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Auteur : Gilles Lapouge
Date de saisie : 07/09/2011
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : André Versaille, Bruxelles, Belgique
Collection : Chemin faisant
Prix : 17.90 € / 117.42 F
ISBN : 9782874951534
GENCOD : 9782874951534
Sorti le : 14/09/2011
De quoi donc une vie est-elle faite ?
Dans les livres de la collection Chemin faisant, des créateurs égrènent leurs souvenirs. Au fil de leurs flâneries, ils nous racontent leurs rencontres, nous entretiennent de leurs amitiés, nous parlent des livres qu'ils ont aimés, des films qui les ont touchés, des expériences qui les ont marqués, des musiques qui les habitent, des voyages qu'ils ont entrepris, bref, de tout ce qui les a constitués.
En se livrant chacun à leur manière, ils nous ouvrent les portes de leur royaume intérieur.
«Je n'ai pas beaucoup d'autorité sur mes souvenirs. Ils n'en font qu'à leur tête. Je suis voué à les suivre. Parfois, ils se moquent carrément de moi. Si je leur donne l'ordre d'aller vers le sud, c'est à l'ouest que je me retrouve. Ils mettent malice à me contredire. Comme ils vont trop vite pour mon pas, je boite. Ils me distancent. Ils en profitent pour me semer, comme les parents indignes, dans les contes de fées, entraînent leurs enfants dans les forêts obscures. Ils me mettent un bandeau sur les yeux. Ils me font tourner et, quand ma tête est un vertige, ils arrachent le foulard. Je me demande alors en quelle géographie je suis tombé et dans quel moment de ma vie. Je ne reconnais rien. Je suis dans un lointain. On se chamaille un peu, mais après une rapide altercation, je suis bien obligé de reconnaître qu'en effet je suis passé dans ces écarts, il y a longtemps, longtemps, comme en un songe, et que j'avais tout oublié.
En général, mes souvenirs ont meilleure mémoire que moi. C'est pourquoi je les laisse faire. Je leur donne tous les pouvoirs.»
Gilles Lapouge
Gilles Lapouge est un écrivain et essayiste, né en 1923 à Digne. Après des études d'histoire et de géographie, il devient journaliste. En 1950, il part pour le Brésil. Pendant trois ans, il travaille pour le quotidien brésilien O Estado de São Paulo, dont il restera le correspondant en France pendant plus de quarante ans. De retour en France, il collabore au Monde, au Figaro Littéraire et à Combat. Il participe à l'émission de Bernard Pivot Ouvrez les guillemets qui deviendra Apostrophes. À France Culture, il produit l'émission Agora puis En étrange pays. Il fait partie du comité de rédaction de La Quinzaine littéraire. On peut le rencontrer tous les ans à Saint-Malo pendant le festival "Étonnants voyageurs".
Le Flâneur de l'autre rive
Je n'ai pas beaucoup d'autorité sur mes souvenirs. Ils n'en font qu'à leur tête. Je suis voué à les suivre. Parfois, ils se moquent carrément de moi. Si je leur donne l'ordre d'aller vers le sud, c'est à l'ouest que je me retrouve. Ils mettent malice à me contredire. Comme ils vont trop vite pour mon pas, je boite. Ils me distancent. Ils en profitent pour me semer, comme les parents indignes, dans les contes de fées, entraînent leurs enfants dans les forêts obscures. Ils me mettent un bandeau sur les yeux. Ils me font tourner et, quand ma tête est un vertige, ils arrachent le foulard. Je me demande alors en quelle géographie je suis tombé et dans quel moment de ma vie. Je ne reconnais rien. Je suis dans un lointain. On se chamaille un peu, mais après une rapide altercation, je suis bien obligé de reconnaître qu'en effet je suis passé dans ces écarts, il y a longtemps, longtemps, comme en un songe, et que j'avais tout oublié.
En général, mes souvenirs ont meilleure mémoire que moi. C'est pourquoi je les laisse faire. Je leur donne tous les pouvoirs. Je leur laisse la bride sur le cou. Et puis, ils sont grands maintenant, ils ont l'âge de raison. Je ne peux plus les traiter comme des gamins. Je ne vais pas surveiller leurs sorties, contrôler leurs amitiés et les obliger à rentrer à la maison, le soir, avant minuit. Ils ont bien le droit de vivre leur vie. Et de me faire vivre la mienne, par la même occasion.
Comme je ne veux pas entraver leur marche, je me suis toujours gardé de consigner dans un cahier les choses qui m'arrivent. Je n'ai jamais eu l'envie et la constance de tenir un journal intime. J'y gagne des avantages. Le souvenir, au lieu d'être collé comme un coléoptère sur un bouchon et coincé dans une collection, inerte, embaumé et même assassiné, revient vers moi comme une clarté tremble dans les vitres, le matin. Il me dit des choses que je ne savais pas ou que j'avais perdues de vue. Je ne me reconnais pas toujours dans le portrait qu'il trace de moi ou dans la biographie qu'il me colle sur le dos et qui flotte comme un costume mal coupé, mais je ne proteste pas car j'y trouve des bénéfices. J'arrive enfin au point que j'aime occuper : me voici étrange à moi-même.
Jadis, si je me souviens bien, j'avais du mal avec mon «moi». Je ne savais jamais où je l'avais mis la veille, au moment de me coucher, et c'était le diable, le matin, pour le repérer au milieu d'un tas de prétendants. Je lui demandais de montrer ses papiers et presque une photo d'identité. Même certifié cependant, je ne le reconnaissais que vaguement. Il avait une allure de néant. C'est pourquoi je fus comblé chaque fois que le hasard, la société ou l'histoire m'ont donné l'occasion de me fourvoyer, de me dissoudre et de n'être qu'une hypothèse. Ce fut le cas au lycée parfois, à l'armée toujours, dans les guerres que je n'ai pas faites, dans les voyages que je crois que j'ai accomplis, aux Chantiers de jeunesse, et aussi quand j'écris un texte qui arrive je ne sais d'où, auquel jamais je n'avais pensé, qui est bourré de pensées que je n'ai pas eues, d'images qui n'ont jamais fréquenté ma cervelle et que je suis invité pourtant à installer dans le livre que je suis en train de faire. Longtemps, je me sauvais de ces embarras en prenant mes distances avec moi. Je me regardais de haut et de loin. Il paraît que j'étais un peu énervant. Dans les conversations les plus ordinaires ou les plus extraordinaires, je disais tout le temps : «Moi, si j'étais moi...»
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