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Auteur : Éric Chevillard
Date de saisie : 09/04/2011
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Minuit, Paris, France
Collection : Romans
Prix : 14.00 € / 91.83 F
ISBN : 978-2-7073-2143-5
GENCOD : 9782707321435
Sorti le : 20/01/2011
Attention, cet homme est dangereux ! Roman après roman, Eric Chevillard mène une entreprise de déconstruction qui, si nous n'intervenons pas, finira par la disparition totale de la littérature.
Il répond ici, une nouvelle fois par l'absurde, à la question qui ouvre sous nos pieds des abîmes métaphysiques : «que serait le monde si Napoléon, ou Homère, n'avait pas existé ?». Pour le savoir, il part à la recherche de quelqu'un qui n'a pas existé, Dino Egger - Dino Egger, tout de même ! -, et nous allons bien voir ce qu'est un monde privé de son existence. Nous le voyons tous les jours.
Il y a des trouvailles de paradoxes et de drôleries à la pelle, au point qu'il faut parfois s'arrêter pour souffler tellement est vertigineuse l'absence de Dino Egger, et dérisoire ce monde étriqué où elle nous réduit, qui ne connaîtra jamais le fil à recoudre le beurre ni le balai-pagaie permettant de faire le ménage sans quitter son fauteuil.
Dino Egger, ce nom n'évoque rien pour personne et c'est bien regrettable. C'est aussi parfaitement compréhensible, puisque Dino Egger n'a jamais existé. Il aurait pourtant accompli de grandes choses, s'il faut en croire Albert Moindre dont le nom ne vous dira rien non plus. Pas étonnant, Albert Moindre est un homme modeste, sans éclat. Tandis que Dino Egger devait marquer le monde de son empreinte, ouvrir des perspectives nouvelles, inventer l'harmonie. Pourquoi n'a-t-il pas vu le jour, en dépit de ces excellentes dispositions ? Quelle eût été son oeuvre ? Ne peut-on espérer encore et malgré tout le miracle de son apparition ? Albert Moindre se fait fort de répondre à toutes ces questions.
Éric Chevillard n'est pas membre de l'Oulipo, mais il fait bien oeuvre de littérature potentielle (un pléonasme à bien des égards). La sienne s'inscrit sur un mode moins formel que mythologique, ce que marque son art inépuisable du bestiaire. Chez lui, les mondes, les hommes ou les animaux demeurent des virtualités toujours susceptibles de muter, d'être remises en cause, reformulées, écartées au profit d'une hypothèse concurrente. On pourrait penser à Borges devant ces mises et remises en abyme, cette manière d'ériger la labilité littéraire comme seul principe de réalité...
Mais, contrairement au maître argentin, Chevillard ne goûte pas aux labyrinthes cristallins : il les tapisse de boue, de musc, de viandes de tous poils. Et c'est bien toujours vers Henri Michaux - ou le rêve d'un Lautréamont bon enfant - que tendent ses embryologies voraces.
On ignore tout de ce que Dino Egger aurait prémédité pour se rendre intéressant. C'est agaçant. Le bougre se défend de façon si magistrale que rien, aucun miracle, aucune volonté, aucune enquête ne saura lui rendre vie, au regard des conditions somme toute futiles et banales qu'il lui a fallu réunir presque distraitement pour assurer son inexistence : son père n'a jamais rencontré sa mère, voilà tout, ce qui se voit tous les jours. C'est statistique. On pourrait même se contenter, dans le cas accidentel et fort improbable où ils se seraient pourtant connus, d'un simple retard d'ovulation. A l'évidence, Dino Egger s'est longtemps tâté. Empereur de Chine ? Milliardaire saoudien ? Non, tout ça ne lui a rien dit. Il attendait son heure. Il voulait être héros d'un roman de Chevillard. La figure et le prétexte d'un étourdissant exercice de nonsense, une fable sublime sur l'absence et la virtualité. Et l'on en passe. Pour lui, la vie commence.
On ne saura jamais ce que serait le monde sans Homère ou Platon. Mais il est très possible de concevoir
ce que le monde aurait été si Dino Egger avait existé. Il suffit pour ça d'un peu d'imagination. Chevillard en a...
Le lecteur enhardi pourrait se demander, arrivé à ce stade, ce qui distingue Dino Egger d'un personnage littéraire ordinaire. C'est que si dipe, Ulysse, Tintin ou Hamlet ont changé quelque chose, c'est dans la tête et dans la vie de leurs lecteurs. Ici, Chevillard postule l'efficacité réelle de la non-existence même. Solution radicale, qui dépasse L'homme qui n'était pas là de Mearns, ou le Chevalier inexistant de Calvino, pour une proposition qui enchante les amateurs d'imaginaires et qui ravirait les traqueurs du boson de Higgs. Mais que deviendrait ce bel édifice si Dino Egger avait réellement existé ?
