Editeurs, auteurs, valorisez vos livres.
Libraires, partagez vos découvertes.
Inscrivez-vous à la Lettre des Libraires.
Découvrez sur votre mobile, en exclusivité, les choix des libraires, le courrier des auteurs, la revue de presse des livres, et des milliers d'extraits de livres en cliquant plus bas.
Auteur : Kamel Daoud
Date de saisie : 10/11/2011
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Sabine Wespieser éditeur, Paris, France
Prix : 13.00 € / 85.27 F
ISBN : 9782848050980
GENCOD : 9782848050980
Sorti le : 05/05/2011
1) Qui êtes-vous ? !
Un Algérien. J'ai fini par remarquer qu'en France, l'histoire efface la géographie : l'Algérie est tellement proche de la France qu'on ne la voit plus. C'est comme un voisin dont on connait presque chaque détail de la vie mais sont on ignore le décès. Je suis le fils de ce voisin. Quand les gens me rencontrent, ils me demandent des nouvelles de l'ancêtre alors qu'il s'agit de moi et de ma présence au monde. Ceci pour l'adresse. Pour la personne je suis un témoin. C'est ce qui reste du corps quand on n'a que les yeux, pas de mains, un pied. Je témoigne de mon époque. Un vendredi qui écrit alors que le perroquet est mort, le Robinson retourné chez lui et l'île décolonisée mais mal mariée à l'avenir.
2) Quel est le thème central de ce livre ?
L'adversité. Celle du vent, des autres, de l'histoire, du mensonge. J'ai grandi dans un univers qui ment. L'histoire algérienne ment. La géographie est son complice. La terre est une pesanteur. Le ciel cherche ma peau et mon cou. J'ai rêvé d'être cosmonaute quand j'étais enfant. Après, j'ai découvert qu'un arabe ne peut pas marcher sur la lune à cause de la nationalité et pas à cause du carburant. D'ailleurs être «arabe» est-il une nationalité ? non, c'est une attitude. Alors je tente de me libérer. J'ai grandit dans un pays où se cultive encore le culte de la mort, du martyr, de la décolonisation. Moi, je veux me libérer des libérateurs. Chassez le décolonisateur. Le livre est donc un manifeste, des chaussures magiques, un cri, un «non», un orgasme, une arme à la main, un maquis.
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
C'est un militaire constructeur d'avions qui parle : «C'est le propre des prophètes que de voir leurs arbres pousser plus lentement que ceux du reste de l'humanité, mais moi je crois que le mien restera à jamais au stade de l'arbuste».
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Une vieille complainte Raï profond, née dans l'ouest algérien, dans la bouche d'un paysan frappé d'un malheur. «Khalouni, khalouni».Traduire : «laissez-moi seul». C'est banal, mais les chants ne se traduisent pas. Il faut écouter cette complainte en live, drainer un coucher de soleil gémissant, face à une récolte brûlée et un puits à sec, pendant que Dieu tourne le dos en faisant tourner le reste du monde. La chanson est reprise par «Raïna-Raï», un groupe aujourd'hui disparu. Une chanson occidentale ? Peut-être la fameuse «ils étaient plus de deux mille mais je n'en vois que deux» de Brel. Avec un effet de loupe plus violent genre «je n'en vois qu'un seul».
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Le ludique. Cette sensation mélodieuse du jeu quand j'écris. Le rire que cela provoque en moi comme si je découvre des jouets miniatures dans mon propre cerveau. Ensuite, le reste. Fantasme d'une simultanéité impossible entre celui qui écrit et celui qui lit. Ah si cela était possible : écrire en même temps que les autres, tous en même temps, pendant que cela s'écrit et disparait. Peut-être que c'est ça ce que fait Dieu. Non ?
LE MINOTAURE 504. Nous avons été tellement écrasés que le jour où nous nous sommes levés notre échine est restée courbée. Peut-être aussi que nous sommes allés si loin dans l'héroïsme en combattant les envahisseurs que nous sommes tombés dans l'ennui et la banalité. Peut-être aussi que nous sommes convaincus que tous les héros sont morts et que ceux qui ont survécu n'ont pu y arriver que parce qu'ils se sont cachés ou ont trahi. Je ne sais pas, mais je sais tout le reste : aucun Algérien ne peut en admirer un autre sans se sentir le dindon d'une farce. Oui, mais voilà : laquelle ?
K. D.
Extrait de Gibrîl au kérosène, une des quatre nouvelles de ce recueil qui chacune claque comme un uppercut, ce constat donne le ton de la prose de Kamel Daoud.
