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115, faubourg Lacapelle
82000 MONTAUBAN
France

Téléphone : 05 63 63 01 83

Site Internet : http://www.lescribe.com



Les coups de cœur de ses libraires

  • Jacques Griffault : Les Les harmoniques - Marcus Malte - Gallimard, Paris, France - 08/07/2011

Vera Nad, 26 ans. Son corps est retrouvé un matin dans un entrepôt désaffecté. Règlement de comptes entre dealers de drogue, conclut la police. Les coupables sont arrêtés. L'affaire est classée. Pas pour tout le monde...
Pas pour Bob. Un cas, ce Bob. Il conduit un vieux tacot, une 404 qui avait tant roulé qu'elle pouvait tracer sa route n'importe où. Une voiture qu'il aurait acquise juste après l'obtention de son permis, il y a quarante ans. Bob il parle 17 langues ; il a été agrégé de philosophie dans une autre vie. Une passion qu'il avait tenté durant 20 ans de faire partager à quantité de petits cons bornés. "Au final, le dilemme avait été soit de passer tous ces merdeux au lance-flammes, soit d'aller couler le restant de ses jours dans un des nombreux pavillons psychiatriques, annexes de l'Éducation nationale". Il s'est reconverti en chauffeur de taxi. Il charge rarement un client. Il a de petits besoins. Dans sa 404 il y a des monceaux de cassettes, tout ce que le jazz a donné de meilleur depuis trois quarts de siècle. Ce qu'il aime surtout c'est rouler la nuit. Seul ou avec un Black immense qu'on appelle "Mister". Mister joue du piano dans un club "Le dauphin vert". Un club dans la tradition. Il joue avec Pierrot Valentini à la contrebasse et Geoffrey Alexis dit «Timex» à la batterie. C'est le trio de choc du club. Depuis 5 ans.
Mister fonctionne à l'affect et à l'instinct, Bob lui c'est le pragmatisme et la rigueur. Tous les deux, Bob et Mister, vont tenter de savoir ce qui est vraiment arrivé à Vera Nad. Vera Nad, originaire de ce que l'on appelait encore l'ex-Yougoslavie ; Vera Nad qui venait écouter jouer Mister au Dauphin vert; Vera Nad qui consacrait la majeure partie de son temps à suivre des cours d'art dramatique. Des petits rôles. Des maigres cachetons. Des petits boulots : baby-sitting, ménages... Elle était aussi modèle pour artiste peintre. Selon ses agresseurs elle dealait. Elle aurait tenté de les blouser. Elle a été aspergée d'essence puis brûlée vive.
Bob et Mister vont enquêter à leur façon pour connaître la véritable raison de cet assassinat.
Superbe roman noir. Une intrigue resserrée, pleine de fausses pistes et de rebondissements, un style ébouriffant - il faut lire le livre à vitesse réduite pour en savourer toutes les finesses et subtilités malgré l'envie pressante de savoir ce qui va se passer - des personnages originaux très attachants.
Bref un cocktail épicé et jazzy qui va séduire et revigorer tous ses nombreux lecteurs.


  • Jacques Griffault : Une lointaine Arcadie - Jean-Marie Chevrier - Albin Michel, Paris, France - 12/04/2011

Matthieu est libraire de livres anciens sur la Butte-aux-Cailles. Sa femme travaille à la Mairie de Paris. Cassius son chien fidèle meurt. Sa mort vint s'ajouter au contrôle fiscal qu'avait déclenché la vente de la librairie. Sa femme tombe amoureuse d'un homme plus jeune qu'elle de vingt ans et le quitte ex abrupto. Le voilà seul et pauvre comme au début de sa vie.
Il se souvient de l'oncle Gerbault avec son ample costume de velours bronze qui lui servait quasiment de maison par la multitude de ses poches, avec ses chaussures montantes d'un cuir rougeâtre qu'il faisait briller de la crème du lait de ses chèvres. C'était dans la Creuse, à peu de distance de Guéret. C'était là le berceau de sa famille. "À Paris, on disait que l'air y était pur."
Il décide d'aller s'y installer, loin de la civilisation, n'aspirant qu'à s'immerger dans la nature, avec les bêtes pour seule compagnie. Jour après jour il entre en solitude. Il a emporté avec lui "L'Iliade" et "L'Odyssée", "Les Géorgiques" et "Malone meurt" de Beckett. Il lui arrive de s'ennuyer à mourir dans ce coin perdu au bas d'une pente, noyé dans la verdure. "La route n'allait pas plus loin. Pas de traces de passé, pas d'histoire, ni batailles, ni passages de personnages illustres, pas de massacres de partisans, pas d'assassinats crapuleux et sanglants."
Il n'a que peu de nouvelles du monde. Il a encore besoin des autres ; une fois par mois, il va à leur rencontre. Il retire à la poste sa pension de retraite en argent liquide. Parfois le désespoir l'accable. La vanité de son projet lui saute aux yeux. "Il était brusquement devenu un homme âgé dont les forces déclinaient, réfugié dans une maison misérable, au coeur d'un pays terne, dans une nature détruite." Il vit en automate. Il est conduit au renoncement, à l'indifférence. "Il y avait un temps pour souffrir d'être privé des autres, un autre pour guérir."
L'époque est aux randonneurs. Un jour du mois d'août, un couple entre dans sa cour. Pitoyables, le visage poussiéreux, les cheveux collés de sueur, ils lui demandent un verre d'eau et la permission de s'asseoir un peu...
Peut-on vivre en ermite à notre époque ?
Un très beau roman sur le temps qui passe, la liberté, le désir, écrit dans une langue sensible, mélancolique, sensuelle.
Télérama a décerné quatre étoiles, sa côte maximale à cette "lointaine Arcadie" qui a été l'un des dix romans publiés en janvier, février ou mars sélectionnés pour le prix France Culture - Télérama.


