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Auteur : Luc Dellisse
Date de saisie : 18/04/2011
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : les Impressions nouvelles, Bruxelles, Belgique
Collection : Traverses
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 9782874491139
GENCOD : 9782874491139
Sorti le : 08/04/2011
Qui est cet homme qui déteste son enfance et vit dans l'éternel présent ?
Pourquoi se comporte-t-il, depuis si longtemps, comme un fuyard qui cherche à brouiller ses traces ?
Pourquoi ces mystères, cette double vie, ces mensonges inutiles ?
Pourquoi toutes ces rencontres, toutes ces femmes, ce désir perpétuel, cette obsession, tout le temps ?
Et pourquoi, un jour d'hiver, ce réveil brutal dans la nuit ? Pourquoi cette vision soudaine d'une petite voiture jaune, jaillissant du passé comme un hologramme vivant ? Pourquoi cette voix de femme, aussi nette que si elle résonnait à notre oreille ? Et ce beau visage, dont les yeux ont vu l'horreur en face ?
Foudroyé par cette vision précise comme une photographie, il décide de plonger dans le temps. Quelles sont ces Atlantides où il veut aller ? Ces continents engloutis, où tous les secrets perdus peuvent être révélés ?
Il suffit de quelques visages, de quelques mots griffonnés, et surtout, de six photos jaunies qu'il faut déchiffrer comme des cryptogrammes, pour trouver les accès dérobés. Le bonheur est là, à portée de la main.
À ce moment, survient Eva, et l'univers entrevu vole en éclats. Et le passé retombe en ruines. Et la vitesse se communique aux paysages traversés, aux lieux visités, aux femmes caressées, produisant une électricité si forte qu'il ne reste rien que le plaisir, la beauté, le feu...
Luc Dellisse, romancier et poète, enseigne à la Sorbonne et à l'Université de Bruxelles. Il a publié aux Impressions nouvelles trois romans : Le Jugement dernier, Le Testament belge et Le Professeur de scénario.
Dès l'origine, les trois enfants ont reçu la laideur pour mission. Deux filles rapprochées de naissance et, avec une courte tête de retard, un fils. On les a gavés, torchés, lustrés, mais selon les règles d'un impératif unique : être au-dessous de la moyenne, juste au-dessous. Qu'ils soient bien portants - mais surtout pas costauds. Laids - mais quand même pas immondes. Tranquilles - mais quand même pas amorphes. Utiles - mais surtout pas subtils ni éveillés. Ces trois enfants des années soixante, coupés du monde et sans aucun critère, se montraient merveilleusement dociles : ils ne s'aimaient pas et ils fonctionnaient bien. Ils ne demandaient qu'à devenir pour toujours cette laideur discrète. Mais peu à peu les difficultés ont surgi.
La soeur aînée, M, avec son nez pointu et ses yeux papillonnants, avait le niveau de laideur requis : ni trop ni trop peu. Durant l'enfance, rien ne troublait son bon caractère et ses hobbies. Elle faisait preuve d'un goût assez vif pour les travaux de couture et les animaux domestiques. Ses parents n'allaient pas jusqu'à approuver ses occupations. Ils lui retiraient ses ciseaux dorés (sortis par génération spontanée des Malheurs de Sophie) et faisaient don du chat au premier visiteur venu. Ils ne souhaitaient pas qu'un de leurs enfants se signale par un excès d'habileté manuelle, ou par un attachement pervers à un félin surgi de la jungle du temps. Ces privations n'avaient rien d'une brimade. C'était la prudence de parents éclairés. Pour rassurer M, ils lui laissaient entendre que l'interdiction était provisoire : dix ou quinze ans tout au plus. Ensuite, on verrait. Qui sait si, une fois grande, elle n'aurait pas, pour elle toute seule, une machine à coudre, un chat. M buvait leurs paroles. À peine si ses yeux écarquillés agitaient plus fort leurs cils soyeux.
A la puberté, et d'une semaine à l'autre, l'attitude de l'aînée a changé du tout au tout. Il y a même eu un premier coup de cymbale. En l'absence de son mari, la mère se livrait à son habitude un peu agaçante de prophétiser, comme si elle lisait dans les fumées de la pythie. «Quand ton père rentrera, il sera triste de voir que tu n'as pas rangé ta boîte à couture»... «Si ton père était là, il n'aimerait pas que tu regardes la Vie des Bêtes à la télévision» Durant ces propos rassurants et lénifiants, M sirotait une tasse d'Ovomaltine. Tout à coup son visage s'est figé de rage. Son nez s'est allongé comme le dard secret d'un animal des profondeurs. Elle a levé sa tasse et en a jeté le contenu brûlant au visage de sa mère. Tais-toi ! Tais-toi ! L'instant d'après elle était debout et trépignait sur place. Ses deux petites jambes (elle était destinée à rester de taille réduite) battaient l'une après l'autre à la vitesse d'un piston de locomotive. Les vapeurs lui sortaient des naseaux.
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