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Auteur : Anne Cuneo
Date de saisie : 22/09/2011
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Bernard Campiche, Orbe, Suisse
Prix : 21.50 € / 141.03 F
ISBN : 9782882412973
GENCOD : 9782882412973
Sorti le : 03/09/2011
Anne Cuneo est née à Paris de parents italiens et vit en Suisse, entre Genève et Zurich. Elle est journaliste d'actualité et cinéaste. Elle est l'auteur de récits autobiographiques, d'une série de textes dramatiques et de romans dans les genres les plus divers. Elle a reçu de nombreux prix, parmi lesquels le Prix des Libraires pour son roman Le Trajet d'une rivière et le Prix Schiller pour l'ensemble de son oeuvre. Ses ouvrages, constamment réédités et traduits dans plusieurs langues, sont des succès de librairie.
John Florio est né en Angleterre d'un père italien et d'une mère probablement anglaise ; il a grandi dans les Grisons suisses, puis, après des études à Tübingen, est retourné en Angleterre où cet Européen polyglotte a été le professeur d'italien, et parfois de français (langue qu'il parlait couramment), d'hommes et de femmes issus de toutes les classes sociales - marchands, nobles, artistes, princes et jusqu'à une reine; il se pourrait que Shakespeare ait été un de ses élèves. Son dictionnaire italien-anglais et sa traduction des Essais de Montaigne en anglais sont de véritables monuments, à la fois linguistiques et culturels.
Un monde de mots (titre emprunté au dictionnaire italien-anglais de John Florio) clôt une sorte de trilogie.
Le premier volet, Le Trajet d'une rivière, retrace l'histoire de Francis Tregian, le collectionneur du célèbre Fitzwilliam Virginal Book ; le deuxième, Objets de splendeur. Monsieur Shakespeare amoureux, permet de connaître la première femme écrivain publiée en Angleterre.
La trilogie se conclut sur Un monde de mots, qui raconte la vie et les aventures de John Florio, un des hommes qui ont, de façon ouverte ou souterraine, façonné la culture européenne.
La nuit était très noire. Dans le haut mur de la sombre bâtisse, une petite porte, la seule de l'enceinte, s'était ouverte avec un bruit sourd. En scrutant la pénombre, on aurait pu deviner deux hommes. Ils tiraient un tombereau d'où s'exhalait une puanteur pestilentielle.
Ils étaient sortis précautionneusement, en veillant à ne rien heurter, et la nuit les avait absorbés. A cause du mur du couvent, et du tumulus inhabité qui lui faisait face, aucun lumignon n'éclairait leur départ. Ils marchaient avec une hâte qu'un observateur aurait, de jour, pu trouver suspecte. Mais personne ne les voyait. Ils avaient pris soin de choisir une nuit de nouvelle lune. On entendait à peine le craquètement des roues sur le gravier de la ruelle. Ils étaient finalement arrivés à une sorte de terrain vague, où un oeil perspicace aurait sans doute distingué les ruines dans le noir - l'ancien Forum, désert à cette heure-là. Ils s'étaient arrêtés, et avaient attendu. Pas un mot n'avait été échangé.
«Ogni terra ha guerra - tout pays a sa guerre», avait fini par murmurer une voix qui les avait fait sursauter. Elle semblait suspendue dans la nuit - les contours du parleur étaient invisibles ; pas d'étoile, pas la moindre lueur, le ciel était couvert.
«Ogni corpo ha la sua ombra - tout corps a son ombre», avait répliqué une voix peu assurée. C'étaient les formules convenues.
«Le Seigneur soit avec nous», avait conclu la voix anonyme. «C'est toi, Lorenzo ?»
«Moi-même. Que Sa volonté soit faite.»
Le premier obstacle était franchi, ils s'étaient retrouvés. Par une telle nuit, cela tenait du miracle.
«Qu'est-ce que c'est que cette odeur ?» avait repris le nouveau venu. «Vous m'avez amené les excréments de ces beaux messieurs, ma parole. Il n'y a qu'eux pour puer pareillement.»
«On a choisi un chargement qui ne donnerait à personne envie de fouiller», lui avait-on répliqué avec un gloussement sardonique.
«Vous avez le paquet ?»
«Oui. Il est sous les excréments, mais en mauvais état. Et il faut que vous nous emmeniez, nous aussi, parce que nous risquerions qu'on nous torture pour nous faire parler.»
Un silence.
«Ce n'était pas prévu», avait fini par dire le dernier venu. «Mais j'aurais dû y penser. Vous avez de la famille ?»
«Pas à Rome, les miens sont dans le Nord», avait dit l'un.
«Je n'ai personne», avait répondu l'autre, «je suis enfant trouvé.»
«Alors, pas de risque qu'on les arrête à votre place. Allons-y.»
Les deux moines avaient cherché du pied, à tâtons, une surface herbeuse, l'avaient trouvée, y avaient déversé leur tombereau. Sous les détritus, un ballot oblong. Ils avaient déroulé la toile qui l'enveloppait. S'il n'avait pas fait si sombre, on aurait pu voir un homme inerte, à moitié nu. Le plus costaud des deux moines l'avait chargé en travers de ses épaules, comme un paquet.
«Faisons vite, maintenant», avait-il dit d'une voix sourde. «Je ne suis même pas sûr que tout cela ait valu la peine, il est plus mort que vif, votre héros.»
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