  • Jacques Griffault : De bouche à bouches - Chantal Pelletier - Joëlle Losfeld, Paris, France - 12/04/2011

Cyl, son presque jumeau, à la fois son meilleur copain et sa meilleure copine, vient voir la narratrice à l'hôpital à la suite d'un accident de voiture. "Tu es une photographe pleine d'avenir" lui dit-il en savourant des chocolats alors qu'elle doit se contenter des tuyaux qu'elle a plein la bouche.
Une fois rentrée chez elle, son père, fringant, lui prépare des petits plats. Mais vite elle s'aperçoit qu'elle ne ressent rien. "J'avais un trou derrière les lèvres." Elle mange tout ce qu'elle trouve, mâche, avale. "Rien n'arrivait. Ma bouche était morte." Elle a perdu le goût. "Je pensais au Cri de Munch, qui n'est pas un cri mais le silence d'une bouche ouverte." Infirme. Sa bouche est devenue un trou qu'elle emplit. "Bouche morte."
Elle abandonne son métier, son père étouffant et s'enfuit au loin. Inde, Japon, Chine ? Elle arpente les étals, palpe, renifle fruits, légumes, épices. Elle s'initie à la cuisine. Régale les autres. Cette jeune photographe, égocentrée, immature, va éprouver de nouveaux sentiments et se découvrir un appétit de vivre jusque là ignoré.
Un court roman, très enlevé, dans lequel l'auteur, entre autres du "Chant du bouc" et de "Paradis Andalous", qui a dirigé la collection "Exquis d'écrivains", évoque avec sensualité et audace le plaisir des sens.
Un roman sucré et salé, acidulé et pimenté, entre larmes et rires, à déguster sans modération mais avec lenteur pour apprécier l'écriture colorée et savoureuse de Chantal Pelletier.


Les rats sont entrés dans Paris ; la grève des éboueurs dure depuis plusieurs mois. Kubitschek vit dans un bel appartement. Ses enfants participent à des manifs. Il recueille Olga, une jeune femme sans boulot, sans domicile. L'emmène à son cercle de jeu assez huppé en la présentant comme sa femme. Commence à jouer. Joue la date de naissance de la jeune femme. Le 22. Gagne mais le club se fait braquer. Les malfrats emportent tout l'argent et les bijoux des membres. Même le faux collier d'Olga. Kubitschek résiste, ne donne pas sa montre. Le braqueur trépigne, menace, lui fiche le canon de l'arme sur la tempe. «Fais pas l'con !» gueule celui qui semble être le chef de bande. Kubitschek reconnaît cette voix ; c'est celle de Georges, l'aîné des deux frères Canetti. Le braqueur frappe Kubitschek, le jette à terre, lui flanque des coups de pied. Les malfrats s'en vont.
Kubitschek est suspecté d'être à l'origine du coup par le commissaire Boniface. «Ils ont piqué les montres de tout le monde sauf la tienne». Kubitschek propose au commissaire un accord : «Je sais qui a fait le coup. Je veux être libre de mes mouvements et je veux m'occuper moi-même de cet enfoiré. Je le bute et ensuite vous m'arrêtez. Deux coups gagnants. En échange vous me dites où je peux trouver ce braqueur.» Commence alors une formidable partie de poker menteur entre Kubitschek et Boniface, car Boniface a des rapports avec les malfrats.
"Tu sais quoi, Kubitschek ? T'as beau porter le smoking pour faire croire que t'appartiens au beau monde, t'es qu'un rat, chez les rats (...) Tu veux faire la guerre à un autre rat et vous allez vous battre à mort partout, dans les égouts, dans les ordures, dans le moindre trou de cette putain de ville qu'est devenue une immense décharge, vous allez vous entre-tuer et il n'y aura aucun survivant, ni dans le camp des perdants, ni dans le camp des gagnants."
Roman noir de chez noir, à l'écriture rapide et nerveuse, aux dialogues acérés. Un polar qui se déguste cul sec.


