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Auteur : Mireille Calle-Gruber
Date de saisie : 30/11/2011
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve-d'Ascq, France
Collection : Littératures
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 9782757403549
GENCOD : 9782757403549
Sorti le : 01/12/2011
«Je ne connais d'autres sentiers de la création que ceux ouverts par le cheminement même de l'écriture».
C'est ce trajet infini de Claude Simon vers la nécessité poétique du texte captant les choses du monde, que la lecture ici entend retracer. Car l'oeuvre se révèle le lieu d'une impressionnante réflexion sur l'expérience de l'humain - être-à-la-mort, être au monde et au temps. Aux temps pluriels. Considérant l'ensemble des livres, on verra ainsi comment l'écrivain donne formes à l'informe : à ces «lamelles de temps» que sont les mots passés au crible du récit.
Le Grand Temps désigne le paradoxe que sécrète l'écriture : la monumentalité de l'Histoire et de l'Oubli dans notre siècle de violences; l'urgence d'une remémoration et d'une recomposition fragmentaires ; et, pour ce faire, le recours à une autobiographie qui fait le portait d'une mémoire.
La réédition de cet ouvrage, qui était épuisé, accompagne la publication par Mireille Calle-Gruber de la Biographie Claude Simon. Une vie à écrire, Seuil, 2011.
Mireille Calle-Gruber est professeur de littérature française et esthétique à l'Université Sorbonne-Nouvelle - Paris 3. Directrice du Centre de Recherches en Études féminines et genres /Littératures francophones (CREF&G/LF). Membre de la Société Royale du Canada depuis 1997. Auteur de la biographie de Claude Simon (Seuil, 2011). Écrivain, elle a publié son premier texte de fiction, Arabesque. (Actes Sud, 1985), son plus récent Consolation (La Différence, 2010).
Extrait de l'introduction
Révolutions d'écrivain
Le temps n'est autre chose que la forme du sens interne, c'est-à-dire de l'intuition de nous-mêmes et de notre état intérieur.
Emmanuel KANT,
Critique de la raison pure
«Je pense qu'écrire est uniquement une question de travail. C'est, certains jours, ne même pas pouvoir écrire "la pomme est rouge", et cependant se contraindre de rester à sa table.»
Ces mots de Claude Simon sont ici révélateurs de l'exigence qui nourrit l'oeuvre : «même pas» cela, en apparence la plus simple des phrases sujet-verbe-prédicat ; «même pas» l'évidence la mieux partagée des truismes qui nous tiennent lieu de vérité «la pomme est rouge». C'est, au contraire, du temps mis à écrire, du patient et subtil processus requis à l'élaboration du texte littéraire que se sera toujours constitué le roman simonien. Tout innervé qu'il est de la nécessité poétique, c'est-à-dire du savoir qu'il n'y a pas plain pied du récit à l'appréhension des choses, et que, loin des péremptoires attributions de qualités, il faudra faire (poiein) : faire les passages mot à mot, faire l'infini chemin des transports phrastiques. Il y faudra l'espace et tout le temps : tout le temps d'une vie d'écrivain, et l'espace démultiplié des scènes de ses livres pour que viennent à exister une vision, c'est-à-dire un certain inventaire des objets trouvés du monde, les récits de trajets narratifs dans la langue, bref des lieux hantés par le mouvement tropique de l'écriture.
Pour Claude Simon, c'est avec l'impouvoir de nommer, dire, raconter, que commence la littérature. Là où les figures et les formes du récit se révèlent comme autant d'exercices de l'impossible - et pas de prise sur les choses sans le «compte tenu des mots» (Ponge), pas de travail du texte qui ne soit une «incitation de la plume vers l'idée» (Mallarmé), pas d'oeuvre qui ne résulte de l'oeuvre du temps en dépôt sur la page. Dans Le Palace notamment, l'écrivain interroge avec force ces enjeux :
[...] se demandant qu'est-ce qui pousse un homme à raconter («Ou à se raconter à lui-même, pensa-t-il : la seule différence c'est qu'il le fait maintenant à voix haute»), c'est-à-dire à reconstituer, à reconstruire au moyen d'équivalents verbaux quelque chose qu'il a fait ou vu, comme s'il ne pouvait pas admettre que ce qu'il a fait ou vu n'ait pas laissé plus de traces qu'un rêve [...].
C'est ainsi que la syntaxe se redouble et se dédouble, s'invagine de parenthèses au moment où renonciation qui se réfléchit se scinde en deux temps et s'inverse, passant à extériorisation, de l'indirection au direct ; c'est ainsi qu'elle avance par inéquivalences et différentiels, en retournant sur les mêmes mots, qui ne sont plus les mêmes car retournés, désitués et reconstruits en un autre tour de grammaire.
C'est ainsi que l'inépuisable recherche, toujours déjà commencée et qui n'aura plus de fin, d'une écriture fondatrice, existentiale, immémoriale («pas plus de traces qu'un rêve»), qui se projette à la dimension de l'oeuvre, cette recherche procède avec la conscience de ses approximations : tenant le compte des déplacements narratifs capables de donner au monde la forme de sens internes, c'est-à-dire la forme de «l'intuition de nous-mêmes et de notre état intérieur», laquelle est pour Claude Simon la forme du temps facteur d'écriture.
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