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Auteur : Shumona Sinha
Date de saisie : 15/12/2011
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Ed. de l'Olivier, Paris, France
Prix : 14.00 € / 91.83 F
ISBN : 9782879297866
GENCOD : 9782879297866
Sorti le : 25/08/2011
Tous les jours, la narratrice issue d'un sous-continent franchit les barbelés invisibles de la Ville lumière et atteint cette zone périphérique, les bureaux de l'administration, où elle a trouvé une place d'interprète. Tous les jours, le même scénario : un agencement de mots exposant, composées et travaillées, les histoires de la misère des demandeurs d'asile qu'elle a pour rôle de traduire. Des récits qu'elle pourrait devancer mais qu'elle tente de maintenir à distance : lutter contre la compassion ; se vouloir professionnelle ; nier ses racines et son propre passé sans cesse rappelés. Mais cette violence la pénètre au quotidien, sa cuirasse s'effrite. Une nuit dans le métro, tout à son avenir et à son intégration, elle cède et agresse à coups de bouteille un homme déjà rencontré, entendu et refoulé. Ce sont les raisons de son acte qu'elle explore, interrogée au commissariat. Un texte déroutant et cynique sur la migration qui présente, outre la reprise du poème de Baudelaire
(«Assommons les pauvres», Petits Poèmes en prose), la description faussement décousue de tout un système administratif, acteurs et rouages, et qui laisse «dans un état d'esprit avoisinant le vertige ou la stupidité».
1) Qui êtes-vous ? !
Une éponge, qui est imbibée des émotions du monde qui l'entoure. Un laboratoire d'alchimiste où les langues et les vies fusionnent, où ma part indienne et ma part française s'entremêlent, où je ne contrôle pas tout.
2) Quel est le thème central de ce livre ?
Trajets et traversées des hommes. Ces hommes qui traversent les frontières et entrent dans les espaces où ils n'ont pas le droit d'entrer, pour avoir une meilleure vie, et qui se révèle de ne pas l'être pour autant.
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
"Au revers du miroir il y a du mercure. Lorsqu'on est là, de l'autre côté du miroir, à la source, à la racine des choses et de leurs images, on avale alors le poison."
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Je n'oserai pas comparer mon roman aux chefs-d'oeuvre de la musique - mais j'aimerais mentionner les morceaux qui m'ont accompagnée tout au long de l'écriture de ce roman -Nabucco de Verdi - en boucle, pour certains passages NTM, du jazz, Nina Simone...
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Qu'ils soient déstabilisés comme moi j'ai été en découvrant ce monde que je décris dans ce roman.
«Les mots s'ajoutaient aux mots. Les dossiers s'entassaient. Les hommes défilaient sans fin. Ils étaient obligés de mentir, de raconter une tout autre histoire que la leur pour tenter l'asile politique. Évidemment on ne croyait presque jamais à leurs histoires. Achetées avec le trajet et le passeport, elles allaient jaunir et tomber en miettes avec tant d'autres histoires accumulées depuis des années.»
Le temps d'une nuit, passée au commissariat pour avoir fracassé une bouteille de vin sur la tête d'un immigré, une jeune femme cherche à comprendre les raisons qui l'ont conduite à une telle fureur. Étrangère elle aussi, elle gagne sa vie comme interprète auprès des demandeurs d'asile, dans les bureaux des zones périphériques de la ville.
Assommons les pauvres !, qui emprunte son titre à un poème de Baudelaire, est l'histoire d'une femme que la violence du monde contamine peu à peu.
Shumona Sinha est née en 1973 à Calcutta, en Inde. En 1990, elle obtient le prix du meilleur jeune poète du Bengale. Elle arrive à Paris en 2001. En collaboration avec le poète Lionel Ray, elle est l'auteur de plusieurs anthologies de poésie française et bengalie. Elle a publié un premier récit aux éditions de La Différence, Fenêtre sur l'abîme, en 2008. Elle vit à Paris.
Traductrice, l'héroïne doit, pour gagner sa vie si "neuve", se confronter chaque jour au miroir de ce qu'elle a rejeté - et qui lui revient comme un spectre, comme un défunt visage d'elle-même dans le visage des exilés. Or, ces hommes, puisque la majorité des requérants sont de sexe masculin, n'ont pas choisi le voyage, contrairement à elle. "Rabougris, difformes, borgnes, entassés les uns sur les autres dans les sous-sols", ainsi qu'elle les voit, ils s'acharnent à "s'enraciner dans une terre qu'ils n'aiment pas mais qu'ils désirent"...
