, on balance au rythme des doutes de Juan, en pleine remise en question. Car l'autre force de ce roman, ce sont ses personnages auxquels l'auteur donne une véritable épaisseur (charnelle et psychologique). Sans oublier la cocasserie des situations. Carlos Salem dit qu'il "écrit des histoires tristes qui font rire les lecteurs". Et c'est sans doute ce mélange (rire pour ne pas pleurer) qui fait de Nager sans se mouiller un livre à part.
Un excellent polar. Un excellent livre.
Constantinople, 1506. En froid avec le pape Jules II, Michel-Ange répond à l'appel du sultan Bajazet. Il doit dessiner un pont reliant les deux rives du Bosphore. Il doit faire mieux que Léonard. Mathias Enard nous dresse le portrait d'un Michel-Ange tiraillé entre sa peur des grands et son ambition démesurée. Il nous montre un Michel-Ange abordant le monde ottoman avec réticence, ne s'aventurant presque pas à l'extérieur, travaillant à reculons, refusant d'explorer les merveilles de la ville. Puis, peu à peu, Michel-Ange se déride, écoute, sent, respire, lui qui n'est pas très à l'écoute de ses sens. Il se laisse envahir par la sensuelle ambiguïté de ce monde qui lui est profondément étranger. Il se laisse troubler par cette danseuse qui est peut-être un danseur, par ce guide qui se voudrait son ami et peut-être plus.
Mathias Enard s'est nourri des documents historiques sur ce bref passage de Michel-Ange à Constantinople. Mais comme les documents ne disent pas tout, le romancier a comblé les trous. Et il les a comblés avec bonheur de poésie, de chair, d'histoires dignes des Mille et une nuits. Il a répondu parfaitement à son exergue : "Puisque ce sont des enfants, parle-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d'éléphants et d'anges, mais n'omets pas de leur parler d'amour et de choses semblables." Mathias nous raconte ici magnifiquement une très belle histoire dont le titre est à lui seul une formidable invitation au voyage.
Comment traiter littérairement du travail ? En empruntant sa forme à la tragédie antique : un choeur qui représente le collectif et des personnages qui se débattent dans leur individualité. C'est ce que fait avec bonheur Nathalie Kuperman dans ce livre.
Le choeur, c'est le groupe, l'ensemble des salariés de Mercandié Press, entreprise qui connaît enfin son repreneur après un an d'incertitude. Un choeur qui tente de maintenir le lien entre les salariés. Les personnages, ce sont chacun des membres de ce groupe, pris dans leur individualité, dans leur intimité. Le passage du choeur aux individus permet de mettre au jour ce qu'une même situation fait sur les individus, comment leur mise en danger (incertitude quant à l'avenir, modification des conditions de travail, déménagement de l'entreprise et réaménagement de l'espace de travail en open space...) se répercute sur leur vie privée et inversement. Des personnalité se révèlent, d'autres s'éteignent ; certains acceptent le changement, l'appellent et sont remerciés, d'autres se hissent en haut grâce à leur peur et à leur fragilité. Le choeur ne fait plus corps, le collectif se délite, l'individuel prend le pas.
Nathalie Kuperman décrit avec une très grande justesse les rapports ambigus que les individus entretiennent avec leur travail. Un très, très bon roman.
"Il n'y a jamais eu de chambre à gaz à Mauthausen, affirme posément Florian". Première phrase du roman et sa motivation première : le grand-père de l'auteur a été déporté à Mauthausen, il a vu les chambres à gaz, comme des milliers d'autres, et pourtant son témoignage est mis en question des années plus tard. Répondre à l'ignoble par un roman.
Un roman qui n'est cependant pas seulement un roman sur la guerre. Il va également au-delà de la chronique familiale, même si le point de départ est de rendre hommage à ses grands-parents. Il prend plutôt la forme d'une épopée : celle des hommes qui ont fui la misère de l'Andalousie, qui ont cru en la République espagnole, qui ont participé à la guerre d'Espagne pour sauver cette liberté dont ils avaient tant envie et besoin, qui ont connus une autre guerre, une autre barbarie, sont morts ou ont survécus, comme Antonio. Au destin d'Antonio et Isabel répond celui des Gillet, riche famille d'industriels lyonnais qui traversent les crises à leur manière, pas toujours très propre.
