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Auteur : Jean-Claude Milner
Date de saisie : 31/08/2011
Genre : Philosophie
Editeur : Verdier, Lagrasse, France
Collection : Philosophie
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 9782864326588
GENCOD : 9782864326588
Sorti le : 08/09/2011
Dans Clartés de tout, Fabian Fajnwaks et Juan Pablo Lucchelli, deux psychanalystes, interrogent Jean-Claude Milner sur son parcours et sur la place que Jacques Lacan y a tenue.
En répondant à leurs questions, Jean-Claude Milner a été amené à réexaminer ses propres positions sur la linguistique et sur la science moderne, sur sa théorie des noms et en particulier du nom juif, sur la transformation des relations entre capitalisme et bourgeoisie, sur la Révolution et sur la politique.
Il est apparu que le nom de Lacan était mentionné à chaque étape. Jean-Claude Milner a eu ainsi l'occasion de mieux préciser sa dette : Lacan, selon lui, doit fonctionner comme un opérateur de clarté, non d'obscurité.
Le projet de livre surgit en cours de route. Pour qu'il soit mené à bien, les questions et les réponses devaient être ajustées et ajointées. Clartés de tout est le résultat de ce travail.
RENCONTRES AVEC LACAN, À L'HORIZON DE LA SCIENCE
Juan Pablo Lucchelli : Nous pourrions partir de votre rencontre avec l'oeuvre de Lacan et même avec l'homme. Que pourriez-vous nous en dire ?
Jean-Claude Milner : Au point de départ, il faut placer Althusser. En 1963-1964, il avait organisé un séminaire sur le structuralisme; dans ce séminaire était prévue une séquence sur l'oeuvre de Lacan ; cette séquence, Jacques-Alain Miller l'a assurée. Pour moi, ce fut une véritable découverte ; j'avais entendu parler de Lacan pour la première fois au séminaire de Roland Barthes, vers 1962, mais à ce moment-là je ne connaissais rien de son oeuvre. Je ne savais même pas si Lacan était vivant ou pas. On mesure par là combien son parcours était ignoré du monde auquel j'appartenais (et qui était le monde de la moyenne des normaliens). Louis Althusser a contribué de manière décisive à changer la donne. Je ne peux parler que pour moi, mais en tout cas, en assistant aux présentations de Jacques-Alain Miller, au cours du séminaire d'Althusser, j'ai eu le sentiment de rencontrer quelque chose qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais connu auparavant. Or, j'étais déjà engagé dans la linguistique structurale et ce qui m'intéressait chez Lacan, ce n'était pas la ressemblance avec la linguistique structurale telle que je commençais à la connaître ; c'étaient plutôt les différences, l'en-plus. Bien entendu, à ce moment, j'aurais été bien incapable de situer cet en-plus. Voilà donc le point de départ. Ensuite arrive, autre contingence, le fait que Lacan ne puisse plus continuer d'assurer son séminaire à Sainte-Anne; Louis Althusser lui propose de venir à l'École normale supérieure. Chronologiquement, ces épisodes sont très rapprochés, presque simultanés, mais dans le temps logique, la scansion décisive a bien été l'intervention de Jacques-Alain Miller ; la suite de séances qui s'est alors déroulée a compté pour moi et pour quelques autres. La continuation du séminaire de Lacan à la rue d'Ulm, au début de décembre 1965, le lancement des Cahiers pour l'analyse, en janvier 1966, ne prennent sens à mes yeux que par ce premier temps. Entendre Lacan en personne, le rencontrer, lui parler, tout cela, dans le temps logique, est venu après la rencontre de ses textes et après la décision de les lire, en quelque sorte, mot à mot. Je rappelle qu'on était avant les Écrits ; les textes de Lacan étaient dispersés et, parfois, difficiles à trouver. De là, une sorte de chasse bibliophilique, qui n'était pas sans son charme propre. Ce n'est pas le lieu de parler plus en détail des Cahiers pour l'analyse ; d'autres que moi y ont pris part et je ne saurais parler en leur nom. Quant au programme que je m'étais alors fixé à moi-même, je ne l'ai jamais exposé complètement ; peut-être ne l'ai-je véritablement compris qu'après coup ; en tout état de cause, il est demeuré en suspens après Mai 68. Dans les premières années, ma relation personnelle avec Lacan est demeurée distante; elle a pris un autre tour pendant les années 1970, après mon passage par le maoïsme; j'ai alors rencontré Lacan à plusieurs reprises; nous avons eu des conversations, des dîners en tête à tête. Ce n'était pas une relation d'analysant à analyste. Disons que pour un temps, une interlocution s'est nouée. Voilà en gros le schéma.
J. P. L. Ça c'est le début, mais pourquoi Lacan prend-il de l'ampleur dans votre oeuvre, pourquoi est-elle aussi concernée par l'oeuvre de Lacan ?
J.-C. M. Il y a deux phases. Elles sont représentées dans mon travail par deux livres, L'Amour de la langue et L'Oeuvre claire. Dans le premier, je reprends le mouvement qui m'avait porté dès le début, quand j'avais découvert les textes de Lacan ; j'ai souligné que ce qui m'avait intéressé chez lui, ce n'était pas ce qu'il y avait de consonant avec la linguistique, mais au contraire ce qu'il y avait de dissonant. Simplement, quand j'écris L'Amour de la langue, je viens de soutenir ma thèse; j'ai publié des articles dans des revues savantes ; je prends une part active au développement d'un programme de recherches. J'étais vraiment devenu un linguiste, quelqu'un qui pratiquait la linguistique. J'y découvrais des faits, pas très importants, mais enfin je mettais au jour des données peu ou mal connues et j'en proposais un traitement nouveau. Or, seule la découverte, si minime soit-elle, vous inscrit de plein droit dans une science galiléenne et la linguistique, telle qu'elle se constituait à ce moment-là, se voulait galiléenne. Je m'étais résolument emparé de ce paradigme. Du même coup, je pouvais mieux déterminer le «différentiel» qu'articulait Lacan.
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