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.. El Sexto

Couverture du livre El Sexto

Auteur : José María Arguedas

Traducteur : Ève-Marie Fell

Date de saisie : 24/01/2012

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Métailié, Paris, France

Collection : Bibliothèque hispano-américaine

Prix : 18.00 € / 118.07 F

ISBN : 9782864247593

GENCOD : 9782864247593

Sorti le : 20/10/2011

Situé au coeur de Lima (Pérou), le pénitencier d'El Sexto est un véritable Enfer, structuré, à l'image de celui de Dante en plusieurs cercles. Sous le regard indifférent des gardiens s'organise la société ultra-hiérarchisée des détenus. Les étages supérieurs sont attribués aux prisonniers politiques opposants au régime en place, repartis en deux factions rivales; d'un côté les démocrates de l'APRA et de l'autre les communistes. Au premier étage se regroupent les prisonniers de droit commun et les délinquants sexuels, qui en contrôlant le trafic de drogue et en contraignant les homosexuels à la prostitution, sont les véritables seigneurs d'El Sexto. Enfin dans tout en bas, livrés au froid, à la faim, la lie de la prison, les clochards constituant une véritable cour des miracles en proie à tous les sévices. C'est en ce lieu ou tout espoir est abandonné à l'entrée qu'est déféré Gabriel, jeune étudiant pris dans une rafle au cour d'une manifestation de protestation. Pris sous l'aile des prisonniers politiques et témoin des exactions des droits communs, il va tenter de garder son humanité ; mais lorsque le terrible Estafilade abuse d'adolescents qu'il vend aussi aux autres détenus, un dilemme se pose à lui : doit-il ou non assassiner Estafilade au risque de perdre son innocence à tout jamais...


  • Le courrier des auteurs : 24/01/2012

1) Qui êtes-vous ? !
Ex-Professeur de Littérature et Civilisations latino-américaines à l'Université de Tours, j'ai consacré l'essentiel de mes recherches aux diverses formes de cultures dans les pays andins et en particulier à Arguedas, créateur et "passeur" culturel.

2) Quel est le thème central de ce livre ?
Le microcosme carcéral que décrit Arguedas est à l'image de la société qui l'entoure et du Tiers-Monde tout entier. Une stratification très rigide oppose les crève-la-faim, majoritaires, les classes moyennes appauvries par la corruption, la cohorte des nervis, les puissants invisibles et les élites politisées engluées dans leurs combats partisans. Comment rompre le cercle ? La problématique de la violence, massive ou symbolique, est au coeur du texte.

3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
"Emporte-moi, toi qui es tout puissant, emporte-moi auprès d'un des grands fleuves de notre patrie !" (p. 144).

4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
La musique est omniprésente dans El Sexto, comme dans tous les romans d'Arguedas. Elle est diverse, rurale ou urbaine, indigène ou occidentale, harmonieuse ou cacophonique. Le wayno national, aux multiples inflexions, pourrait résumer tout le livre.

5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
L'émotion. Le narrateur, "petit bourgeois sentimental", nous entraîne dans ses chocs émotionnels : horreur, compassion, dégoût, nostalgie, vindicte, appel au meurtre...
En fin de compte, ce n'est pas la parole qui fait l'homme, c'est l'émotion.


  • Les présentations des éditeurs : 28/10/2011

Le jeune Gabriel est incarcéré au pénitencier El Sexto, au centre de Lima, dans le cadre de la répression des mouvements d'opposition étudiants. Là, il va rencontrer des représentants des partis politiques qui luttent contre le pouvoir despotique. Il découvre les hiérarchies de la prison, où en fonction des étages se côtoient en haut les politiques, puis les droits communs et les délinquants sexuels, et enfin, tout en bas, les clochards et les assassins. Les politiques se divisent entre partisans de l'Apra (démocrates) et communistes, considérés comme "vendus à l'étranger".
Les droits communs font régner leur loi, distribuent la drogue et forcent les homosexuels à la prostitution. Les maîtres de cet inframonde, Estafilade, Maraví et Rosita, l'homosexuel à la voix d'ange, luttent pour le pouvoir, s'affrontent à mort, ce qui révèle la totale malhonnêteté des autorités légales. Construit sur des dialogues ce roman est, comme le souligne M. Vargas Llosa, remarquable par la structuration des "personnages collectifs, ces entités grégaires absorbant l'individu effacé par l'ensemble, fonctionnant avec une synchronie de ballet". Ce roman a été inspiré à l'auteur par son expérience de la prison politique en 1938. Il a défini El Sexto comme à la fois une école du vice et une école de la générosité.