Un récit qui se lit comme un roman. Maxim Leo, journaliste allemand, raconte l'histoire étonnante de sa famille, liée à celle de l'Allemagne de l'Est.
Gerhard, son grand-père maternel, a été un héros avant même d'être un adulte. "À dix-neuf ans, il s'est battu dans la Résistance française, la SS l'a torturé, des partisans l'ont libéré." Très vite il prend fait et cause pour la construction de la RDA, cet État dans lequel "tout était censé aller vers le mieux." Pour lui tous ceux qui ne croient pas en la RDA "louvoient avec la politique". Sa fille, Anne, est dans la droite ligne de son père ; elle a l'impression de vivre un rêve lorsque, âgée de 17 ans, elle obtient une dérogation pour entrer au Parti. "Elle est désormais sûre qu'elle n'aura plus de chagrins d'amour, ni autres problèmes ridicules. Parce qu'elle sera bientôt une camarade." Pour elle, comme pour son père, le Parti c'est la vérité absolue, la sagesse absolue. Anne a 19 ans en 1966. Elle entre comme stagiaire au Berliner Zeitung. Elle va découvrir la liste des sujets à ne pas aborder, les mensonges de la presse en 68 lors de l'invasion de la Tchécoslovaquie. El le va s'apercevoir qu'à l'université on contrôle même la pureté de la pensée. Et pourtant elle reste fondamentalement fidèle à la Cause ; ses objections ne portent que sur la forme. Elle tombe amoureuse de Wolf, un artiste qui se sent mal en RDA et n'est pas inscrit au Parti... La première rencontre entre Wolf et Gerhard se déroulera dans un climat glacial. Entre Anne et Wolf, amour et querelles iront de pair.
Difficile pour Leo qui écrit cette histoire familiale de comprendre, d'admettre que sa mère, "femme intelligente et réservée, porte encore le deuil de la RDA, vingt ans après la chute du mur de Berlin."
Un livre d'histoire contemporaine tout à fait passionnant et éclairant, écrit dans une langue alerte. Les lecteurs à qui je propose ce livre, tout d'abord réticents, reviennent enthousiastes et l'offrent à leurs amis.
Tout comme "L'Homme qui aimait les chiens" de Leonardo Padura, ce livre décrit, entre autres, ce qui reste pour beaucoup une énigme : comment des personnes intelligentes, douées de jugement, ont-elles pu renoncer à tout sens critique et considérer que le Parti était détenteur de la vérité absolu et donc que toute objection, même mineure, était une déviance intolérable ?


Autant annoncer tout de suite la couleur : voilà, à mon avis, un roman magistral, long certes, mais qu'on ne peut lâcher. Et pourtant la fin de l'histoire est connue...
Ce roman réunit les protagonistes de l'un des grands crimes staliniens, l'assassinat de Trotski par Ramón Mercader à Mexico en 1940.
Le livre commence par une scène très intense : la mort d'Ana, la compagne d'Ivan, le narrateur, à La Havane, en 2004. Tous deux savent que la fin d'Ana est inéluctable... cancer des os. Lorsque son état s'aggrave Ivan cesse de travailler. La vie entre les quatre murs lézardés de leur appartement est aussi déprimante qu'on peut l'imaginer. Le pire est l'étrange force avec laquelle le corps brisé d'Ana se raccroche à la vie contre la volonté même d'Ana. Un cyclone est annoncé qui évolue avec une insolente arrogance comme s'il prenait le temps de choisir là où il va frapper.
Ivan est écrivain ; il travaille dans un misérable cabinet vétérinaire de La Havane. Après la mort d'Ana il revient sur sa rencontre en 1977 avec un homme mystérieux qui promenait deux lévriers russes sur une plage. Cet homme lui fera des confidences sur Ramón Mercader, l'assassin de Trotski, qu'il semble avoir connu intimement.
Ivan reconstruit les trajectoires de Lev Davidovitch Bronstein dit Trotski et de Ramón Mercader. L'exil de Trotski, sa lutte depuis l'étranger, ses espérances, ses illusions, ses angoisses. L'enthousiasme pour le communisme de Ramón Mercader, happé par la beauté d'une jeune femme Africa, un volcan en éruption qui rugissait en permanence pour clamer son enthousiasme révolutionnaire. Pour elle le camarade Staline est l'incarnation de l'avenir sur terre. Elle déteste Trotski, "le plus sournois des ennemis de la classe ouvrière". La danse, l'alcool, la famille sont des poisons bourgeois pour le cerveau. Ramón lorsqu'il la possède est comblé mais il souffre de violentes crises de jalousie. Le seul engagement d'Africa c'est la Cause ; elle n'est mariée qu'avec la révolution.
Un roman aussi foisonnant est irracontable. Il est habité de nombreux personnages attachants, qu'ils soient réels ou fictionnels. Tel Boukharine, par exemple, "dont la peur (de Staline) est telle qu'il a préféré la certitude de la mort au risque de devoir, jour après jour, faire preuve de courage pour vivre".
Dans une écriture puissante, Leonardo Padura, écrivain cubain connu pour ses romans noirs, nous raconte cette histoire en nous montrant ses conséquences aujourd'hui, à Cuba, pour toute une génération qui vit au quotidien le lent effondrement de l'utopie socialiste.