Antoine et Isabelle est un roman chorale où se mêlent destins individuels et familiaux, où l'histoire de chacun donne son relief à l'Histoire avec un grand H et inversement.
Un formidable roman à la construction complexe, à l'écriture incisive qui retrace avec virtuosité l'histoire du premier quart du XXe siècle.
Contes fantastiques où l'on croise des hommes de la Lune, un esquimau qui fait peur à un ours, un acheteur de churros le dimanche matin, et d'autres encore. Contes moraux ou amoraux, selon le point de vue, tous nous entraînent ailleurs, soit par un frisson, soit par un grand éclat de rire (à ce titre, le conte intitulé "La solidarité venue des étoiles" est exemplaire).
Mais derrière le rire demeure toujours une pointe de malaise. Sanchez-Piñol n'est fondamentalement pas un drôle. Ces récits sont marqués par un désenchantement certain vis-à-vis du genre humain : hommes oublieux de leurs origines, sauvant leur peau avant celle de leur frère, préférant le débat idéologique au bonheur de l'humanité... Un désenchantement comme un amour déçu pour l'humanité, mais un amour malgré tout...
Ces contes, genre que Sanchez-Piñol manie avec un art consommé, sont à lire et à relire.
A lire également et absolument, du même auteur et chez le même éditeur : La Peau froide.
Quel libraire n'a pas eu cette demande : "Je voudrais un livre drôle, léger... mais bien écrit, avec de la tenue..." ? Avec La Revanche des otaries, vous pouvez y aller les yeux fermés. Non seulement c'est drôle, d'une ironie grinçante et irrévérencieuse, mais c'est intelligent.
Vincent Wackenheim nous offre ici une joyeuse relecture du déluge. On y apprend que Noé a un penchant pour les jolies otaries ; que pour lui, un animal, ça se caresse ou ça se mange ("Noé, la biodiversité, c'était pas son truc."). Et lorsque est découvert un couple d'intrus sur l'arche, un couple de dinosaures, tout se détraque, Noé perd le contrôle... Car là est la grande question : et s'il y avait eu des dinosaures (après tout, ce sont des animaux comme les autres) dans l'arche de Noé, que se serait-il passé ? Le lecteur se rendra compte au fil de sa lecture que cette question est beaucoup moins anecdotique qu'il n'y paraît, et qu'y répondre pourrait bien nous révéler pourquoi le monde va mal aujourd'hui...
Une écriture vive et rythmée ; de belles idées et de vraies trouvailles ; une vraie réussite à garder dans ses rayons pour les jours de mauvaise lune !
L'île d'Oland au sud de la Suède. Un petit garçon échappe à la surveillance de ses grands-parents et disparaît dans le brouillard de la lande. Les recherches ne donnent rien. Des années plus tard, l'affaire refait surface : la mère de l'enfant, alcoolique à la dérive et son grand-père perclus de rhumatismes dans une maison de retraite vont émerger de leur souffrance et de leur solitude, oubliant leurs blessures, et se lancer dans une enquête chaotique qui aboutira à la vérité et leur permettra de commencer à accepter l'inacceptable, à la disparition de la mort d'un enfant.
Au delà de l'intrigue bien menée, l'intérêt de ce thriller vient du regard extrêmement sensible et chaleureux porté par l'auteur sur ses personnages.
Sous sa plume ceux-ci deviennent comme disent les esquimaux des "êtres humains" qui, quelles que soient les conditions, manifestent la puissance de la vie toujours renouvelée.
En toile de fond, l'Argentine des généraux et la lutte implacable et disproportionnée entre les militaires et les subversifs.
Un petit village dans le nord du pays, la chaleur torride du mois de janvier, des personnalités fortes : tout est en place pour un huis clos lancinant et envoûtant.
