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.. Insomnia : une traduction nocturne

Couverture du livre Insomnia : une traduction nocturne

Auteur : Rosie Pinhas-Delpuech

Date de saisie : 04/11/2011

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Bleu autour, Saint-Pourçain-sur-Sioule, France

Collection : La petite collection de Bleu autour

Prix : 10.00 € / 65.60 F

ISBN : 9782358480260

GENCOD : 9782358480260

Sorti le : 07/10/2011

  • Les présentations des éditeurs : 20/12/2011

L'histoire d'amour, une nuit d'insomnie, de Rosie Pinhas-Delpuech avec l'écrivain Yaakov Shabtaï (1934-1981), dont elle traduit de l'hébreu Pour inventaire au début des années 1990. Un corps à corps avec lui, ses mots, ses fulgurances, qui la conduit à elle, à ses langues, à sa voix.
Elle se traduit, traduire c'est écrire. Elle retrouve une musique d'enfance, «une petite musique unique, chacun a la sienne, quand on la perd on est perdu».

Après ce bref roman (Actes Sud, 1998), dont voici la réédition qu'elle a revue, Rosie Pinhas-Delpuech, un des rares écrivains turcs de langue française, a publié deux autres textes autobiographiques, Suites byzantines et Anna - Une histoire française (Bleu autour), où elle se situe aussi à la frontière, entre les langues qu'elle habite : le français de son père, le judéo-espagnol de sa grand-mère, le turc d'Istanbul, où elle est née, et l'hébreu qu'elle traduit à Paris.


  • Les courts extraits de livres : 20/12/2011

PRÉLUDE

Quand j'étais petite, couchée dans mon lit au fond d'un couloir obscur et froid, j'écoutais.
Paroles de parents, de leurs soucis, de leurs chagrins et de leurs peines, paroles de disputes ou d'amour. Ils étaient à l'autre bout de ce même couloir, dans une pièce où il faisait chaud, où la lumière des abat-jour diffusait une douce clarté, où mon père, assis dans son fauteuil, les yeux fermés, écoutait de la musique. Parfois ma mère l'interrompait, il y avait des cris, des récriminations ou des plaintes, mon père lui répondait, voix aiguë et voix grave alternaient, le ton montait, redescendait, baissait jusqu'à n'être plus qu'un murmure, je tendais l'oreille, mais la musique couvrait ce qu'ils disaient. Les sons graves et aigus des instruments eux aussi se disputaient, s'interrompaient, s'exaspéraient, puis s'apaisaient, murmuraient, et dans le silence s'élevait alors, solitaire, une mélodie douce et triste, un appel si lancinant et nostalgique que, sous la couverture, en silence, je me mettais à pleurer.
Dehors il faisait froid, la pluie et les bourrasques fouettaient la fenêtre, parfois il neigeait, tout se taisait, et dans ce silence on entendait les sifflets stridents des gardiens de ville se répondre de rue en rue. J'avais peur, j'étais triste, les larmes alourdissaient mes paupières, je m'endormais.

Puis je rêvais. L'hiver était toujours le temps des toux, des fièvres et des cauchemars. Je sentais mon corps devenir très grand puis tout petit, le lit et la chambre se mettaient à tourner, tourner, un trou se formait qui tournoyait aussi, je glissais, glissais et, au moment d'être happée par ce tourbillon noir et sans fond, je me réveillais en sursaut. La maison était froide, obscure et silencieuse, j'avais peur, j'étais triste. J'avais la nostalgie de ma mère toute proche mais si insaisissable, de mon frère mort que je n'avais jamais connu mais à l'ombre duquel j'étais née, ombre de mort, de guerre, d'hiver et de maladie, d'autre chose encore que je ne saurais dire et que seule la musique, une musique très lointaine, celle de ma plus tendre enfance, savait dire.
C'était du temps d'avant les paroles, de ce temps où seuls les sons savent restituer la profondeur de la nuit, le terrible surgissement des bruits, leur menaçante étrangeté : le dehors, le dedans, voix d'homme, voix de femme. Cet état de la tendre enfance entre quiétude et inquiétude, tendre comme la cire sur laquelle se gravent les moindres traces, quand un petit corps, au gré de la fièvre ou du sommeil, plonge dans les abîmes, remonte à la surface et se laisse ballotter entre vie et trépas.

(...)


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