N.B. Leonarda Padura est né à La Havane en 1955 où il vit encore. Il est romancier, essayiste, journaliste. Il est l'auteur de plusieurs romans noirs, parmi lesquels "Mort d'un Chinois à La Havane" (2001), "Adios Hemingway" (2005) et "Les Brumes du passé" (2006).


  • Jacques Griffault : Entre ciel et terre - Jon Kalman Stefansson - Gallimard, Paris, France - 12/03/2011

Mars, mois blanc de neige. Barður et le gamin s'éloignent du "Village de pêcheurs, notre commencement et notre fin, le centre de ce monde. Et ce centre du monde est dérisoire et fier". Ils avancent à vive allure, pour arriver avant les ténèbres aux baraquements des pêcheurs. "D'un côté, la mer, de l'autre des montagnes vertigineuses comme le ciel : voilà toute notre histoire".
Nous sommes en Islande au début du siècle denier. Voilà deux semaines qu'ils ne sont pas sortis en mer à cause d'une tempête hurlante qui a effacé tout paysage, brouillé les directions, le ciel, l'horizon et gommé jusqu'au temps lui-même. Tout en marchant Barður pense à Sigríður, à sa longue chevelure noire, "à son rire et ses remarques qui, bien souvent, influent sur le cours de l'existence" ; le gamin lui pense qu'il veut accomplir quelque chose dans cette vie, parcourir le monde, "atteindre l'essentiel, quel qu'il soit". Arrivé au baraquement Barður vide son sac : trois journaux, du café, du sucre candi, du pain de seigle, de la brioche, deux livres de la bibliothèque du vieux capitaine aveugle "Niels Juul, le plus grand héros des mers du Danemark et Le Paradis perdu de Milton".
Ils sortent la barque à six rames. Il va falloir ramer profond, le vent est trop faible pour gonfler les voiles. À trois heures du matin, lorsque Benedikt souffle dans sa trompette, donnant ainsi le signal du départ, soixante barques s'élancent. Ils vont passer quatre heures à ramer avec constance pour arriver sur le lieu de pêche. Une sortie de douze heures. Avant le prochain repos.
Une fois sur le lieu de pêche la longue attente commence pour que le poisson morde, deux heures "au fond d'un cercueil ouvert sur la mer". Il gèle, le vent forcit. Les hommes revêtent leur vareuse. Sauf Barður qui, trop occupé à mémoriser les vers du Paradis perdu, a oublié de prendre sa vareuse. La pêche est bonne mais une tempête se prépare. Le froid s'empare de Barður et ne le lâche plus ?
La seconde partie du roman se passe à terre. Là où les femmes de pécheurs vivent dans l'attente du retour des barques. Le gamin va rapporter le livre de Barður au capitaine aveugle et tenter de retrouver la force et l'envie de continuer à vivre.
Un des plus beaux romans que j'ai lu depuis longtemps. Une écriture splendide, envoûtante. Une révélation.
Hommage vibrant au traducteur, Éric Boury.
Jón Kalman Stefánsson, né à Reykjavik en 1963, est poète, romancier et traducteur. Entre ciel et terre est son premier roman traduit en français.