Un chauffeur de taxi, dans un hallucinant soliloque, met en garde ses passagers contre Alger. Un militaire fou d'aviation attend en vain que quelqu'un, à la foire internationale où il l'expose, s'intéresse au prototype qu'il a quasiment construit de ses mains. Un marathonien court sans fin dans le stade des Jeux olympiques d'Athènes. Un écrivain fantôme outrepasse son rôle.
Perdus dans le labyrinthe de leurs obsessions, ces héros abandonnés poursuivent inlassablement leur quête. Dans un pays qui leur échappe, leurs cheminements erratiques sonnent pourtant comme autant de promesses de révolte.
Avec ce petit livre percutant et inspiré, Kamel Daoud, qui vit et écrit dans son pays, pose clairement la question de l'identité : qu'est-ce qu'être algérien aujourd'hui ?
Né en 1970 à Mostaganem, KAMEL DAOUD est journaliste au Quotidien d'Oran. Il y tient la chronique «Raina Raïkoum», réputée pour son franc-parler et la clarté de ses analyses. Il a publié en Algérie des recueils de nouvelles et de chroniques et travaille actuellement à un roman.
Kamel Daoud a 40 ans, il n'a pas connu l'Algérie colonisée, mais il ne garde pas la langue française dans sa poche, il en use dans Le Quotidien d'Oran, où il tient depuis plusieurs années une chronique incisive, politique et bien troussée. Le Minotaure 504 est son cinquième livre, le premier publié en France. Les quatre nouvelles qui le composent dressent un portrait sévère de l'Algérie indépendante, comme si la fin de la guerre avait sonné la mort de l'espérance, l'abandon de tout projet partagé...
Kamel Daoud écrit ses nouvelles comme des paraboles où il peut dire poétiquement et peut-être plus librement que dans sa chronique journalistique son constat amer de l'Algérie d'aujourd'hui.
Percutantes dans ce qu'elles disent de l'Algérie d'aujourd'hui, de son malaise, de ses frustrations, de ses rêves avortés, ces quatre nouvelles déconstruisent l'histoire officielle avec les armes de la mythologie antique. L'absurde le dispute à la folie, dans ces courts textes qui se lisent surtout comme un petit précis de révolte, poétique et humaniste.
LE MINOTAURE 504
A Alger, tout le monde vit avec mon argent, mon fric, les 1 700 dinars qui m'ont été volés près de la gare des trains, il y a dix-sept ans.
Qu'est-ce que tu crois ? Qu'on arrive à Alger parce qu'on a pris le taxi et son cabas ? Tu me fais rire. Ils sont combien comme toi, à ton avis ? Des millions ! Tous les millions de ce pays. Tous veulent aller à Alger et lui demander de leur faire la cuisine, de leur donner à manger, de les abriter, de porter leurs enfants sur son dos et de leur montrer la mer qu'elle possède. Tu sais (là, il se penche vers moi avec ses petits yeux qui se veulent malicieux, et pour que les autres passagers ne nous entendent pas), Alger, c'est pas une femme et ce n'est pas un homme comme toi et moi. C'est... c'est comme un truc que j'ai vu un jour sur Canal +. Oui, j'ai regardé Canal + la nuit, comme tous, mais moi je le dis (il rit en m'indiquant du menton nos compagnons, en visant son rétroviseur), je ne le cache pas. J'ai vu -que Dieu nous préserve - une sorte de femme qui avait des seins et un sexe d'homme tendu vers la caméra. Alger, c'est comme ça : c'est une transsexuelle comme on dit. Personne ne sait. Y a des gens qui veulent la téter et elle les empale. Y a des gens qui veulent l'épouser et c'est elle qui les déflore. (La route captura encore son regard et il me lâcha pour aller vagabonder dans sa mémoire. C'était la nouvelle autoroute : elle traversait désormais le nord comme une ligne droite et Alger n'était plus la ville la plus lointaine de tous les angles du pays.) Tu sais, j'ai été comme toi : je suis, moi aussi, parti vers Alger. C'était il y a des années. D'ailleurs, cela m'a pris des années pour y arriver, finalement. C'est mon père qui le voulait. Il a estimé, à un moment, que je devais trouver mon pain moi-même : c'était un homme fort, un immense taureau qui a labouré ma mère et les champs pendant des années. (Je saisissais maintenant la ressemblance, et l'origine de cette odeur qui empestait le taxi : une odeur de bête, d'écurie, de fourrure et d'urine mêlée à de la paille.
Copyright : lechoixdeslibraires.com 2006-2012 - Informations légales - Programmation : Olf Software - Accessibilité, CSS et XHTML : Gravelet Multimédia