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.. Un pied dans le vide : nouvelles brèves et longues

Couverture du livre Un pied dans le vide : nouvelles brèves et longues

Auteur : Monique Juteau

Illustrateur : Jean-Pierre Gaudreau

Date de saisie : 16/02/2011

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : SABORD, Trois-Rivières, Canada

Collection : Carnet de voyage

Prix : 27.95 € / 183.34 F

ISBN : 9782922685787

GENCOD : 9782922685787

Sorti le : 14/11/2010

  • Les présentations des éditeurs : 16/02/2011

Ce recueil de nouvelles ressemble à une plantation de personnages, un arborétum, ou plutôt, un «arboréthomme», mot-valise pour désigner tous ces hommes et femmes à existences variées qui se succéderont, se dévoileront, un pied dans le vide, l'autre dans la vie. Certains ne feront que passer en agitant leurs questionnements et leurs vertiges; d'autres s'attarderont, s'enracineront dans vos têtes. Les plus audacieux se rendront jusqu'en Inde où poussent les banians et les baobabs. Les moins voyageurs n'auront pas besoin d'aller si loin pour changer d'air, il leur suffira de mettre le nez dehors, de s'arrêter près d'un pommier ou d'ouvrir la porte d'un hangar pour que leur histoire prenne un autre tournant. Un pied dans le vide, l'autre sur terre, c'est ainsi qu'ils iront et réussiront à développer une certaine forme de résistance à la solitude, à l'incertain et à toutes ces réalités sans lumière.


  • Les courts extraits de livres : 16/02/2011

LÉO ET LES MOTS

À l'ombre d'un saule pleureur

Des nappes blanches, de qualité totale, bien repassées, puis des bras qui les manoeuvrent, les étalent sur plus de cent tables rondes. Clap ! À chaque ouverture d'une nappe, Léo se replie sur lui-même, pense à ce congrès, à tous ces oncologues sans réponses, à la vie presque aussi fragile qu'un craquelin.

Il se dépêche, car il doit préparer plus de mille bouchées scrabbles, un hors-d'oeuvre qui fait la renommée du chef de l'établissement. Il ouvre dictionnaires et grandes oeuvres littéraires, en extrait des mots faciles à digérer, puis il les écrit sur des biscuits salés à l'aide d'un piston à décorer rempli d'un mélange secret de trois fromages crémeux. Le chef s'enflamme, suggère, exige même :

- Je veux des mots porteurs de rêves. Évitez absolument le mot caviar ou toute autre expression qui pourrait rappeler aux congressistes la présence d'une tache noire sur un poumon.

Léo se radiographie en pensée. Il inspire, expire; il se croit à l'abri de la maladie parce qu'il n'a jamais rien refoulé. Rien ? Vraiment ! En cachette, il visite son enfance et se revoit en maillot de bain, étendu sur une couverture à carreaux, par un samedi chaud de septembre en train de lire un Tintin, à l'ombre d'un saule pleureur aux rameaux que le vent malmène sans jamais les casser. Il se souvient de la couleur de son maillot; du numéro de la page où il était rendu dans la lecture de son Tintin de prédilection Le crabe aux pinces d'or; de la main menaçante de son frère qui s'était soudain approchée; des trois hannetons de l'ordre des coléoptères largués sur son ventre blanc; de sa peur contenue, refoulée au plus profond de lui-même. Il a longtemps pensé qu'un des coléoptères avait eu le temps de pondre un oeuf dans son nombril et, qu'un jour, en prenant son bain, il découvrirait les pièces buccales d'une larve agrippée à son cordon ombilical. Son prénom, Léo, ne se retrouvait-il pas dans le mot coléoptère ?

- Pas plus de vingt biscuits par plat de service, répète l'homme en chef responsable des assiettes.

Léo rabat les couvercles des boîtes de biscuits, remballe ses angoisses d'enfant en espérant que l'été fera sortir de l'hôpital son frère de plus en plus malade et le ramènera dans la cour de ses parents, sous le saule pleureur, seul témoin de ce samedi inoubliable. Il se voit déjà cuisiner des bouchées scrabbles, ouvrir des livres de zoologie afin de trouver des mots rares capables d'évoquer certaines parties terrifiantes des insectes broyeurs. Il s'imagine en train de préparer un deuxième service et d'offrir des adjectifs longs, relaxants, lancéolés comme les feuilles des salicacées ainsi que des verbes pouvant agiter l'espoir, l'affoler un peu sans jamais le briser. Le tout enrobé de gestes affectueux et de conversations sur les insectes, le sujet préféré de son frère atteint d'une maladie aussi terrible pour le corps que cent tempêtes de verglas sur les rameaux tombants des saules pleureurs, au cours d'un même hiver.


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