Lucy, adolescente dépressive, suit le cours d'histoire des États-Unis dispensé par George Orson, un nouvel enseignant qui a une forte présence : vêtements noirs, yeux verts, une façon de regarder les gens bien en face et de sourire aux élèves comme s'ils faisaient tous ensemble quelque chose d'interdit.
Quelques jours après que Lucy ait obtenu son diplôme d'études secondaires, ils quittent la ville, tous les deux, en pleine nuit dans la superbe Maserati de George Olson. Personne ne sait qu'ils s'en vont, personne ne sait où ils vont.
Lucy est majeure, 19 ans, ses parents sont morts et elle n'a pas de véritable ami. Elle a une soeur aînée, mais elles n'ont jamais été proches. Elle a des tantes, des oncles, de cousins avec lesquels elle parle rarement.
Quant à George Olson Lucy ne lui connaît aucune famille.
Ils s'installent dans la maison où les parents de George Orson avaient vécu. Près d'un lac asséché. Rien de très romantique. «Le temps que l'agitation retombe un peu» lui dit George. «Sois patiente, fais-moi confiance».

Le frère jumeau de Miles, Hayden, a disparu depuis plus de dix ans. Miles, 31 ans, avait décidé de renoncer à le rechercher. Il était temps de laisser tomber. De vivre sa propre vie. Mais voilà qu'il reçoit une lettre de son frère et décide de partir pour aller au bout du Canada, là où la lettre a été postée, à Inuvik, une ville sur laquelle son frère Hayden avait beaucoup écrit, persuadé qu'elle était l'emplacement d'importantes ruines archéologiques. Il obtient de son employeuse, tout d'abord réticente, trois semaines de "temps pour lui" et part à la recherche de son jumeau, schizophrène, qui a un sens pratique exceptionnel pour brouiller les pistes, changer d'identité et apparaître aux yeux des gens comme une personne éminemment normal. Et même qui présente bien.

«On est en route pour l'hôpital», dit le père de Ryan. Sur le siège, entre son père et lui, il y a sa main sectionnée qui repose dans une glacière.
Ryan a appris sur le tard que son oncle était en fait son père biologique, que sa mère biologique était morte lorsqu'il avait trois ans, et qu'il avait été élevée par la soeur de son père biologique et son mari. Il a quitté ses parents et est parti avec l'oncle Jay, son père biologique. Ils vivent dans une cabane minable où le seul luxe est l'installation informatique. Ryan ne comprend pas très bien le projet dans lequel ils sont embarqués. Il sait que c'est illégal, une arnaque, mais le véritable but lui échappe.

Lucy, Miles, Ryan trois personnages totalement étrangers les uns aux autres dont les destins vont s'entrelacer de manière vertigineuse.
Un suspens psychologique très réussi par l'auteur de "Parmi les disparus".


Polar ? Roman d'aventures ? Roman de guerre ? Roman d'amour ? À chaque fois la réponse est oui car cette "huitième vibration" englobe tous les genres ; c'est surtout un grand roman.
Janvier 1896 en Érythrée, colonie italienne, "maudit pays brûlé par ce soleil infâme". Massaoua. "L'air immobile et lourd, chaud comme un four. Avec ses bruits et ses odeurs inutiles". À Massaoua, la nuit, les gens dorment dans la rue. L'air "dense en souffles et fort en odeurs vous pèse comme une couverture".
Vittoria Cappa, fonctionnaire du Ministère des Affaires étrangères italien, fait de la Magie : sur ordre de son supérieur direct, il fait "disparaître des choses", des objets enregistrés sur les documents de bord, régulièrement payés par l'administration coloniale mais "qui n'ont jamais existé" ; ce qui permet de gonfler les factures.
Ce jour-là Vittorio arrive en retard pour assister à l'arrivée du troisième bâtiment de la semaine venant d'Italie. La faute à Aïcha, "la chienne noire", qui est venue l'aguicher en dansant nue sous ses fenêtres. Du vapeur descend une jeune femme, Cristina, vingt-deux ans, trop vêtue pour la chaleur, accueillie par son cousin Cristoforo. Elle vient rejoindre Léo, son mari, beau et riche mais "trop pris par son rêve de transformer en jardin la Colonie italienne d'Érythrée pour avoir le temps d'inventer un surnom à sa femme".
Lorsque Vittorio la verra il lui trouvera "une sensualité ingénue, instinctive et troublée, très enfantine".
À côté d'eux tant d'autres personnages ! Le lieutenant de cavalerie Vincenzo Amara, que l'immobilité rend fou, qui, par besoin d'action, a accepté d'assurer la liaison avec les Afars, et qui est le seul à avoir poussé si loin dans le désert de la Dancalie. Sabà, une Bilène au visage rond, très belle, la femme du capitaine Branciamore, qui ne marche plus pieds nus depuis qu'elle est la "madame d'un officier italien". La Colonelle, un crampon incroyable en plus d'être une commère. Pasolini, anarchiste internationaliste, enrôlé dans un bataillon en partance pour l'Afrique plutôt que d'être jeté en prison en Italie, une mesure de clémence due aux relations étroites que son père entretient avec le Président du Conseil. Le brigadier Antonio Maria Serra, qui poursuit un assassin d'enfants et perdra ses certitudes.
Quant à l'action, elle est toujours présente. La défaite d'Adoua, première grande défaite d'une armée blanche face à des troupes africaines, nous vaut, à la fin du livre, des pages épiques et pathétiques sur ces soldats qui "sont partis au casse-pipe sans connaître leurs adversaires, sans les armes et les informations nécessaires, privé du bon matériel trop souvent volé par des fonctionnaires corrompus".
C'est, je le répète, tout à la fois un roman d'aventures, une fresque historique, un roman d'amour, une enquête policière.... Un roman ambitieux riche en histoires, en paysages, en événements, en sensations, racontant les destins croisés de personnages embarqués dans un monde très différent de leur Italie natale.
Par un des maîtres du polar italien.
Magnifique !


