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Auteur : Titiou Lecoq
Date de saisie : 17/10/2011
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Au diable Vauvert, Vauvert, France
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 978-2-84626-347-4
GENCOD : 9782846263474
Sorti le : 18/08/2011
Les morues c'est le nom que se donnent trois copines de comptoir : des filles dessalées, brutes de décoffrages, libres (c'est-à-dire qui baisent et qui boivent). Elles rédigent une charte féministe où il est question de : aspirer à la normalité ou pas, vivre en couple sans tuer l'amour, le sexe et soi.
Ça s'ouvre sur une fête organisée en mémoire de Kurt Cobain. Jusque là ça sonne comme un genre de "Ensemble c'est tout" du 21e siècle mais ça enchaîne assez vite sur un thriller politique où il est question de privatisation du patrimoine culturel français. C'est sans doute pourquoi l'éditrice présente à raison "Les Morues" comme le roman d'une époque, composé avec une lucidité critique et une distanciation ironique plus que comme une fiction féministe. On oscille entre la chronique de moeurs à la Sex&theCity, le polar politique et le manuel de survie féministe. La plume est alerte, le ton est juste, les 472 pages se tournent toutes seules & it smells like teen spirit ! Si ça ne vous rappelle pas quelqu'un...
1) Qui êtes-vous ? !
Ancienne gardienne de HLM, étudiante en sémiologie, assistante d'éducation, hôtesse d'accueil au mondial du 2 roues, actuellement titulaire d'une carte de presse (les HLM ça mène à tout) et heureuse propriétaire d'un blog http ://www.girlsandgeeks.com/
2) Quel est le thème central de ce livre ?
La Révision Générale des Politiques Publiques à l'heure du changement des rapports hommes/femmes et de l'Internet. Mais pas tout à fait dans cet ordre-là.
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
«Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n'est qu'un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais s'il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux.»
Certes, ce n'est pas de moi mais de Musset, mais c'est quand même dans le livre et sans conteste la phrase la plus sublime.
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Tout Otis Redding.
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Leurs doutes existentiels, leur foi en l'art et accessoirement leurs sous, s'ils en ont un peu sinon c'est pas grave, ils peuvent photocopier le livre.
C'est un roman qui commence comme cela :
«Au début, il y a la sonnette - et la porte qui s'ouvre et se referme sans cesse. Des pas qui résonnent dans l'entrée. Et des embrassades, des «ah», des «oh». T'es déjà arrivé ? J'croyais que tu finirais plus tard le taff. Ouais, mais finalement j'ai bien avancé. Hé, Antoine on va pas parler boulot ce soir, hein ? Ça serait de la provoc ! Un brouhaha généralisé. Des verres qui tintent. T'as apporté les bougies ? Non c'était à Ema de le faire.»
Et c'est un roman qui commence aussi comme cela :
«Depuis une dizaine de minutes, Ema gardait la tête obstinément levée vers la voûte. En suivant des yeux les courbes compliquées des arches gothiques de l'église, elle espérait éviter de pleurer. Mais d'une elle commençait à avoir sérieusement mal à la nuque et de deux il devenait évident qu'elle ne pourrait pas échapper aux larmes de circonstance.»
C'est donc l'histoire des Morues, d'Emma et sa bande de copines, de ses amis, et, si l'on s'y arrête une minute, c'est le roman de comment on s'aime en France au début du XXIe siècle.
Mais c'est davantage.
C'est un livre qui commence comme une histoire de filles, continue comme un polar féministe en milieu cultivé, se mue en thriller de journalisme politique réaliste - au cours duquel l'audacieuse journaliste nous dévoilera les dessous de la privatisation du patrimoine culturel français - et vous laisse finalement, 500 pages plus loin sans les voir, dans le roman d'une époque embrassée dans sa totalité par le prisme de quatre personnages.
Cet ambitieux projet romanesque, qui a pris plusieurs années à son auteur, est une réussite totale.
D'abord parce qu'il se dévore. Que sa lecture procure un plaisir continu, et qu'il emprunte toutes ses voies pour s'inscrire dans une perspective globale avec une acuité, une ironie et une gouaille bien contemporaines, mais en y superposant le paysage littéraire d'une jeune femme d'aujourd'hui qui, petite fille, réécrivait la fin des romans de la Comtesse de Ségur pour celles qu'elle préférait lire.
Cela donne un authentique et passionnant roman français.
Née en 1980, Titiou Lecoq débute sa carrière littéraire en 1988 en réécrivant la fin des romans de la Comtesse de Ségur. Elle passe ensuite de nombreuses années à boire du café et à étudier la sémiotique avant de se mettre à la recherche d'un vrai travail. Gardienne d'immeuble, hôtesse d'accueil, secrétaire, banquière, assistante d'éducation, agent à l'ANPE. Finalement, elle devient journaliste pigiste pour divers magazines et ouvre un blog qui croise les thèmes de l'internet, du sexe et des chatons.
