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Auteur : Jean-Michel Mechain | Hervé Prudon
Date de saisie : 08/11/2011
Genre : Documents Essais d'actualité
Editeur : Table ronde, Paris, France
Prix : 21.00 € / 137.75 F
ISBN : 9782710368564
GENCOD : 9782710368564
Sorti le : 13/10/2011
«Officier de classe exceptionnelle [...] cultivé et incisif, il s'est vu confier des responsabilités sans cesse élargies et a été un élément fondamental de l'influence de la France au Kosovo.»
Note du général de division Jean-Claude Thomann, 5 janvier 2000.
Moins de trois mois plus tard, accusé d'avoir divulgué des documents classés confidentiel-défense, le colonel de gendarmerie Jean-Michel Méchain est passé à tabac en pleine rue, puis écroué à la prison de la Santé. Sa carrière exemplaire, de Chamonix à Pristina en passant par Beyrouth, est brisée. Malgré un non-lieu prononcé en juin 2007, il n'obtiendra ni de la justice ni de sa hiérarchie d'être réhabilité. Longtemps réduit au silence par l'obligation de réserve, Jean-Michel Méchain est désormais libre de s'exprimer. Tout en évoquant la mort programmée de la gendarmerie, Qui veut ta peau du colonel ? retrace l'ascension brillante et la longue descente aux enfers d'un homme dont l'idéal d'engagement et de sacrifice a été piétiné.
Jean-Michel Méchain, qui a quitté la gendarmerie en mars 2011, vit aujourd'hui à Saintes, en Charente-Maritime.
Hervé Prudon a publié plus de vingt romans et récits, parmi lesquels Nadine Mouque (Gallimard, Série Noire, 1995, Prix Louis-Guilloux), Cochin (Grasset 1999), La Langue chienne (Gallimard, Série Noire, 2008) et Banquise (La Table Ronde, La Petite Vermillon, 2009). Il vit à Paris, dans le 14e arrondissement.
Prologue
L'après-midi chante, ensoleillé. Les hommes semblent apaisés. L'automne au Kosovo, c'est la nature en flammes, mêlant des ocres et des jaunes pâles, les rouges, les bruns, les vert-de-gris. Nous roulons vers Novo Brdo, cité de l'argent et de l'or, fantôme acrobatique suspendu par un piton au sommet d'une montagne déchiquetée. Dans cette petite enclave désormais à dominante serbe se côtoient les restes d'une église byzantine qui a dû être somptueuse, de lourdes pierres sombres et blanches alternées, façonnées avec soin, une mosquée du XVIe siècle, simple et gracieuse, aux murs blanchis, au petit minaret à l'élégance discrète, une tombe bektâchî ayant sans doute contenu les ossements de quelque janissaire, et partout, les vestiges d'une ville médiévale. Nous traversons Gračanica, passant devant le monastère puis longeant la rivière qui s'écoule du lac en surplomb. Déjà les premières pentes. Sur le stade à gauche, trois enfants tentent un jeu sans joie, sans vainqueurs ni vaincus. Ils doivent avoir entre douze et quinze ans. Ils regardent dans notre direction. Puis un véhicule de transport blindé s'arrête sur le bord de la route. Un poste de contrôle est en passe d'être installé là par les unités de la KFOR. Des Suédois ou des Anglais. Deux soldats tirent des herses, l'arme harnachée sur leur épaule. Un autre surveille de la tourelle.
J'ai ralenti, passé mon bras par la portière, tendu ma carte verte : KFOR BB-03706-99. Pour Lui, un sourire a suffi.
Soudain, la route monte plus raide et nous entrons dans un défilé qui laisse entrevoir une vallée profonde. Sur le versant opposé, les crêtes sont éclairées par des rayons de soleil jouant comme des flammèches. Nous conversons, gravement. Depuis que nous travaillons en binôme au sein du Repfrance au Kosovo, nous avons ri mais pas vraiment parlé du déroulement de nos vies, si différentes.
Au fond de la vallée s'étend le lac de Gračanica, miroitant par endroits et en d'autres assombri par les parois austères qui le surplombent. Plus avant, le plan d'eau s'élargit. Alors que de notre côté, nous sommes toujours très en hauteur, une vaste pente douce se dévoile en face, sur laquelle paissent des moutons. Partant de la lisière d'une forêt de petits chênes verts, elle est couverte d'herbes cramées, jaunes comme du foin, et vient mourir le long du lac. Au loin, deux fermes fument derrière de grands peupliers, pinceaux pensifs dressés vers le ciel. Des vaches sont parquées à proximité. Un chemin serpente qui semble venir du col au-delà du lac et mener vers une grève.
Je gare la voiture sur le bas-côté. Depuis le promontoire, nous admirons le spectacle en échangeant des banalités qui ont la fraîcheur de l'air. Tout est silencieux, nous invitant à la même retenue. Que peuvent se dire une jeune franco-albanaise de vingt ans, à l'enfance difficile, aux combats incessants, et un colonel de gendarmerie de deux fois son âge, qui renaît de ses déceptions sur le théâtre des opérations ? Nous regardons nos mains qui se touchent, jouent ensemble, s'étreignent, et nous nous serrons tendrement l'un contre l'autre. Les cheveux de Lui flottent au vent, s'échappant par mèches brunes de son chignon. Elle allume une cigarette, les lunettes de soleil relevées sur le haut de la tête.
Brusquement je me lève et dis : «Allons-y, allons voir en bas sur le bord du lac.» Le soleil arrive en même temps que nous sur ce qui ressemble à une plage de sable noir.
Nous devons rompre ce moment où la mélancolie et le désir s'affrontent. Nous repartons, et après avoir franchi un petit pont de pierre et de bois, j'engage la voiture sur un chemin chaotique qui dessert les champs.
Au Repfrance il y a un pot informel où Lui est conviée sans façon. Notre secret, elle me prie de n'en rien montrer ou dire, pour ne gêner personne.
«Novo Brdo... ai-je chuchoté.
- Gračanica», a-t-elle répondu.
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