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Auteur : Jean-Claude Ellena
Date de saisie : 25/03/2011
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Sabine Wespieser éditeur, Paris, France
Prix : 17.00 € / 111.51 F
ISBN : 9782848050973
GENCOD : 9782848050973
Sorti le : 05/05/2011
«Pendant un an, j'ai tenu ce journal de façon assidue ou plus relâchée, décousue, sporadique, régulière, souhaitant partager quelque aperçu sur la vie d'un nez. J'imaginais que dans le désordre apparent de cette pensée ainsi exposée, au-delà des digressions ou des chemins de traverse, le lecteur entrant dans mes pas pouvait se construire une vision globale assez fidèle, significative, de ce qu'est la réalité d'un compositeur de parfums.
Le fait est que beaucoup d'éléments de ma vie sont tendus vers cette forme d'expression particulière qu'est la composition d'un parfum. Mes pensées quotidiennes m'y ramènent souvent, en tout cas finissent toujours par y revenir, comme si j'étais tissé de cela. Les odeurs sont mes mots. Le maniement que j'en ai découle d'une logique, d'un instinct, d'un travail que je crois comparables à la démarche d'un écrivain lorsqu'il s'attelle à un livre. Je sais aussi que ce métier, parce qu'il est un art, est irréductible au langage et aux concepts. Avec ce journal, j'ai voulu simplement partager une expérience.»
J.-C. E.
Depuis 2004, Jean-Claude Ellena est le parfumeur exclusif de la maison Hermès. Il vit et travaille sur les hauteurs de Grasse : ses parfums sont aujourd'hui conçus dans son atelier de Cabris.
Suivi d'un merveilleux Abrégé d'odeurs, invitation à juxtaposer les matériaux qui ensemble produiront l'illusion du jasmin, de la poire, du cachou ou de la barbe à papa, son Journal d'un parfumeur est un éloge, par l'exemple, de l'intuition, de la curiosité et de l'imagination.
Paris, jeudi 29 octobre 2009
Plaisir
Je ne suis pas à l'aise pour parler du plaisir, il m'est plus facile de parler du désir. Depuis que je compose des parfums, j'ai appris, inventé des «accroche-nez», comme ces premières phrases, premières notes de musique, premières images, que l'on travaille longuement pour captiver l'attention du lecteur, de l'auditeur, du spectateur. Pour lui donner envie d'aller plus loin, afin de prolonger le plaisir. Dans une société qui court après le temps, le parfum est jugé en deux secondes, aussi rapidement qu'un regard. Cette rapidité de jugement m'incommode : un parfum ne se raconte véritablement que lorsqu'il est senti et porté.
J'aime le plaisir quand il est partagé, c'est ma définition du luxe. Je transpose cette vision aux parfums que je crée et qui sont, pour la plupart, à partager. Si je compose un «masculin» pour un large public, je n'oublie pas de glisser des codes féminins, et inversement pour un parfum dit «féminin». Les codes de la mode sont inventés pour être transgressés, pour qu'on en joue ; aussi je ne crois pas aux parfums féminins, masculins, mixtes ou unisexes. Ce sont les gens qui les portent qui leur donnent un genre. En Inde, les hommes portent Opium d'Yves Saint Laurent, Shalimar de Guerlain ou J'adore de Dior depuis leur création. Je fuis les mises en case, les mises en cage, je préfère laisser à chacun la liberté de choisir, de s'approprier chacune de mes créations.
Plaisir, petit plaisir : j'aime les plaisirs volés au quotidien, ils éclairent la journée. Ils sont banals, ils ont le goût des redites, ils sont rassurants. En faire l'impasse, ce serait se priver de ces joies qui rendent la vie supportable.
Je prends plaisir à composer, mais il m'arrive que, certains matins, le plaisir ne soit plus dans le flacon. Physiquement, chimiquement, l'ébauche du parfum est la même, même température, même combinaison de matériaux, de molécules, mais je n'éprouve aucun plaisir en le sentant. Un sentiment de désespoir et de solitude m'envahit alors, qu'il me faut taire. Partager ce sentiment, ce serait condamner le travail sur lequel je suis depuis des semaines. Dans ce cas, je repose le flacon et je l'oublie quelques jours. Je sais que je peux retrouver le plaisir initial ou l'idée poursuivie.
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