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Auteur : Michel Serres
Date de saisie : 25/11/2011
Genre : Architecture
Editeur : le Pommier, Paris, France
Collection : Beaux livres
Prix : 39.00 € / 255.82 F
ISBN : 9782746505698
GENCOD : 9782746505698
Sorti le : 23/11/2011
Ce livre médite sur toutes les manières d'habiter : celles des plantes et des animaux aussi bien que celles des humains, hier et demain, ici comme ailleurs.
Depuis l'embryon lové dans le ventre de sa mère, jusqu'aux métropoles qui couvrent la Terre de leurs lumières permanentes, les humains ont inventé de nombreuses façons d'habiter. Mais les animaux et, plus étonnant, les végétaux avaient déjà exploré de nombreux modes d'habitat. Michel Serres nous dévoile les secrets de ces architectures séduisantes et multiplies, nous en montre le sens et les mots, et esquisse ainsi le monde de demain.
Une maquette très originale met en regard les textes, faciles à lire, et les images dans toute leur splendeur !
Magnifique illustration, mêlant photos, oeuvres d'art et d'architecture, dessins, etc.
L'AUTEUR
Professeur à Stanford University, membre de l'Académie française, Michel Serres est l'auteur de nombreux essais philosophiques et d'histoire des sciences, dont les derniers, Temps des crises, Biogée et Musique ont été largement salués par la presse. Il est l'un des rares philosophes contemporains à proposer une vision du monde qui associe les sciences et la culture.
Aux habitants de mon pays de naissance
De l'exil et de l'émigration
Que boulguèt tout couneche... et que n'es plus tournat
Jasmin, «Lapeyrouso», in Oeuvres complètes, III, 206.
Né sur les bords de Garonne dans une tribu de mariniers rompue aux exercices exigés par les courants flambants aux inondations de printemps ou d'hiver, parmi les peupliers, les saules et les rives de lise, pêcheur de sable, travailleur à la pelle et casseur de cailloux, assourdi par le tonnerre des machines à broyer le granit et l'ophite ; agriculteur, gardeur de vaches dès l'âge tendre, rameur de vignes, ramasseur de patates, couvert de cette poussière rêche qui se mêle à la sueur au moment du dépiquage...
Nostalgie
... je me croyais le droit naturel d'habiter le pays dont j'étais imprégné. Ceci n'a jamais cessé : la terre, sous mes pieds, monte au milieu de mes mollets, par un enracinement puissant, et Veau de mon fleuve jusqu'au cou, plongement définitif de mon génome. Peut-on jamais oublier le bruissement soyeux des crues formidables qui remplissent soudain tout le lit majeur, entre les lignes de ces collines qui portent, justement, notre nom ?
Je pourrais raconter cent récits d'inondations dont le tissu formait l'épopée fondatrice de ma famille, car je suis né aux lieux où le Déluge, quatre fois par siècle, recouvre la plaine entre les Serres.
Or, acculé, dès le plus jeune âge, à décider entre un pays et un métier - ou travailler ou habiter, voilà n'avoir pas le choix - Je perdis vite, supplice exquis, ce paradis de terre et d'eau. J'ai donc vécu toute ma vie dans l'émigration et la nostalgie, déraciné, traînant mes chausses gasconnes de par le monde. En ces lieux étranges, nul, jamais, ne m'attendait; ni tourtière, ni tourin, ni alose aux pruneaux, que je n'ai plus goûtés depuis quarante ans. Ouvrier immigré ou émigré - cela dépend du point de vue - J'ai mangé le pain dur de l'exil.
Habiter
Savent-ils leur chance calme, les gens dont le bonheur n'a jamais quitté leur cadre paysager de naissance, qui ont su ou pu garder les mêmes amis jusqu'à leurs petits-enfants communs, qui reconnaissent les noms patronymiques des copains de leur ancienne école sur la photo de classe où posent leurs neveux, imaginent-ils le bonheur de ne devoir jamais changer d'usage, de métier, de maison, d'alimentation, de climat ni de langue, conçoivent-ils enfin vraiment, comme seul un exilé peut se les représenter, les délices contenus dans ce verbe pourtant simple : habiter ?
Je suppose, non Je me souviens qu'habiter fait qu'on retrouve le matin le même rosier un peu reverdi, l'éternelle rivière imperceptiblement grossie, d'identiques voisins légèrement vieillis, l'espace immobile autour de soi approfondi, que le corps, stable comme un arbre, participe aux transformations lentes de l'environnement proche, où la vieille maison regarde avec ses tranquilles fenêtres l'ancienne cour que prolonge la rue surannée de la ville antique allongée endormie à côté de son fleuve immuable, clepsydre sans âge.
Qu'au contraire bouge et change en permanence autour de soi l'espace, et le mal du pays se met à faire mal comme le mal de mer. À peine me rappelé-je mon enfance heureuse, ici, où je connus l'exquise habitude d'habiter, le prolongement de la peau en linges et habits, le durcissement de l'habit en meubles et murs.
Ce prolongement construit lentement un lieu remarquable, singularité sur un espace blanc. Non pas un point, élément générique du milieu où il se fond, rien donc, mais une différentielle d'inflation, ce que Leibniz, étrangement, nommait un point enflé, c'est-à-dire muni des plus petites relations possibles autour de lui : voilà le commencement de l'habitat. Non, l'homme - ou même le vivant - n'est pas, comme dramatiquement le dit Pascal, un point perdu, fondu, absorbé, noyé dans l'espace, mais il habite un lieu, un renflement, un pli, une singularité locale de l'étendue, site, au contraire, très remarquable. À l'esprit de géométrie, raide et simpliste, ne manquait-il point à l'inventeur des infinitésimales la finesse différentielle de la topologie ?
Habiter veut dire se poser, ou, mieux encore donc, se préposer. À partir de cette situation initiale, ou préposition, la relation vivante pousse tout autour, doucement. Appartement : découpage d'un lieu partiel qui appartient à qui s'y niche, c'est-à-dire qu'à partir de l'être-là le corps tisse et lance sa densité inchoative, naturalise l'espace, s'incorpore les choses, domestique les aîtres, apprivoise les abords, comme une plante. Autour des pierres stables pousse la mousse; avoir s'ensuit d'habiter. Donc, errant sans case, je n'ai rien.
Comparez l'identité des habitants, fluide, gluante, compacte et répandue sur les chaises, les tables et jusqu'aux limites du jardin, à celle de l'autre, ponctuelle et retirée jusqu'à disparition dans une crevasse de l'âme blessée. Admirez comment René Descartes commence par nicher ou nidifier, chez son poêle chaud, dans l'hiver d'Allemagne, avant de prétendre qu'il est, contrairement au Dante, ombre dont le voyage cosmique commence par l'égarement dans une forêt.
Comment deviner si l'on erre par incapacité d'habiter ou si l'on ne peut demeurer par accoutumance de l'errance ? Déplacé, le sujet recule ou fuit, asymptotiquement, évanoui dans le corps ou l'âme intime d'une identité en haillons, jusqu'à un point perdu ou minuscule, sans aucune densité, qui s'étonne et ne s'étonne plus, enfin reste indifférent à ce que dit, à ce que fait celui que les autres appellent Michel Serres et que l'usage veut que je nomme je. Sans doute ne suis-je que Personne, comme tous les voyageurs dont l'ombre tant s'usa aux aspérités du monde qu'il n'en reste même pas le souvenir. Voilà le point sans dimension absorbé, noyé, dévoré par l'espace homogène.
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