Le miracle n'est pas dans la créature, mais dans le processus qui la fait vivre. Pour le mettre en oeuvre, Chevillard s'est fait, plus que voyant, savant à l'espièglerie délicate et référencée. Dans l'éprouvette, les cellules verbales s'activent et créent d'autres membranes vivantes par-dessus la vie, fictives par-dessus la fiction...
Comme toujours chez Chevillard, le paradoxe est le nerf de la page. Le livre déjoue les habitudes de la fiction et célèbre sa magie : c'est parce que Dino Egger n'a pas été qu'il peut tout être et le devient, mais sans le devenir tout à fait, puisqu'alors, plutôt qu'une vie de mots, ce ne serait qu'une vie de plus, ce que Chevillard a appelé un jour «un bon vieux roman». «Les forces restent entières, vouées à l'immense besogne, dit Albert Moindre. L'imagination a mieux à faire que de s'épuiser dans les rêves.» Elle s'épuise dans les mots.
«Qu'est-ce qu'une vie qui n'est pas vécue ?» se demande Albert Moindre, son biographe, narrateur du roman...
Albert Moindre donne vie à Dino Egger, le met au monde, lui prête son souffle et sa voix, jusqu'à se fondre en lui, jusqu'à se laisser surprendre par sa créature. Moindre, forcément moindre... Et si le sujet de ce récit virtuose et hautement réjouissant était, au bout du compte, l'écriture elle-même, le rapport entre l'auteur et son personnage ? Et la dimension fictionnelle de cette construction qu'on appelle une vie ou un destin ?
Dino Egger... eh bien c'est du pur Chevillard, c'est-à-dire de la littérature absolue. Pas de psychologie, d'aventures en mer, d'analyse sociale. C'est de la métaphysique mise sous forme narrative. Dans sa grande somme publiée en 2004, Qu'est-ce que la métaphysique, Frédéric Nef se réfère, comme exemple d'ontologie formelle, aux Shadoks. Chevillard, c'est cela : les shadoks puissance 12, de l'ontologie pure, mais sous la forme de l'humour ou de l'émotion...
Ce portrait de Dino Egger nous raconte aussi son effort pour venir au monde. Et, accessoirement, tout ce qu'il aurait inventé s'il avait été...
Du rire, de l'effroi, de l'étonnement, de l'admiration devant l'audace des acrobaties et l'habileté du prestidigitateur : lire un livre de Chevillard, c'est être un enfant au cirque
Enfin j'en tiens un et nous allons savoir. Nous allons savoir. Nous allons savoir ! Nous allons obtenir une réponse à cette question qui ne laisse plus en paix une seconde l'esprit qui l'a un jour conçue incidemment ou au terme d'une réflexion bien ordonnée : que serait aujourd'hui le monde si Homère ou Marco Polo n'avaient pas existé ? Ou Platon. Ou Pythagore. Ou Léonard. Ou Mozart, Einstein, Archimède, Colomb, Rembrandt, Marx, Newton, Shakespeare, Cervantès, l'un de ceux-là qui ont à un moment donné de l'histoire impulsé un mouvement, un désordre, ou mis en branle une ingénieuse et fatale mécanique dont a procédé la réalité nouvelle - événement à jamais irrécusable, inscrit dans le cours du temps, perpétré infiniment par ses conséquences et ses effets en chaîne et qui modifia fondamentalement l'état des choses -, si l'un de ceux-là ou un autre encore de ces personnages décisifs - ils sont connus, inutile de poursuivre l'énumération - n'avait pas existé, que serait devenu le monde ? Cette fois, nous allons le savoir.
Nous allons le savoir car j'en tiens un, je tiens Egger, et Egger - du moins cet Egger-là - Dino Egger - ce Dino Egger du moins - n'a jamais existé. Et force est de constater que le monde ne ressemble pas à ce qu'il eût été inévitablement si Egger avait vécu. Il faut se rendre à l'évidence : ce monde est tel parce que Dino Egger n'a jamais existé. On peut dire d'une certaine façon que l'absence de Dino Egger a été remarquée. Et même qu'elle s'est rudement fait sentir. Car Egger, on s'en doute - Dino Egger tout de même ! - n'eût pas été n'importe qui, certainement pas un de ces anonymes dont le nombre forme foule et que l'on comptabilise ou recense comme têtes de bétail sans se soucier de leurs qualités individuelles pour évaluer la population d'un pays à une époque donnée, pas un de ces braves ou moins braves types qui vont bon an mal an d'un bout à l'autre de leur vie et n'en excèdent jamais les bornes, qui existent dans le temps qui leur est imparti, opiniâtrement sans doute mais sans éclat, et rejoignent le néant d'où ils avaient surgi sans nécessité pour n'en plus jamais sortir, demeurant il se peut dans la mémoire d'un fils, d'un petit-fils parfois, exceptionnellement d'un arrière-petit-fils qui se souvient d'une barbe jaune, d'une odeur sure et d'un veston démodé assez comique.
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