  • Jacques Griffault : Le Front russe - Jean-Claude Lalumière - Dilettante, Paris, France - 23/11/2010

Le narrateur pensait avoir trouvé un emploi qui allait lui permettre de réaliser son rêve de jeunesse : parcourir le monde. Ce goût du voyage lui était venu en dévorant les quelques exemplaires du magazine Géo que lui avait offert son oncle Bertrand.
Hélas, adulte, il passe le plus clair - ou plutôt le plus sombre - de son temps dans un bureau aux murs blancs. Depuis cinq ans au ministère des Affaires étrangères, ses rêves de voyages "vont se dégonfler comme les coussins d'air d'un naviplane resté à quai". Il a été affecté à l'administration centrale et plus précisément au Bureau des pays en voie de création/section Europe de l'Est et Sibérie, section qu'entre eux les fonctionnaires des Affaires étrangères appellent "Le front russe". Il s'agit, lui dira Boutinot, son chef de section qui dirige ses hommes comme des militaires, de prendre la suite des services secrets et de préparer, une fois que les pays en cause seront stabilisés, l'arrivée de missions diplomatiques officielles.
Pas très excitant. Mais notre narrateur, qui veut bien faire alors que ce bureau roupille gentiment, s'active en vue de se faire remarquer et de faire carrière. De fait c'est un gaffeur patenté, champion hors catégorie de la bévue, instigateur involontaire de situations cocasses. Entre autres, dans le cadre d'une grande opération de communication visant à redorer le blason du pouvoir exécutif, il va proposer une «pride diplomatique» : la marche des fiertés diplomatiques Imaginez chaque représentation défilant aux couleurs de son pays sur un char décoré et en musique ! L'idée est retenue, le ministre est enthousiaste, la diplomatie va, enfin, sortir de l'ombre. Au départ hésitants, vingt-trois pays confirment leur présence à cette marche. Le grand jour arrive. Mais surgit une torpille dans ce dispositif sans faille...
Quant à ses collègues : Alice éphémère maîtresse ; Arlette l'air blafard qui se vante de travailler à l'instinct ; Philippe, qui a une idée très personnelle du classement ; Marc qui arbore des T-shirts venants de destinations exotiques, ils contribuent à l'ambiance courtelinesque du bureau.
Le narrateur frustré dans son désir d'ailleurs - "Je vis et il ne se passe rien" - aura le mot de la fin : "L'histoire d'une vie c'est toujours l'histoire d'un échec".
Belle réussite que ce premier roman caustique, savoureux, très drôle. On rit de bon coeur et souvent.


  • Jacques Griffault : Clair-obscur - Nella Larsen - Climats, Paris, France - 07/11/2010

