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Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de saisie : 13/05/2011
Genre : Théâtre
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Collection : Actes Sud-Papiers
Prix : 14.00 € / 91.83 F
ISBN : 9782742797523
GENCOD : 9782742797523
Sorti le : 02/05/2011
Une nuit, dans un manoir perdu de la lande normande, cinq femmes se réunissent pour instruire le procès de Don Juan. Ses anciennes victimes veulent l'obliger à épouser la dernière de ses conquêtes. Mais, curieusement, Don Juan accepte. La vie lui aurait-elle déjà fait ce procès ? La fin d'un mythe ?
Né en 1960, Eric-Emmanuel Schmitt est dramaturge, romancier, auteur de nouvelles, philosophe et cinéaste. Plébiscitées tant parle public que par la critique, ses pièces de théâtre ont été récompensées par plusieurs Molières et le Grand Prix du théâtre de l'Académie française. Ses livres sont traduits en quarante-trois langues et plus de cinquante pays jouent régulièrement ses pièces.
ACTE I
Le salon d'un château de province au milieu du XVIIIe siècle. Visiblement on a perdu l'habitude d'y venir, les meubles sont anciens, les tapisseries défraîchies, et l'on voit, çà et là, des draps protecteurs, de la poussière et des toiles d'araignée.
Un escalier monte à un étage.
C'est la nuit au-dehors. On doit sentir alentour la froide obscurité de la plaine normande, le ciel noir et bas, et les clochers sans lune.
- scène 1 -
La Comtesse entre en habits rouges, précédée de Marion, servante de la Duchesse. Elle découvre sans plaisir l'état de la pièce.
LA COMTESSE. Vous êtes bien certaine de ne pas vous tromper, ma fille ? Je suis la comtesse de la Roche-Piquet.
MARION. Je vais prévenir madame de votre arrivée.
LA COMTESSE. Non, je savais la duchesse originale, mais qu'elle fût capable de donner des rendez-vous dans un débarras, je ne l'aurais pas soupçonné. Me demander de quitter Paris toute affaire cessante, sans un mot pour mon mari ou mes amants, passe encore, je dois bien cela à son amitié. Mais me demander de venir ici, au plus profond de la Normandie ! Ces plaines interminables, ces arbres de pendus, ces maisons basses et cette nuit qui s'abat sans prévenir, comme une hache sur l'échafaud. A-t-on idée de mettre la campagne aussi loin de Paris ? (Passant un doigt dans la poussière.) Vous êtes sûre que nous ne sommes pas à l'office ?
MARION. Certaine, madame, à l'office, vous vous croiriez à la cave.
LA COMTESSE. Alors je n'ose imaginer ce que l'on doit penser à la cave.
MARION. Madame la duchesse n'a pas habité cette maison depuis trente ans...
LA COMTESSE. Elle avait raison.
MARION.... et puis il y a trois jours, elle a décidé de revenir ici.
LA COMTESSE. Elle a eu tort. Mais cette odeur, ma fille, cette odeur ?
MARION. Le renfermé.
LA COMTESSE. Comme c'est étrange ! De la pierre, du bois, du tissu... On a toujours l'impression, d'ordinaire, que ce sont les humains qui dégagent des odeurs, et voilà que les objets s'y mettent dès qu'on les laisse tranquilles... (Elle regarde les meubles.) Comme nos ancêtres devaient s'ennuyer... Pourquoi le passé semble-t-il toujours austère ?
MARION. Pardonnez-moi, madame, mais j'entends une voiture.
LA COMTESSE. Comment ? Nous sommes plusieurs ? (Manon est déjà sortie. La Comtesse s'approche du feu pour s'y chauffer lorsqu'elle voit le portrait. Celui-ci reste caché au public.) Mon Dieu ! Ce portrait...
(Elle semble un instant paniquée, puis elle s'approche lentement, pour le contempler d'un air mauvais. Elle siffle entre ses dents.) Ah ça !
On entend le tonnerre gronder et l'on comprend qu'un orage est en train de se déclarer au-dehors.
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