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Auteur : Ricardo Menéndez Salmon
Traducteur : Delphine Valentin
Date de saisie : 04/11/2011
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Jacqueline Chambon, Paris, France
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 9782330002145
GENCOD : 9782330002145
Sorti le : 02/11/2011
Une passion (la philosophie), une atmosphère (l'hiver), un génie (Spinoza). Avec ces trois brins, Ricardo Menéndez Salmón tresse deux histoires séparées par trois cents ans, mais unies par les deux grandes pulsions humaines, l'amour et la mort. Les deux héros ont en commun d'être espagnols à Amsterdam. Ils ont aussi la pauvreté en partage. L'inventaire des biens terrestres que laisse Spinoza à sa mort serre le coeur tant s'y révèle la précarité de son existence. La philosophie ne nourrit pas son homme, mais réchauffe-t-elle en hiver ?
Prenant pour prétexte l'existence grise d'un érudit espagnol qui enterre ses illusions à Amsterdam et celle de Spinoza, qui aima et mourut dans cette même ville, La Philosophie en hiver peut être lue à la fois comme la confession d'un malaise, une biographie atypique et une enquête policière où coexistent la digression philosophique, l'image expressionniste et la fresque historique. Un récit précieux, brillant et rare.
Ricardo Menéndez Salmónest né à Gijon en 1971, où il vit. Il est licencié de philosophie, directeur de collection, critique littéraire, auteur de livres de voyage, de nouvelles et de romans. La Philosophie en hiver est le dernier volet de La Trilogie du mal, après L'Offense, dédiée à la guerre (Actes Sud, 2009) et Le Correcteur, dédié à la peur (Editions Jacqueline Chambon, 2011).
Il souligne tant de fois et avec une telle véhémence les lettres noires en majuscules du mot dieu qu'il finit par casser la mine du crayon. Il réalise alors seulement - le léger craquement du graphite ayant troublé la monotonie de son geste - qu'il vient de traverser pas moins de quatorze heures d'un travail particulièrement intense, à peine interrompu pour uriner, se dégourdir les muscles ou satisfaire son appétit.
Il est épuisé. Il a l'impression d'avoir fait l'ascension d'une montagne par sa face la plus hostile, d'avoir ramé des jours durant contre un courant adverse. Il souffre de cette angoisse familière qui, dans ces moments-là, inconscient du temps qui passe, esclave de son labeur, oppresse le côté gauche de sa poitrine, lui coupant le souffle.
Il retire les lunettes qu'il utilise pour lire les manuscrits et les place sur la table en chêne qui lui sert de bureau, juste à côté du portrait de Baruch Spinoza dont il a commandé la copie, en face du musée Stedelijk et contre le versement de quelques misérables florins, à un peintre ambulant répondant à l'euphonique nom de Gabriel Hauser.
Retenant sa respiration, la main droite sur la nuque, le buste courbé en un raccourci sculptural, un pied levé pour compenser le déplacement momentané du centre de gravité, il fouille dans les tiroirs du meuble jusqu'à trouver, sous une rame de papier satiné, juste à côté de son passeport et d'une paire de binocles dorés, deux comprimés de Bromazépam qu'il absorbe avec une gorgée de lait froid, brève succion qui est à deux doigts de lui faire régurgiter le frugal repas composé de pommes, de poires et d'une banane encore verte avalé quelques heures plus tôt.
Il ressent un élancement profond qui lui parcourt l'estomac et contemple, avec une certaine expression de tristesse délibérée, les dizaines de feuillets déjà tapés à la machine et les pages calligraphiées, les notes prises sous le coup de l'inspiration et les documents de recherche qui envahissent la surface ébréchée de la table.
Durant son séjour au Portugal, il pensait avoir surmonté son addiction aux benzodiazépines, mais ce si savoureux soulagement n'avait été qu'une illusion, une parenthèse dans sa dépendance, à mettre certainement sur le compte de la douceur du climat atlantique, de la beauté sereine du Tage, de cette Lisbonne mythologique et cendrée dont il jouissait chaque soir depuis les traverses des fortifications. De retour à Amsterdam, son odieuse compagne de voyage, le monstre mélancolique, la vieille hypocondrie nourricière des soeurs Brontë, a repris ses quartiers en envahissant le sujet même de son travail, sa colossale et titanesque besogne. Il ne se rappelle même plus le nombre de plaisanteries qu'il a dû supporter depuis tant d'années du simple fait d'admirer celui qui a écrit : «L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort, et sa sagesse est une méditation, non de la mort mais de la vie» ; lui, le plus peureux des mortels, le plus terrorisé devant l'approche de l'instant funeste.
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