Quelques mots sur l'auteur. Nella Larsen est née à Chicago en 1891 d'une mère blanche et d'un père noir qui ont divorcé avant sa naissance. La ségrégation raciale lui interdit alors, notamment, de s'asseoir à côté de sa mère dans un autobus. Études à l'université noire de Nashville. Infirmière puis bibliothécaire, elle épouse un brillant scientifique noir, Elmer Imes et s'établit à Harlem devenant une des figures de proue de la «Renaissance de Harlem». Elle publie deux romans ("Quicksand", 1926 et "Passing", 1929) qui lui valent une reconnaissance immédiate. En 1964 au terme d'une longue dépression, elle est retrouvée morte dans son appartement.
"Passing", classique des lettres américaines, est pour la première fois traduit en français.
Nous sommes à Chicago en 1927. Un jour de très forte chaleur, deux amies d'enfance, Irène Redfield et Claire Kendry se retrouvent sur la terrasse du Drayton, un hôtel réservé aux blancs. Tout les sépare, hormis le fait d'être noires et d'avoir une complexion de peau assez claire pour pouvoir «passer» pour blanches. Claire a épousé un riche blanc raciste qui hait les «nègres» et veut ignorer le secret de sa femme. Irène, mariée à un noir, mère de deux fils dont l'un est «foncé», mène une vie mondaine et intellectuelle intense dans les cercles noirs de Harlem. Claire est taraudée par un désir «Tu ne sais pas, tu ne peux pas comprendre à quel point je veux voir des Noirs, les fréquenter de nouveau, leur parler les entendre rire» C'est autour de cette volonté de «retour» que se construit le roman. Brian, le mari d'Irène constate que les Noirs qui «passent» après un temps reviennent toujours et, à sa femme qui se demande pourquoi, il répond : «Si je le savais je saurais ce que c'est qu'une race» Claire va peu à peu s'immiscer dans la vie bien réglée d'Irène, ce qui conduira au drame.
Un roman intense sur le désir d'appartenir, de s'identifier, de se libérer, précurseur de deux romans au moins que je recommande vivement : "Demi-teinte" de Danzy Senna (2004) et "La Tache" de Philip Roth (2002)

N.B. Passionnante préface de Laure Murat, à lire après avoir lu le roman.


  • Jacques Griffault : Olive Kitteridge - Elizabeth Strout - Ecriture, Paris, France - 03/11/2010

Prix Pulitzer 2009, ce roman ample, construit autour du personnage d'une femme a priori peu sympathique mais avec laquelle on ressent progressivement de nombreuses affinités, m'a vivement impressionné.
Treize fragments d'existence étalés sur une trentaine d'années reliés par un personnage principal, Olive Kitteridge. Forte femme au parler franc souvent brutal voire blessant, professeur de mathématiques tyrannique mais respectée, Olive Kitteridge ne tolère pas la bêtise, a peu de patience avec les gens qu'elle ne supporte pas, c'est à dire pratiquement tout le monde. Elle vit à Crosby, une petite ville côtière du Maine, avec Henry, son mari attentionné et patient. Ils ont un fils Christopher pour lequel ils construiront une maison mais qui s'échappera sur la côte Ouest pour fuir la présence étouffante de sa mère. Malgré son caractère peu aimable le lecteur s'attache vite à cette femme dont il découvrira l'humanité dénuée de toute sentimentalité.
Chacune des treize tranches de vie est une histoire complète avec sa propre atmosphère et sa propre tension narrative. Le lecteur est vite embarqué et conquis par le talent de l'auteur qui aborde avec une justesse étonnante et une psychologie très affinée les grands thèmes de l'existence : l'amour contrarié, la déprime, la vieillesse, la maladie, la difficulté de se comprendre même entre proches.
Un formidable livre qui hantera longtemps son lecteur.


Fouad Laroui est un habitué de "Place aux Nouvelles" depuis qu'il a obtenu le "Prix de la Nouvelle du Scribe 2005" pour "Tu n'as rien compris à Hassan II". En raison d'une obligation universitaire il n'a pas assisté cette année à ce festival littéraire que nous organisons à Lauzerte. Dommage car j'aurais bien aimé lui dire de vive voix tout le plaisir que j'avais éprouvé à la lecture de son récent roman "Une année chez les Français", une opinion qui semble largement partagée puisque, entre autres, ce roman a figuré sur la première sélection du Prix Goncourt 2010.
Si, suivant mes recommandations, vous avez déjà lu Fouad Laroui - par exemple son autre recueil : "Le jour où Malika ne s'est pas mariée" - vous savez que cet universitaire qui vit depuis vingt ans à Amsterdam, après avoir dirigé une usine de phosphates au Maroc, son pays d'origine, est un conteur doué.
C'est dans le Maroc de son enfance et de sa période de directeur d'usine qu'il puise l'inspiration de ses livres. Formidable raconteur d'histoires, doté d'un sens aigu de l'observation, il dispose d'un humour impitoyable qui frise l'irrévérence mais n'exclut pas la tendresse. Il dit la vérité la plus grave sur le ton le plus léger dans un style remarquable de concision et de précision.
Identité, tolérance, respect de l'individu sont trois des valeurs qui se retrouvent dans les différentes tranches de vie de ses nouvelles.
Ici il nous raconte le choc culturel éprouvé par Mehdi, jeune élève boursier, lorsqu'il entre au prestigieux établissement français, le lycée Lyautey de Casablanca, en 1969.
C'est évidemment largement autobiographique. C'est émouvant, cocasse, drôle, très finement observé.
Quel talent !


