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.. La nuit des femmes qui chantent

Couverture du livre La nuit des femmes qui chantent

Auteur : Lidia Jorge

Traducteur : Geneviève Leibrich

Date de saisie : 22/11/2011

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Métailié, Paris, France

Collection : Bibliothèque portugaise

Prix : 21.00 € / 137.75 F

ISBN : 9782864248484

GENCOD : 9782864248484

Sorti le : 19/01/2012

  • Les présentations des éditeurs : 15/12/2011

1987. Cinq jeunes femmes autour d'un piano, cinq survivantes du naufrage de l'Empire colonial portugais, elles sont là pour chanter. Il y a Gisela, qui les a convoquées et va mettre toute son audace et son énergie à leur transformation en un groupe vocal qui enregistre des disques et se produit sur scène. Il y a les deux soeurs, Maria Luïsa la mezzo-soprano et Nani la soprano, qui sortent du conservatoire. Il y a Madalena Micaia, The African Lady, à la sublime voix de jazz, noire et serveuse dans un restaurant. Il y a enfin la plus jeune, Solange de Matos, dix-neuf ans, elle compose des paroles de chansons inoubliables qui feront la gloire du groupe. Puis il y aura l'amour aérien et ambigu du chorégraphe international João de Lucena.
Elles vont travailler dans un garage, elles vont apprendre à chanter, à composer des chansons, à danser sur scène, à marcher comme on danse, et enregistrer un disque, jusqu'à ce que l'impensable se produise.

Romancière au sommet de son art, dominant une langue raffinée et subtile pour aller au plus profond des sentiments, Lidia Jorge écrit ici un roman puissant et limpide sur les relations de pouvoir si particulières des femmes et sur tout ce qu'on peut sacrifier à la réalisation d'un objectif.

Lidia Jorge est née dans l'Algarve en 1946. Elle est une des voix les plus importantes de la littérature portugaise et européenne. Elle est l'auteur, entre autres, de La Couverture du soldat, du Vent qui siffle dans les grues et de Nous combattrons l'ombre.


  • Les courts extraits de livres : 15/12/2011

NUIT PARFAITE

Pendant deux jours de suite, le vent fustigea les arbres de la place des Fleurs, le sol fut jonché de feuilles et de brindilles, et toutes sortes d'objets qui avaient été cachés pour toujours au fond de sacs en plastique se montrèrent une dernière fois, roulant sur les pavés. Mais ce matin-là, l'employée municipale chargée du nettoyage descendit du camion, munie d'un long balai, et fourra tout ce qu'elle trouva devant elle dans une brouette en métal. Au moment où nous nous croisâmes j'entendis le bruit de ses pas qui offrait une explication au monde - Oubli, oubli.

Pourtant, ce n'est pas l'unique loi qui nous gouverne. Il y a environ trois mois, je me trouvais assise dans la salle d'un ciné-théâtre d'où venait d'être transmis un long spectacle estival, quand un homme vêtu de blanc a volé à ma rencontre, bras grands ouverts : "Tu te souviens de moi ?" a-t-il demandé. Nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre. Son corps était si léger que nous dansions sans nous en apercevoir, et cette légèreté était si évidente que les caméras nous ont fixés, posant leur grand oeil minuscule sur nos dos, tantôt le mien, tantôt le sien, pendant que nous tournoyions. Comme tout cela avait lieu simultanément, certaines personnes autour de nous criaient : "Regardez, regardez ! Voyez comment João de Lucena danse avec Solange de Matos..." Et croyant ce qu'elles disaient, une fine ligne de lettres défilait sur l'image de nos silhouettes projetée à l'écran. L'homme sans poids a de nouveau demandé : "Tu te souviens de moi ?" Alors, Gisela Batista, l'héroïne de la soirée, est venue jusqu'à nous et s'est exclamée : "Quelle merveille, tous ces gens se souviendront de vous à tout jamais. Vous êtes beaux, vraiment beaux. N'arrêtez pas, s'il vous plaît. Regardez comme la production fait pleuvoir sur vos têtes une montagne d'étoiles..." Et se retirant du centre de l'histoire de la soirée où elle, et elle seule, devait figurer, Gisela Batista a écarté les bras en prononçant des paroles aimables et admiratives : "Mon Dieu ! Quel beau souvenir nous allons emporter..." Et nombreux étaient ceux qui nous applaudissaient. Mais nous tournoyions, indifférents aux éclats de lumière projetés sur nos vêtements, car nous étions en train de célébrer une rencontre à l'intérieur de l'empire instantané et, en réalité, cela faisait vingt ans que nous ne nous étions pas vus.

Alors que faire de nos souvenirs privés devant cet auditoire ? Où irions-nous reconstituer les jours qui nous avaient séparés ? À ce moment-là, contrairement aux paroles qui couraient autour de nous, nous n'accordions aucune importance à l'aura de solennité que les autres attribuaient à notre rencontre. Nous nous trouvions au centre de l'attention de tous sans que rien ne le justifie. C'était simplement un soir d'été, la scène à laquelle nous avions participé s'insérait dans un programme comme tant d'autres, un concours estival conçu sur l'impact d'une émission en direct, la frénésie de l'imprévu dominant la contingence et, déjà hors de scène, un des participants se bornait à demander à une collaboratrice : "Tu te souviens de moi ?" C'était par hasard que nous étions ces deux-là, Solange de Matos et Joao de Lucena. Y avait-il une raison particulière pour que l'assistance s'intéresse tellement à nos mouvements ? Comme tant d'autres personnes, nous nous bornions à danser entre la scène et le premier rang.


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