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Auteur : Dominique Fernandez
Date de saisie : 01/03/2011
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Grasset, Paris, France
Collection : Roman
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-246-77671-0
GENCOD : 9782246776710
Sorti le : 12/01/2011
Le roman Pise 1951 est une ode à l'Amour.
Dans un contexte d'après-guerre, Dominique Fernandez livre au lecteur l'histoire d'un parcours de deux jeunes adultes, Octave, issu d'une famille bourgeoise, républicaine de gauche, dont l'éducation consiste à l'application et au respect de codes sociaux stricts et son ami Robert, fils de mécanicien, caractérisé par l'élan du naturel. Ces deux jeunes hommes vont évolué dans un contexte politique, social, économique et culturel bouleversé, leur parcours universitaire les mènera de France en Italie, ennemie de la patrie du Général de Gaulle (les italiens endossant l'image du traître après le soutien à Mussolini).
Dans ce superbe roman, malgré les épreuves personnelles et collectives dont Octave et Robert devront en affronter les turpitudes, l'Amour est omniprésent, il va guider ces deux jeunes hommes vers leur destin, leur donner une cohérence pour supporter les différentes transformations sociétales et, va permettre, à Octave principalement, de se libérer d'une morale immobilisante.
Le thème de l'amour va être décliné. Le lecteur se laissera bercer par une splendide évocation de la Toscane, des vestiges de Florence où s'exerce encore, à cette époque, l'influence des Medicis, à Pise, ville pittoresque malgré son déclin. C'est l'amour de la beauté, de la sculpture, de la peinture, de l'architecture, de la littérature, du théâtre.
L'effervescence de la jeunesse permettra l'existence de l'amour.
Texte dense, tout en rythme, fourni de références très précises en italien et en latin, dans le texte, permettant au lecteur d'abandonner ses propres repères. L'amour ne va se soumettre à aucune morale, il va s'exercer comme un ciment, d'abord d'une région, La Toscane, représentative de la nation dont la morale chrétienne et la politique sont dictées par le Vatican, ciment d'un amour littéraire sublimé ensuite, comme Virgile sublime Béatrice dans la divine comédie de Dante.
Ainsi, l'amour apparaît comme un équilibre, permettant l'éveil des consciences d'Octave et de Robert, guidant leurs différents choix en leur facilitant l'intégration de nouvelles mentalités qui se dessinent.
Enfin, à travers deux destins conjoints, c'est aussi un très beau roman d'amour fraternel.
En octobre 1951, Octave et Robert, deux étudiants français, arrivent à Pise où ils vont passer une année d'études. Ils découvrent une Italie à peine sortie de la guerre, archaïque, pittoresque et accueillante. Tous deux vont faire la connaissance d'une jeune fille qui vit, un peu à l'écart de la ville, dans la villa splendide mais délabrée de ses parents, aristocrates ruinés. Les deux garçons tombent amoureux de la jeune fille, chacun à sa façon. Le roman raconte comment, à cette époque où une jeune Italienne n'avait ni le droit ni la possibilité de rester en tête à tête avec un garçon, l'amour naissait chez des êtres qui se connaissaient à peine. Il raconte aussi les hésitations de la jeune fille, partagée entre Octave et Robert.
Ce roman fait revivre une Italie révolue, dont le charme invite à un voyage nostalgique dans le passé.
Dominique Fernandez est né à Paris en 1929. École normale supérieure, agrégation d'italien, doctorat ès lettres. Il écrit régulièrement pour Le Nouvel Observateur. Il a publié, entre autres, L'Art de raconter en 2007, Ramon en 2009 et Avec Tolstoï en 2010.
Inséparables
Parisiens, c'est vite dit. On a beau aller au même lycée, sortir ensemble, ne jamais se quitter, être pour leurs amis les deux «inséparables», on porte la marque de son quartier.
Mon père, Marcel Colinet, avait la gestion d'un garage dans le XVe, au bout de la rue Lecourbe. Station-service, ateliers, logement au-dessus des pompes à essence, le tout assez moche et commun. Les parents d'Octave, M. et Mme Thorel, professeurs, la mère au lycée Duruy, le père à la Sorbonne, louaient, avenue de Breteuil, dans le VIIe, non loin des Invalides, dans un immeuble en pierre de taille, un appartement de cinq pièces, magnifique à mes yeux.
Je me souviens du jour où ils me donnèrent une leçon de savoir-vivre. La remontrance, faite pourtant sans intention de me blesser, fut si cuisante pour mon amour-propre, que le nom du poisson m'est resté. J'avais treize ans, ils m'avaient retenu à déjeuner. Nous, on mangeait à la cuisine. Les Thorel, dans une «salle à manger», qui ne servait qu'à manger. Manger ? Un mot vulgaire, pour ce milieu. Ils ne disaient pas : «Allons manger», mais : «Passons à table». Ils «prenaient leurs repas» dans cette pièce qui n'avait pas d'autre usage. Deux consoles à dessus de marbre supportaient, de part et d'autre de la haute fenêtre à petits carreaux, des candélabres d'argent munis d'ampoules flammes torsadées. Une reproduction des Tournesols de Van Gogh, vernie, grandeur nature, pendait au mur dans un cadre d'ébène en face de ma chaise. Mme Thorel attira l'attention de son mari sur mon assiette, où je m'attaquais au filet de sébaste qu'elle venait d'y déposer, à côté de trois pommes de terre bouillies. M. Thorel encouragea sa femme d'un signe de tête.
- Bob, me dit-elle, tu es encore en âge qu'on corrige tes manières. Laisse-moi t'apprendre une chose, avec toute l'affection que j'ai pour toi : ça ne se fait pas, de couper le poisson avec un couteau.
Je devins rouge, Octave feignit de s'étrangler avec une arête.
Aussitôt après avoir rougi, je m'en voulus de cette lâcheté. J'aurais dû riposter : «Allez voir, à dix minutes à pied de votre avenue, si on se préoccupe des convenances. Vous vous gâchez le plaisir de manger cet excellent poisson. Trois sentiments se mettent en travers de ce plaisir pour vous empêcher de le goûter à l'état pur : primo, la crainte d'oublier qu'on ne coupe pas le poisson avec le même couteau que la viande, secundo, la vanité de posséder des couverts à poisson spéciaux, tertio, le mépris de ceux qui se déclassent par l'ignorance de cette brillante invention.» A treize ans, évidemment, je n'avais qu'une intuition confuse de ce qu'il eût fallu répondre à Mme Thorel. Je baissai le nez dans mon assiette. La prolétarienne rue Lecourbe, en ma personne, rendait les armes au quartier qui avait l'honneur d'abriter le tombeau de Napoléon.
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