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Auteur : Bernard Weisz
Date de saisie : 17/11/2011
Genre : Documents Essais d'actualité
Editeur : Escampette, Chauvigny, France
Prix : 13.00 € / 85.27 F
ISBN : 9782356080370
GENCOD : 9782356080370
Sorti le : 25/10/2011
«Être un ex ce n'est pas changer d'affiliation et rallier un autre camp. C'est aller au fil du temps, assailli par les mêmes questions. De cet engagement dont on mesure la difficulté à transmettre la quintessence on ne peut se détacher. Avec l'incompréhension que l'on devine chez ceux qui n'ont pas partagé l'épreuve et la profondeur de cette cassure, se profile la solitude. Pour reconquérir la fierté d'être on se doit d'accepter de revoir toutes les images de ce film. La poursuite du dialogue entre soi et soi donne une chance d'éclaircir cette histoire ininterrompue de la subordination au Parti.»
Bernard Weisz, né à Marseille en 1946, fut durant 15 ans membre du Parti communiste français. Avant sa démission, il était journaliste à L'Humanité, principalement pour les sujets de culture. A travers une anamnèse où surgissent des voix et des visages qui l'ont accompagné jusqu'à la rupture, il prend le risque de miser sur la puissance du souvenir au lieu et place de l'analyse politique du communisme français des années 60 et 70.
Il vit aujourd'hui en Avignon où, depuis plus de cinq ans, il travaille sur les archives de la guerre et de l'occupation dans le Vaucluse.
Sans nostalgie ni acrimonie, et dans une prose lavée de tout slogan, de tout mensonge, l'ex-coco fait le compte, entre Aix et Vitry, des espérances trahies et des illusions perdues. Son petit livre est à la fois le tombeau d'une génération et un précis de solitude. Poignant.
Un coco perdu
«Maintenant vous savez.» Que veut-il me dire Louis Guilloux dans la chambre de cet hôtel sans prétention où il loge quand il vient à Paris ?
J'avais tenté de rencontrer pour un avant-papier l'auteur du «Sang noir», invité d'Apostrophes lors de la publication de son dernier récit. C'était au temps de la télévision - Pivot - événement. Fallait participer au tam-tam. Souvent le jeu en valait la chandelle.
Au téléphone Guilloux me donne rendez-vous chez Gallimard : «On trouvera bien un endroit pour bavarder.» Dans un petit bureau de la rue Sébastien Bottin que finit par nous trouver une attachée de presse, le compagnon attentif qu'il est tout de suite se moque de l'écrivain considérable, devenu sujet de thèses universitaires, qui - me confie-t-il - lui «tombent des mains». Moi, je ne quitte pas ses yeux aux scintillements mauves. A peine quelques courtes questions pour remonter la mécanique : la révolution, la liberté, le courage, l'avenir... Une parole de feu sachant tout des appareils mais les ignorant superbement. On est en mai 78 et pour le dixième anniversaire du Mouvement je prends une leçon de vie.
De retour à l'Huma, très excité, je décrypte sans délai l'entretien. Tout est bon. Même dans le décousu de sa méditation il n'y a rien à retrancher, ni à monter. Le jeudi matin précédant l'émission, nouvelle rencontre avec Guilloux - il voulait voir mon article avant parution. D'accord, pas de problème. L'idée du pourquoi ne m'avait pas effleuré. Il lit. Ne demande aucune correction. Tout va bien. Je suis sous le charme.
Début d'après-midi c'est une autre musique. Salini prend connaissance de l'interview. Il ne me questionne pas, ne commente pas et feuillets à la main s'en va chez Leroy. Renvoi rapide, la décision tombe : l'article ne passe pas. Je suis sans voix, accablé. J'ai honte. Censurer Guilloux c'est inconcevable, indigne, méprisable. Le boss il s'en tamponne de Guilloux l'écrivain camarade des artisans prolétaires. Pour qui se prend-il ? Des doutes sur un demain meilleur ? Celui-là, pas moyen de lui faire chanter la louange du Parti. Manquerait plus que ça, que ce vieillard persiste et signe dans le journal !
Désemparé, je relis. Pas une attaque, pas même une allusion hostile. Je ne comprends pas. L'explication est ailleurs mais l'explication je ne la demande pas. Et puis à qui la demander ? Chacun dans la rédaction a sa petite idée sur les luttes de pouvoir au sommet. L'Huma est au coeur de ces affrontements. Mais ce délire fantasque sur la position de force de l'un ou de l'autre, je n'ai pas envie de l'entendre. J'ai le dégoût de mon dégoût.
Salini repart chez Leroy. Il revient avec de larges coupes : «C'est ça ou rien !» Amaigri, il a encore fière allure ce papier. Ça me convient. Mais Guilloux, je me dois de l'avertir. Il me reçoit dans sa chambre d'hôtel, assis au bord du lit. Jette un regard amusé sur les ratures : «Maintenant vous savez.» Je sais quoi au juste ? Je ne vais quand même pas le pousser à me le dire. Je veux que sa sentence reste obscure. Il en a assez dit. A moi de comprendre.
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