Une citation de Pascal Quignard en exergue rappelle que, pour les Grecs anciens, le mot liberté (eleutheria) définissait le privilège d'aller où l'on veut, privilège commun aux humains et aux bêtes sauvages. Mais comment aller où que ce soit dans ce monde en définitive clos, car global, où la circulation remplace le voyage ? Où la rencontre se confond avec l'accident ? Comment tout quitter dans un monde où plus aucune place n'est un lieu - un monde sans territoire - ? Un monde où les récits des exilés sont "retouchés ici et là pour faire authentiques" et où, croyant échapper, on retombe encore et toujours sur la triste domesticité de soi-même ? Un monde où, nous dit Shumona Sinha, pour aller vers l'autre, la collision et l'agression sont l'unique chemin, le seul geste qui reste. Et le labyrinthe, la seule demeure.
Shumona Sinha est née à Calcutta en 1973 et est arrivée à Paris en 2001. Déjà, son premier récit, Fenêtre sur l'abîme, traitait de l'état transitoire qu'une jeune Bengalie peut ressentir en France. Assommons les pauvres !, titre emprunté à Baudelaire, est un livre poignant, d'une rudesse infinie sur l'exil, la société et ses miroirs, la mémoire lacérée. L'auteure décrit le cauchemar de l'errance et la douleur d'être réduit à un formulaire administratif.
Ici tout est histoire de mots, de mots mensongers - car la plupart des histoires sont inventées de toutes pièces, vendues par les passeurs en même temps que le voyage...
Un roman ambigu comme les sentiments de la narratrice, un roman où les immigrés ne sont ni des bons ni des méchants, mais de pauvres hères qui n'ont pas le droit de dire qu'ils fuient simplement la misère.
Le désir blanc
Lasse et accablée, je m'abandonne sur le sol moite de ma cellule et je pense encore à ces gens-là qui envahissaient les mers comme des méduses mal-aimées et se jetaient sur les rives étrangères. On les recevait dans des bureaux semi-opaques, semi-transparents, dans les zones périphériques de la ville. J'étais chargée, comme beaucoup d'autres, de traduire leurs récits d'une langue à l'autre, de la langue du requérant à la langue d'accueil. Récits au goût de larmes, âpres et cruels, récits d'hiver, de pluie sale et de rues boueuses, de mousson interminable comme si le ciel allait crever.
Je n'aurais jamais pu imaginer que le chemin serait si court, qu'il y aurait un chemin, un raccourci entre les salles d'interrogatoire et la pièce moisie du commissariat où depuis hier je ne cesse de dessiner l'arbre généalogique de ma famille, les lignes de mes pensées et de mes errances, les combinaisons du temps et de l'espace, pour justifier mon parcours et reconstituer la scène, pour qu'on comprenne mon désir subit d'avoir frappé l'homme, un de ces immigrés, avec une bouteille de vin. Un frisson parcourt mon dos. J'ai peur de moi. Moi qui ai attrapé la bouteille sans la regarder, l'ai soulevée et en ai senti le poids lorsque je l'ai agrippée pour qu'elle ne glisse pas de ma main puis j'ai visé la tête, noire de haine et écumante de mots d'insulte, et j'ai frappé.
Quelques mois auparavant, j'avais claqué la porte au nez de mon compagnon et celle aussi du bureau où je travaillais. Année de ruptures, de pénurie, manque de tout. Je vivais dans un état d'agacement et de confusion. La ville me semblait s'être refermée sur elle-même. Ses portes étaient de nouveau lourdes. Vertes, grandes, en bois ajouré, avec des poignées de fer que le temps avait lissées et assombries, elles ne bougeaient plus sous mes mains. Parfois, le corps entier appuyé dessus, j'essayais de les pousser comme pour faire remonter un bateau coulé. C'était angoissant de voir les portes fermées dans une ville, dans un pays où l'on avait mis tant de soi pour les ouvrir.
Puis on avait fait appel à moi pour ce travail d'interprète. La gymnastique des langues allait commencer. Là-bas, les hommes se ressemblaient. Ils avaient fui le pays d'argile que la baie noire avale, avec pour tout viatique le récit des peuples migrateurs. Le zozotement las de leur voix pénétrait mes jours d'été, lents et paresseux, et tout s'embrouillait et se confondait dans ma tête qui avait su, depuis longtemps, effacer le souvenir de la misère.
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