Nous ne la verrons pas mais tout tourne autour de Matilde qui, loin de là, à Buenos Aires, s'est enfuie avec un cheminot gréviste.
Restée au village, son amie Maria qui vit avec sa grand-mère qu'elle déteste. Heureusement il y a doña Nativitad sa confidente.
Surgit Ferroni venu de la capitale à la recherche des renseignements sur les fugitifs.
Peu de dialogue, chacun s'observe en silence, les souvenirs et les visions surgissent à tout moment et se mêlent au présent.
En surface on parle de cuisine et du temps qu'il fait. Tout se fait lentement, personne n'est pressé ; une écriture simple et répétitive qui crie une atmosphère mystérieuse.
Jusqu'à la scène finale qui met un terme à cette violence contenue, à cette tension accumulée par chacun au fil des années Un très beau premier roman salué par Alberto Manguel et José Saramago.
"Effigie" fait partie de ces livres qui s'emparent de vous dès la première ligne et laissent des traces longtemps après que vous ayez fini de lire.
Nous sommes dans l'Utah en 1860, Erasus Hammer, un mormon vit dans une ferme isolée avec ses quatre épouses.
La dernière, Dorrie, il l'a choisie pour une seule qualité : elle peut empailler (et immortaliser) ses trophées de chasse.
Elle est surtout la rescapée d'un massacre (par des mormons et des indiens) de colons attirés par les nouvelles terres et l'or. Elle vit dans un monde sombre et tourmenté.
Chacune des épouses (elles sont mi-épouses mi-domestiques) a sa place : les enfants et la maison, les vers à soie, le plaisir de l'homme. Un petit monde clos, éclaté par les jalousies et les rivalités mais soudé par la foi des mormons.
Une histoire très étrange, pleine de sensualité et de sauvagerie.
Les hommes et les animaux (sauvages et domestiques) vivent sur le même territoire, très proches; la frontière entre eux n'est pas toujours très nette.
Alisse York ausculte le monde avec une précision étonnante qui sidère.
A lire également son premier roman "amours défendus".
Dès les premières lignes la nostalgie du temps qui est passé et la poésie du temps qui passe vous saisissent.
A la fin de sa vie Ho Chi Minh, l'oncle Ho, le père de la nation se souvient.
Exilé dans son propre pays, déifié pour l'empêcher de parler, il contemple les ruines de sa vie : une révolution confisquée, une guerre interminable.
Il se souvient aussi avec douleur de son fils qu'il a du abandonner à la naissance, de la femme aimée assassinée par les sbires du pouvoir ; en parallèle se déroule l'histoire d'un village de bûcherons de la montagne dans laquelle un vieil homme se montre capable de s'affranchir de la tradition d'aimer et d'épouser une femme jeune et cette situation sera acceptée par la population car il a agit avec amour, honnêteté et générosité.
Dans ce nouveau roman, beau et triste, on retrouve toutes les qualités d'écrivain de Duong Thu Huong.
Cette finesse dans les descriptions, cette capacité à rendre les odeurs les plus ténues, les sentiments à peine ébauchés, la magie de chaque instant de vie heureuse ou malheureuse.
Cette vision juste des raisons profondes qui poussent l'être humain à agir.
A la frontière entre roman et récit biographique, entre fiction et réalité, le dernier ouvrage de L. Oulitskaïa nous emmène à la rencontre de Daniel Stein, un personnage hors du commun.
Juif, il est arrêté puis enrôlé par la Gestapo comme interprète ; il permet le sauvetage d'une partie des habitants du ghetto d'Emsk en Biélorussie.
Converti au catholicisme, il finira sa vie comme moine dans une communauté des carmes en Israël.
Comme le dit l'auteur : ce livre n'est pas un roman, c'est un collage ; je découpe avec des ciseaux des petits morceaux de ma propre vie et de celle des autres personnes et je colle "sans colle, une histoire vivante sur les lambeaux des jours" (Pasternak), un livre puzzle, un livre gigogne, les informations arrivent de tous les côtés de différentes époques, témoignages, souvenirs, coupures de journaux, toutes convergent vers cet homme et de tous ces éléments éclatés jaillit la profonde vérité d'une vie et une personnalité lumineuse.