Un grand classique de la littérature latino-américaine.

Né en 1911, José Maria Arguedas s'est suicidé en 1969 d'une balle dans la tête dans les toilettes de l'université où il enseignait. Il était l'une des figures majeures du mouvement indigéniste latino-américain, un écrivain connu pour son engagement politique et ses prises de position. Anthropologue, universitaire et intellectuel militant, il a écrit trois romans et des recueils de contes. Sont traduits en français : Les Fleuves profonds, Tous les sangs et Yawar fiesta. Mario Vargas Llosa lui a consacré un livre : L'Utopie archaïque.



  • La revue de presse Philippe Lançon - Libération du 27 octobre 2011

D'abord, l'exergue : «J'ai commencé à rédiger ce roman en 1957 ; j'ai décidé de l'écrire en 1939.»El Sexto est publié en 1961. C'est le nom de l'épouvantable prison de Lima où l'auteur, José Maria Arguedas, fut enfermé en 1937-1938, à la suite d'une manifestation antifasciste. Il était étudiant en lettres, il était pauvre, il avait 26 ans...
Pourquoi lui a-t-il fallu vingt ans pour écrire El Sexto ? Parce que ce livre est le souvenir de cet événement douloureux, les huit mois passés au Sexto...
Dans la prison à trois étages, les prisonniers politiques, les clochards et les droits communs vivent ensemble. Les taulards sont dominés par les Noirs et les métis de la côte, dont le terrible Estafilade, qui viole un enfant andin et finit égorgé. Arguedas excelle dans la description des misérables. Sa précision semble innocente.


  • Les courts extraits de livres : 04/09/2011

On nous a transférés de nuit. Nous sommes passés directement, par une porte, du quartier cellulaire du Dépôt à la cour d'El Sexto.
De loin, grâce à l'éclairage urbain, nous pouvions distinguer la masse de la prison et au fond, dans la pénombre, des passerelles et des murs noirs. La cour, immense, était plongée dans l'obscurité. A mesure que nous approchions, la bâtisse d'El Sexto grandissait. Nous marchions en silence. Enfin, à vingt pas, nous avons commencé à respirer sa pestilence.
Nous portions nos affaires sur le dos. Moi, j'étais verni, j'avais un mince matelas de laine; d'autres n'avaient que des couvertures et des journaux. Nous marchions en rang. Quelqu'un a ouvert la grille précautionneusement mais sans pouvoir l'empêcher de grincer, puis elle est retombée avec fracas. L'écho a résonné jusqu'au fond de la prison. Aussitôt une voix grave s'est fait entendre. Elle a entonné les premières notes de La Marseillaise apriste, puis une autre voix, haut perchée, a lancé L'Internationale. En quelques secondes, ce fut un concert de voix d'hommes qui se défiaient en chantant les deux hymnes rivaux. Nous pouvions déjà distinguer les ouvertures des cellules et la configuration des passerelles. L'édifice funèbre d'El Sexto tremblait, chantait; il semblait se mouvoir. Dans nos rangs, personne ne chantait; nous sommes restés silencieux, à l'écoute. L'homme qui était devant moi pleurait. Il m'a tendu la main tout en retenant avec peine, sur son dos, son paquet de journaux. Il m'a serré la main; j'ai vu son visage transfiguré, sans aucune trace de sa dureté habituelle. C'était un détenu apriste qui m'avait haï d'emblée, sans me connaître ni m'avoir jamais adressé la parole. Je l'ai dévisagé un long moment, étonné, presque abasourdi. Je pensais qu'en entendant La Marseillaise, lancée entre ces murs nauséabonds, il m'aurait repoussé encore davantage. Je savais qu'il était natif de Cuzco et que nous partagions la même langue.
- Adieu ! me dit-il. Adieu ! J'étais encore plus surpris.
À qui disait-il adieu ? Il a levé la main. Et nous avons marché au pas, un par un, vers le fond de la prison.
Le chant a repris. Je me suis rappelé les coqs de combat d'un célèbre élevage de Lima. Ils chantaient toute la nuit sans jamais perdre le fil ni se tromper. Par quel mystère chacun savait-il à quel instant précis venait son tour de chanter ? Isolés dans leurs cellules, les détenus d'El Sexto suivaient aussi la mélodie des hymnes sans prendre d'avance ni de retard, à l'unisson, comme par instinct. Les gardes et les mouchards qui nous surveillaient semblaient calmes ; personne n'a souri ni juré.


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