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Auteur : Mario Tobino
Traducteur : Patrick Vighetti
Date de saisie : 02/10/2011
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Plon, Paris, France
Collection : Feux croisés
Prix : 18.90 € / 123.98 F
ISBN : 9782259215244
GENCOD : 9782259215244
Sorti le : 25/08/2011
Ottaviani est le seul survivant d'un groupe de trois hommes devenus amis («On se comprend même sans se voir») alors qu'ils étaient étudiants en médecine dans l'Italie d'avant guerre. Leurs idées communes, leurs rêves identiques fondent et soudent leur amitié : une Italie libre éloignée du fascisme («Mais ce qui nous unissait, la flamme qui nous animait Turri, Campi et moi, c'était la politique, telle était notre croix, fichée dans notre coeur»). Ces trois hommes resteront fidèles à leurs engagements malgré les évènements, le temps qui passe, les bouleversements politiques («On a rêvé, on a combattu, on a vaincu»). Campi livré aux Allemands finira en martyr sous la torture en gardant le silence. Turri d'un calme exemplaire deviendra chef de la résistance, mènera des combats impitoyables et n'hésitera pas à sacrifier sa carrière à ses idées. La trajectoire de ce trio adhère à l'histoire de l'Italie, à ses guerres et ses horreurs, à la guerre civile, dépeint les différences prégnantes entre ses régions, l'influence du fascisme...
Ottaviani poète et psychiatre analyse objectivement la psychologie de ces hommes, leurs liens indéfectibles, leurs engagements et leurs vies : «Mais je n'écris pas un roman, j'écris ce qui se presse en moi, une anticipation avant ce qui est dû. Tel un croyant devant le confessionnal, je m'approche de la grille et parle, grands et petits pêchés, à la hâte, en vrac.».
Un texte fort qui revient sur l'histoire de l'Italie avec comme toile de fond l'amitié, la fidélité, l'engagement et la puissance de la guerre.
Turri, Campi et Ottaviani étaient amis. Ottaviani, resté seul, se souvient. Des premiers regards échangés à la faculté de médecine, de leurs idées communes contre le fascisme et de leurs rêves d'une Italie libre. Lorsque la guerre s'impose à eux, les trois amis se battent, chacun avec leurs armes. Campi, martyr, demeure jusqu'au bout leur héros, par-delà la mort, qu'il brave avec un courage sans faille face à la barbarie nazie. Sous les canons, Turri se découvre une âme de chef et devient une grande figure de la résistance organisée. Ottaviani, psychiatre, poète, épris de paix et de liberté, suit les trajectoires de ses deux amis, comme habité par eux.
Ce sont les silences des hommes qui se disent ici, leur force et leur intégrité à l'épreuve des événements, leur engagement profond, leur pudeur, leurs exploits discrets et leurs coups d'éclat ; ce que l'on partage sans même le vivre ensemble, et ce qui reste des êtres lorsque l'Histoire s'empare de leur destin : leurs liens, leurs amis.
Né en 1910 à Viareggio en Toscane, Mario Tobino est mort en 1991 à Agrigente en Sicile. Poète, écrivain prolifique et psychiatre, il a publié plus d'une dizaine de romans en Italie, et obtenu le prestigieux prix Strega en 1962. Méconnu en France, il est très populaire en Italie pour ses romans d'inspiration largement autobiographique.
Où est le mal ? se demande Tobino, sans avoir de réponse toute faite. Il serait trop simple d'exhiber ses médailles, remises aux héros de leur vivant ou à titre posthume. Héros décrétés par qui, selon quels critères ? Le communisme était-il la bonne réponse au fascisme ? A quel moment et jusqu'à quand ? A travers le destin de ses deux amis, Tobino réfléchit à son rapport à la politique, à l'idéal, au courage. "Je reconnaissais, la tête basse, qu'on ne peut pas changer les hommes."
Nous étions trois amis
On ne s'est jamais dit qu'on était amis. Imaginez Campi prononcer le mot «amitié», il y aurait vu de la minauderie.
Il suffisait de voir comment il traitait sa mère, Sandrina. Sitôt levé le matin, il l'appelait d'un cri du haut de l'escalier, avant de claquer la porte violemment, rien que pour empêcher l'affection de déborder et de tomber dans la sensiblerie.
Ni Turri ni moi non plus n'avons jamais prononcé les mots : «On est amis.» On s'appelait par nos prénoms voilà tout. Ce qui était ancré si profond dans nos coeurs n'avait pas besoin de transparaître.
Lorsque Turri à la Libération est entré dans mon réduit à l'hôpital de Lucques, il a dit :
- Campi est mort. Il a été torturé pendant plus d'un mois par le lieutenant Karl. On l'a pendu au bois des Châtaigniers, près de Belluno. Et toi, qu'as-tu fait ?
Étrangement sa voix était tendue, peut-être bien à l'adresse du ciel, comme si Campi était là, au-dessus, devant nous, avec nous. Aussitôt il a changé de sujet, il a parlé de sa vie à Bologne les derniers mois ; le sang était récent, difficile à oublier. Et puis cet après-midi-là il était accompagné par trois de ses fidèles soldats, des partisans, du Septième GAP, qui avaient combattu à ses côtés.
Tandis que j'écris, quarante ans après, notre amitié me semble exceptionnelle, impossible à décrire, nous unissant tous les trois, sans que jamais s'échange aucun sentiment, aucune effusion. Je n'en ai saisi la force qu'au cimetière de Bologne, Turri dans son cercueil, scellé, puis disparaissant sous terre. J'ai mesuré ma solitude. Avec lui mourait Campi. Turri vivant, à nous deux nous maintenions Campi en vie, nous le conservions avec ses peurs, ses visions fugaces, ses agressions incisives, son absolue tendresse.
Me voilà seul. Il ne me reste plus qu'à me souvenir d'eux, les poursuivre de façon fugitive, par éclair, susciter en moi leurs ombres, dans l'espoir que l'histoire resurgisse, que le paysage s'illumine, qu'on n'aille pas qualifier de crimes les faits de guerre d'Aldo Turri.
Avec toi, Campi, la parole est facile. Je te revois dans la maison de Belluno, cette nuit où l'on a cogné à ta porte. Tu avais eu ces visions furieuses, prémonitoires. C'était la préfecture de police, ils étaient là, ainsi que tu l'avais toujours craint; ceux qui te passeraient la corde. Turri et moi, dans ces moments-là, nous riions, nous nous moquions gentiment de tes peurs. Imbéciles ! Là où nous croyions entendre des élucubrations paranoïaques, tu annonçais l'avenir.
Je suis là, à parler avec toi, Campi. Reviens me voir. Ensemble, rappelons Turri, parti lui aussi. Vous m'avez laissé seul. Revenez. Moi je respire encore.
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