En toile de fond la destruction des juifs d'Europe et la naissance de l'état d'Israël.
On sent bien que l'auteur a été très touché par le charisme de Daniel Stein pris dans la tourmente de l'histoire et proche des déshérités.
Elle s'implique personnellement et observe les personnages et les évènements de façon lucide et pénétrante. Elle en tire un récit dans lequel dans lequel la réalité et la fiction s'enrichissent mutuellement pour former une trame d'une vérité poignante.
Grâce aux éditions Sarbacane qui nous avaient déjà enchantés avec l'adaptation du "garçon qui voulait devenir un être humain", voici maintenant la version illustrée du " jour avant le lendemain", un des plus beaux romans de Jorn Riel.
Ninioq la vieille inuit arrive à la fin de sa vie.
Avec sa tribu elle a connu la famine liée à la disparition des rennes et l'éloignement des phoques de la banquise.
Mais la dernière saison a été bonne et la pêche abondante Elle reste donc avec Manik, un de ses petits-enfants sur une petite île isolée pour faire sécher les poissons en prévision de l'hiver.
Mais le moment venu, personne ne revient les chercher et ils vont devoir affronter seuls l'hiver arctique.
La vieille femme apprend à l'enfant les gestes indispensables à la vie dans une région inhospitalière : comment vivre avec les esprits, se retourner avec son kayak, ramener un requin sur le rivage.
Une vie simple, austère dans un monde dur et violent où la moindre faiblesse peut-être fatale.
Des valeurs solides transmises de génération en génération.
Sa tâche accomplie, elle pourra rejoindre en paix ses ancêtres.
Des illustrations aux couleurs tranchées et puissantes accompagnent le récit qui fait partie de ces histoires que l'on raconte à des enfants mais sont aussi des leçons de vie et de formidables machines à sécréter des rêves pour les adultes.
Louise Erdrich nous propose une nouvelle de son premier roman paru en 1984 chez Laffont sous le titre "l'amour sorcier". C'est L'Amérique de cette fin du 20e siècle vue du côté des indiens du Dakota.
Des tranches de vie dures, ravagées par l'alcool, la violence et la pauvreté et sublimées par un instinct vital qui emporte tout.
Nous suivons les membres de plusieurs familles à diverses époques (passant des missionnaires qui les "éduquent" à l'aide sociale qui les abêtit) chacun donnant sa propre version des mêmes évènements.
C'est un monde où absolument tout est vivant, les hommes et les femmes bien sûr mais aussi tous les objets qui les accompagnent et cette proximité avec la nature qui fait que chaque geste, chaque situation peut-être rattachée à un végétal ou à un animal.
Un monde visionnaire où les morts ne sont jamais très éloignés des vivants. Une vision mystique et puissante qui nous remue, un superbe premier roman prélude à une oeuvre de très grande qualité.
Quelle forme de littérature peut à notre époque rendre de façon aussi fidèle que le roman, ce qui constitue la trame de nos vies ?
Voici un excellent roman drôle et triste à la fois, précis et poétique, mené sur un rythme très alerte.
A 77 ans, John Le Carré semble avoir atteint le détachement qui permet de décrire les évènements sans prendre parti ni imposer une vision et c'est un régal.
En toile de fond Hambourg après le 11 septembre. Les différents réseaux d'espionnage, avec un curieux mélange d'incompétence et d'efficacité, s'épient, s'infiltrent, collaborent et se tirent dans les pattes.
Au premier plan, trois personnages attachants : un banquier proche de la retraite, une avocate militante des droits de l'homme et un réfugié russe musulman dont les destins sont liés.
Dans cet imbroglio, chacun d'eux réagit de façon très humaine ; les deux mondes se télescopent et grâce à une intrigue très serrée et un style abouti, on ne lâche pas le livre avant la dernière ligne.
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