Les morues, trois filles et un garçon féministes et fêtards, se réunissent chaque semaine dans un troquet de quartier. Emma, l'héroïne, vient de perdre son amie d'enfance, suicidée, une balle dans la bouche. Un mystère plane. Aidée de sa bande, elle cherche une autre explication. L'intrigue s'emballe, politico-journalistique, révélant les dessous de la privatisation des services publics, des histoires d'amour chaotiques et des amitiés ambiguës arrosées de vodka. Titiou Lecoq a un style, détendu, sans prétention. On la lit d'une traite, en riant beaucoup et avec quelques frissons...
L'écrivain est dynamique, elle décrit ceux qu'elle croise, ceux qu'elle écoute, ce qu'elle aime, ce qui ne lui plaît pas. Elle n'a ni cible précise, ni volonté claire de s'inscrire dans aucun mouvement. Elle soulève des questions sans me donner de réponse. Je vais parler de son style. Zut ! Elle écrit bien, mais elle écrit aussi comme elle parle. Un langage châtié avec parfois un vilain mot au beau milieu, bien mis en avant. Ça percute...
A qui se livre s'adresse-t-il ? Les morues sont des filles, j'entends d'ici une langue trop rapide vagir : "C'est un livre pour filles !", comme si les romans sur Napoléon étaient des livres pour hommes d'Etat et guerriers. "C'est pour les bobos !", comme si Vipère au poing n'était destiné qu'à ceux qui ont souffert dans leur enfance. Est-ce un polar, un livre drôle, la critique d'une société ? Un cheminement interne ? C'est tout à la fois. C'est le roman d'une morue qui ne regrette pas de vivre, même si parfois, c'est fatigant. Je referme Les Morues, j'aimerais bien le voir au cinéma, j'aimerais bien être Ema.
Son roman est un parfait miroir de la France des années 2000, celle de Pôle emploi et de MySpace, de la révision générale des politiques publiques, des plate-formes téléphoniques délocalisées et des bureaux en open space. Tout ce qu'on aime. Les personnages, une poignée de sympathiques trentenaires, forment un bel échantillon des différentes espèces de jeunes bobos parisiens.
C'est la radiographie d'une bande de filles contemporaines qui se surnomment elles-mêmes "les Morues". Les symposiums de greluches, les délibérations sentimentales, les couples qui se défont et se refont, c'est leur chose..
Titiou Lecoq a choisi des couleurs acides pour son roman-pamphlet sur les jeunes femmes contemporaines. C'est un livre saillant habité par la fascination de l'ordinaire.
L'enterrement et les Morues
Depuis une dizaine de minutes, Ema gardait la tête obstinément levée vers la voûte. En suivant des yeux les courbes compliquées des arches gothiques de l'église, elle espérait éviter de pleurer. Mais d'une elle commençait à avoir sérieusement mal à la nuque et de deux il devenait évident qu'elle ne pourrait pas échapper aux larmes de circonstance. Bien qu'elle eût pris la ferme décision de vider son esprit de toute pensée ayant un quelconque lien avec elle, rien ne pouvait effacer cette assemblée vêtue de noir au milieu de laquelle flottaient des visages familiers aux traits tirés et blafards. Ça lui foutait une boule dans la gorge. De l'autre côté de l'allée, elle pouvait voir la famille et l'éternel - et très éphémère - fiancé, Tout-Mou Ier. Le pauvre garçon était complètement effondré. Son visage, qui déjà habituellement présentait la virilité d'une pâte de guimauve, avait littéralement fondu. Même Antoine, assis à côté d'Ema, était pâle comme un linceul. Ses mains, posées sur ses cuisses, restaient aussi inertes que le reste de son corps. Il semblait tendu vers un point fixe, peut-être l'immense crucifix doré qui les dominait. Elle ne voulait pas avoir l'air d'espionner la tristesse des autres ni soupeser les oripeaux de leur malheur mais elle ne pouvait pas s'empêcher d'épier l'attitude de chacun. En attendant la cérémonie, un entremêlement de vagues chuchotis résonnait dans l'église. Si le simple spectacle du chagrin des autres suffisait à la bouleverser, elle n'osait imaginer comment elle allait réussir à affronter l'enterrement proprement dit. En fait, Ema avait deux trouilles bien précises. Option numéro un : être prise d'un fou rire, un ricanement démentiel à gorge déployée, a les yeux exorbités, les veines du cou gonflées et les E g bras agités de mouvements incontrôlés, le genre de comportement qui vous fait partir direct pour l'asile. Option numéro deux : plus simple, s'effondrer, se jeter à terre au moment de la crémation. Dans les deux cas, elle passerait pour une hystérique et serait sans nul doute soupçonnée de trafic de drogues, qui plus est dans un lieu de culte - ce qui constituait sûrement une circonstance aggravante. Heureusement, pour le moment, le cercueil était invisible. Déjà, pour préserver sa santé mentale, elle avait fermement refusé d'assister à la mise en bière. «Mais les thanatopracteurs ont fait un formidable travail de reconstruction du visage, tu sais.» Par déduction, sans doute la présence du «mais», elle supputait que cette phrase avait été formulée pour la rassurer. Sur un être à peu près normal comme Ema, elle avait eu pour seul effet de la pétrifier d'effroi et de lui faire rajouter une centaine de mètres de distance entre le salon funéraire et elle. Reconstruction du visage... Ema ne voulait voir ce visage ni mort, ni reconstruit.
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