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.. Chacun peut dire je : nouvelles de la fin de l'après-guerre

Couverture du livre Chacun peut dire je : nouvelles de la fin de l'après-guerre

Auteur : Robert Menasse

Traducteur : Christine Lecerf

Date de saisie : 31/10/2011

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Jacqueline Chambon, Paris, France

Prix : 20.00 € / 131.19 F

ISBN : 978-2-330-00035-6

GENCOD : 9782330000356

Sorti le : 07/09/2011

  • Les présentations des éditeurs : 31/10/2011

Dans ces nouvelles, toute une génération peut se reconnaître, celle qui est née après la Seconde Guerre mondiale, a vibré en 68 pour les idéologies gauchistes qui foisonnaient dans les universités et, en 89, bouche bée devant son poste de télévision, a vu s'écrouler, avec la chute du mur de Berlin, l'ordre de l'après-guerre. Entre deux voyages, une rupture sentimentale, un colloque d'écrivains et une balade dans Vienne, Robert Menasse nous dresse le portrait d'un héros qui voit l'histoire s'inviter au plus intime de son existence et croit assister en direct à l'assassinat de Kennedy, à l'enlèvement de l'industriel Walter Palmers par la Fraction armée rouge, ou, plus prosaïquement, à la victoire de l'équipe de foot grecque à l'Euro 2004, etc. Chacun était quelque part quand quelque chose se passait. Celui qui le raconte dit "je" parce que c'est comme s'il y était. Chacun peut dire "je".
Alliant une liberté de ton très contemporaine à l'élégance et la légèreté de l'esprit viennois, ces nouvelles ne peuvent que ravir le lecteur français.

Robert Menasse est né à Vienne en 1954. Romancier et essayiste, il partage sa vie entre sa ville de naissance et Amsterdam. En France, ont déjà paru : La Dernière Princesse de conte de fées (L'Arche, 1997), La Pitoyable Histoire de Léo Singer (Verdier, 2000), Machine arrière (Verdier, 2003), Chassés de l'enfer (Verdier, 2006) et Don Juan de la Manche ou l'Éducation au désir (Verdier, 2011).



  • La revue de presse Alain Nicolas - L'Humanité du 13 octobre 2011

Chacun peut dire je, malgré son titre, n'est pas un livre nombriliste. Si l'individu en est la clé d'accès, l'histoire et la politique y sont omniprésentes, et la littérature de Menasse reste un irremplaçable sismographe du paysage idéologique autrichien, dans la tradition de Thomas Bernhard ou d'Elfriede Jelinek..
Chacun, le temps de la lecture, peut dire, « je suis un Autrichien du début du XXIe siècle ». C'est le tour de force de Robert Menasse, qui s'impose définitivement comme une des grandes voix montantes de la littérature autrichienne.


  • Les courts extraits de livres : 31/10/2011

Commencement

Dans l'avion entre Vienne et Rio... non. Je recommence à zéro. La première fois que j'ai embrassé Eva, on écoutait le disque Born to be wild. Il y a seize ans de ça. Récemment, alors que je rentrais du travail et m'apprêtais à l'embrasser, Eva repoussa mes avances, je jetai alors un coup d'oeil dans la chambre de notre fille. Vanessa était allongée sur son lit et écoutait Born to be wild les yeux fermés. Elle ne les a même pas ouverts... non. Je recommence. J'étais un très bon étudiant, promis aux plus beaux espoirs. On aurait dit que j'étais monté sur un ressort. Mon professeur, M. Schneider, me fit comprendre qu'il espérait un diplôme de fin d'études avec mention. Malheureusement, le ressort ne s'est pas détendu, et je ne fis pas le bond en avant attendu, mais m'emberlificotai au contraire dans les fils de la théorie. Je suivais des études d'économie. Je rédigeais un mémoire sur le «choc hétérodoxe». La méthode du choc hétérodoxe est habituellement utilisée comme moyen pour redresser une économie mal en point, en déclenchant volontairement une crise d'assainissement qui entraîne un renouvellement radical des conditions propices à un nouvel essor. C 'était la doctrine. Mais dans mon mémoire, je plaidais pour qu'on appliquât aussi cette méthode aux systèmes économiques stables et saturés, afin de leur donner à eux aussi la sensation du renouveau et un nouvel élan. Cette thèse fit scandale. Finalement, je dus m'estimer heureux de m'en sortir avec la moyenne. Depuis ce temps-là... non. Il faut absolument que je recommence à zéro. Tout a vraisemblablement commencé dès mon entrée à l'école. C'était la fin des années soixante, l'idée qu'il était possible et même obligatoire de tout recommencer, de tout faire mieux et autrement était devenu le mot d'ordre général. Quel air du temps pour celui qui était alors en pleine puberté ! J'écoutais I want to hold your hand et tenais les filles par la main. J'écoutais Let's spend the night together et me lançais, tout excité, dans des discussions sur la société, l'establishment et l'oppression. Maria - s'appelait-elle vraiment comme ça ? Peu importe, ce fut la première avec qui je m'imaginais pouvoir faire un bond en avant dans la vie, la vraie, l'intense. Maria ne voulut pas m'embrasser, elle me demanda en revanche quelle était cette étrange bosse sur mon front. J'essayai à nouveau de presser mes lèvres sur les siennes, ou plutôt je m'imaginai le faire avec une intensité telle qu'il s'en fallut de peu que... non. Il faut que je recommence. Enfant, j'étais très timide, je faisais si peu de bruit qu'on entendait le tic-tac de la pendule dans la salle à manger quand je jouais. J'ai... non. Il faut que je reprenne du début. La bosse. Ma naissance avait été difficile. Ma mère racontait toujours que j'avais failli la tuer. Ils y étaient allés au forceps pour finir. Ces branquignols. Et la césarienne, alors ? Cette bande de branquignols incultes avaient bousillé leur vie, mon père et ma mère étaient au moins d'accord sur ce point, Quant à moi, à qui il incombait en définitive de garantir l'ascension sociale de la famille, j'avais maintenant cette bosse sur le front. Et... non. Il faut que je reprenne du début. Vraiment du tout début. C'est ma mère qui me l'avait raconté : au moment de ma conception, mon père avait subitement demandé : «Chérie, tu as pensé à remonter la pendule de la salle à manger ?» Ce genre de question dans un moment pareil ! Ma mère fut choquée et se crispa sur-le-champ. Il faudrait en plus raconter l'histoire de cette pendule, laquelle... mais cela nous mènerait trop loin. Je devrais recommencer à zéro. Et c'est ce que j'ai fait. C'est fou, le nombre de vitres qu'il peut y avoir dans un aéroport ! Je m'en suis rendu compte au moment où j'ai décidé de partir pour tout recommencer à zéro. Le chemin jusqu'à la porte d'embarquement n'était que parois et portes vitrées, où se reflétait mon image. Au moment même de partir, enfin, je me retrouvais. Une séparation est une libération, une façon soudaine de rompre avec des complications improductives, une crise d'assainissement provoquée volontairement, un choc hétérodoxe, au fond.


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