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Auteur : Bertrand Westphal
Date de saisie : 24/11/2011
Genre : Documents Essais d'actualité
Editeur : Minuit, Paris, France
Collection : Paradoxe
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 9782707321930
GENCOD : 9782707321930
Sorti le : 10/10/2011
Les cartes donnent souvent l'impression que le monde est saturé et que la surface de notre fragile planète a renoncé à la dimension du mystère. Ce sentiment d'accomplissement est trompeur. Il est le propre de la modernité occidentale. Tout au long de son histoire, l'Occident n'a eu cesse d'affronter les espaces ouverts pour les transformer en lieux clos sans que ce verrouillage eût jamais été décisif. Tant mieux, car, à chaque fois qu'il rouvre sur un horizon nouveau, le monde suscite l'éblouissement. Les Argonautes et Ulysse ont connu cette sidération, de même que Christophe Colomb à sa manière.
L'art du lienzo aztèque, les lignes de chant des Aborigènes australiens et la cartographie extrême-orientale confirment que l'Occident ne détient pas le monopole de la vision géographique du monde. Et plutôt que de réserver les océans aux seules caravelles de Colomb, on lancera aussi dans l'aventure Abou Bakari II, empereur malinké, et Zheng He, amiral chinois.
Ces tours et détours à travers espaces et lieux d'hier et d'aujourd'hui postulent l'existence d'un monde plausible qui sonnerait le glas des revendications hégémoniques de l'Occident.
Bertrand Westphal est né en 1962. Il enseigne la littérature comparée à l'université de Limoges où il dirige une équipe de recherche. Il a publié : L'Oeil de la Méditerranée. Une odyssée littéraire, La Tour d'Aigues, Éditions de l'Aube, 2005 - Littérature et espaces (ed.), avec Juliette Vion-Dury et Jean-Marie Grassin, Presses Universitaires de Limoges, coll. «Espaces Humains», 2003 - Roman et Évangile, Presses Universitaires de Limoges, 2002 - La géocritique mode d'emploi (ed.), Presses Universitaires de Limoges, coll. «Espaces Humains», 2000.
Extrait de l'introduction
Le monde est longtemps resté un. Pour mieux dire, il s'est longtemps voulu un. Et cette unité était subsumée sous un point de vue supérieur que l'on attribuait à une divinité singulière, à la fois solitaire et insolite. Le monde un est la projection idéale de l'Occident, qui s'est vite trouvé son dieu et sa genèse, qui s'en est même trouvé plusieurs, rivaux. Il s'agissait pour l'ensemble des terres situées là où le soleil se couche de légitimer leur action ou plutôt celle de ses inventeurs, car chaque territoire est le résultat d'une invention humaine. Le couvert d'entités supérieures et abstraites était certes confortable, mais l'action n'en demeurait pas moins humaine. Elle l'était même à un degré tel qu'elle en devenait inhumaine, car ce qui est humain devient vite trop humain. Or il fallait faire en sorte qu'on n'eût point à endosser l'entière responsabilité d'écarts de conduite nombreux dès l'abord. C'est que l'homme occidental a toujours su composer avec sa pleutrerie et une conscience éminemment plastique afin de n'avoir pas à s'assumer jusqu'au bout. Et c'est au nom de l'harmonie idéale prônée par les grands textes fondateurs dont il est l'auteur et posée comme un terminus ad quem que cet homme a amorcé un travail d'harmonisation idéologique à portée planétaire. On en connaît les tragiques conséquences. L'harmonisation se prétendait salutaire et faste, elle fut insalubre et néfaste. Elle s'est transformée en une homologation réductrice et violente. À n'en point douter, occire participe du grand projet de l'Occident, qui ne s'est jamais trop ému des «dommages collatéraux» qu'il occasionnait. On avait perdu de vue que l'harmonie est un état et que l'harmonisation est une pratique. Or une pratique suppose la mobilisation d'une énergie qui ne demande qu'à se rendre incontrôlable et délirante, contraignante au bas mot. Avant que Thésée ne vînt à bout de lui, Procuste harmonisait son monde sur un lit dont rien ne devait dépasser. On connaît cette image très crue du mythe grec qui est entrée dans le vocabulaire courant. Elle n'a rien perdu de son actualité ni de sa brutalité.
Le temps fort de ce processus est la modernité, dont l'effort d'homologation s'est initialement manifesté dans une entreprise de colonisation qui privait d'âme une partie de l'humanité que l'on figeait dans une altérité sans remède. Le constat d'échec de la modernité a été tardif et cinglant. Il est sans appel. Comme l'a signalé Jean-François Lyotard, la modernité s'est effondrée quelque part en Pologne en 1942. Et l'Occident avec elle. Je souscris pleinement à ce jugement lucide prononcé par Adorno et d'autres avant lui. La modernité n'est cependant pas une demi-droite qui épuiserait son cours à un moment barbare de l'histoire. Elle est pourvue d'une origine historique et peut-être même spatiale, fût-elle mal identifiée. Où aurait-elle pu être inaugurée ? À mon avis, quelque part aux Canaries. L'ancien locus amoenus des Grecs pour qui l'archipel abritait les îles des Bienheureux et l'actuel paradis de maints touristes fut aussi l'un des laboratoires de la modernité. Les expériences auxquelles on s'y livra furent sombres et annonciatrices d'autres événements plus sombres encore. Les troupes mercenaires commandées par Jean de Béthencourt prirent possession de Lanzarote en 1402 avant que d'autres condottieres n'accaparent au fil des ans le reste de l'archipel, qui disparut dans la besace espagnole en 1496. Les Guanches avaient peuplé les Canaries durant l'ère préhispanique. Ils furent vite réduits en esclavage, massacrés (parfois par noyades massives) ou assimilés. On avait à peu près fini de les rayer de la carte à l'instant où Colomb touchait terre en «Amérique». Ces îles avaient constitué le banc d'essai d'une modernité qui s'affirma ensuite quelque part entre Mexique et Pérou. Peu après, l'Afrique et bien d'autres endroits de la planète devinrent à leur tour le théâtre de la cruauté et de l'insatiabilité occidentales. Les deux extrémités chroniques de la modernité coïncident avec les dernières extrémités de l'humain.
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