  • Jacques Griffault : Mascarade - Gabriel Chevallier - Dilettante, Paris, France - 14/10/2010

En 1948, dix-huit ans après "La Peur", ce livre poignant, essentiel sur la Grande guerre, quatorze ans après son célébrissime "Clochemerle", Gabriel Chevalier publie "Mascarade", cinq portraits-charge fort réussis.
Vont défiler devant vous :
- le colonel Crapouillot, un dur des durs de la der des ders, sanguinaire, vachard, dont "le sourire avait la même réputation de rareté que l'héritage d'un oncle d'Amérique, à moins qu'il ne fût l'émanation d'une joie cruelle et malsaine".
- la tante Zoé, l'une des cinq tantes du narrateur, qui a "un arrière-train énorme qui conférait à sa virginité un côté ostentatoire et monstrueux. Cet arrière-train se mouvait avec un dandinement d'oie, et c'était toute une affaire de le caser entre les bras d'un fauteuil". Un jour cette tante réputée à héritage surprend dans la cuisine le père du narrateur s'ébattant tout à fait intimement avec la bonne...
- Ernest Mourier, petit escroc qui vers sept heures du soir, dans le XIIe arrondissement tue une vieille femme, s'empare de ses économies sous l'oeil rond d'un perroquet où brille une lueur diabolique. Et dix ans après, rentrant chez lui un soir, il est accueilli par un «Coco, joli Coco» poussé par un perroquet qui ressemble fort à l'autre...
- Jean-Marie Dubois, placier en cirage, écope en 1941 d'un an de prison ferme pour outrage à la force publique. En prison il rencontre un détenu de marque, M. Prosper, entouré de considération, qui a réponse à tout. Il retrouvera M. Prosper à sa sortie de prison qui lui proposera un marché. Noir !
- Le vieux, à soixante-seize ans, décida de se remettre au travail. Il voulait quand même revoir son trésor avant de mourir, le contempler et le tenir dans ses mains. Alors il creuse, creuse, creuse ?
Comme dans "La Peur" - cette "peur qui décompose mieux que la mort" - où le lecteur était au plus près du quotidien des soldats, nous sommes ici au plus près de la vie des personnages de Gabriel Chevalier. Très vite ils nous semblent familiers bien que campés dans une toute autre époque. Ces cinq portraits resteront longtemps dans la mémoire du lecteur qui aura pris un plaisir vif et continuellement renouvelé à déguster la langue goûteuse, délectable, roborative mais toujours très digeste de Gabriel Chevalier.
Merci au dilettante d'avoir redonné vie à ce grand texte et de nous permettre ainsi - après avoir exhumé "La Peur" - de découvrir l'ampleur du talent de Gabriel Chevalier.


  • Jacques Griffault : Noir océan - Stefan Mani - Gallimard, Paris, France - 17/07/2010

Ames sensibles, s'abstenir. Sujet au mal de mer, passez à la chronique suivante.
Amateurs d'histoires de cargos de 4.000 tonnes pris dans de grosses tempêtes où ça sent le mazout, où le fracas des machines recouvre à peine les hurlements du vent, où les hommes se déchirent dans un huis-clos terrifiant, précipitez-vous. Voici un polar islandais à nul autre pareil.
Ils se sont embarqués en Islande sur le "Per se", un vieux cargo, à destination du Surinam où ils vont charger de la bauxite. Ils sont neuf à bord. Chacun avec ses secrets, ses rancoeurs, ses angoisses, son coeur à la dérive.
Présentation rapide des protagonistes, par ordre de montée à bord : Saeli, jeune papa, très malheureux au jeu, doit pour éponger ses dettes rapporter de la drogue de sa future escale au Surinam ; le Démon, violent et brutal ; le Président Jon, alcoolique et raciste ; puis un groupe de trois : Asi, le cuistot, Johan le Géant et Runar le mécano, qui, avec Saeli, se sont laissés convaincre par le Président Jon que c'était la dernière traversée de ce cargo et que la seule façon d'éviter de se faire mettre au chômage par les «youpins» après cette traversée est de se mutiner en pleine mer ; Guðmundur, le commandant, sait que c'est la der des der, que l'équipage va être licencié ; il appréhende la vie avec sa femme plongée dans une vive déprime depuis la mort de leur fille huit ans auparavant ; Jonas, le commandant en second qui a tué et enterré sa femme quelques heures avant d'embarquer et enfin, le soutier, drogué et inquiétant.
Ajoutez qu'un membre de l'équipage - lequel - «coupera, en pleine mer, toutes les communications. Ambiance. Puis la tempête se lève»
Un formidable thriller en haute mer, violent, original, très bien construit avec un suspens qui ne faiblit jamais. Un livre qui vous hantera longtemps.


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