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Auteur : Antonin Moeri
Date de saisie : 27/12/2011
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Bernard Campiche, Orbe, Suisse
Collection : CamPoche, n° 56
Prix : 9.00 € / 59.04 F
ISBN : 9782882413048
GENCOD : 9782882413048
Sorti le : 19/01/2012
On croit entendre un écho de Kafka ou de Walser dans une simple phrase comme celle-ci : «L'image du catafalque imprimait à ma démarche une surprenante légèreté.» L'espèce de bouffonnerie et de dérision qui porte la narration se révèle d autant plus corrosive qu'elle s'exprime sous des dehors plus retenus. L'écrivain se rappelle en l'occurrence sa vieille éducation luthérienne, fondement de sa «réserve naturelle» et de sa «haine de la familiarité».
Des mois durant, le témoin rend visite à la malade dans sa chambre d'hôpital, où il observe son déclin progressif «Recroquevillée sous le drap blanchâtre, les yeux vagues couleur safran, la respiration à peine sifflante, maman se perdit dans la poursuite éperdue des nuages aux longues effilochures qui disparaissaient derrière le cadre de la fenêtre comme avalées par une bouche invisible.»
Jean Vuilleumier
(à propos de Les Yeux safran)
Antonin Moeri est né à Berne. Après ses premières années vécues à Mexico, il poursuit sa scolarité sur les rives du Léman, dans la région de Vevey. Adolescent, Antonin Moeri part à Genève pour y étudier à l'Université. Après avoir suivi les cours de l'École d'art dramatique de Strasbourg, il exerce le métier d'acteur en France er en Belgique.
Traducteur de Theodor Fontane, de Robert Walser et de Ludwig Hohl, il écrit cinq livres parus aux Éditions L'Âge d'Homme : Le Fils à maman en 1989 pour lequel il obtient le Premier Prix au concours littéraire de la revue (VWA}; L'île intérieure en 1990 ; Les Yeux safran en 1991 ; un premier recueil de nouvelles Allegro amoroso en 1993 pour lequel il obtient le Prix Schiller 1994 ; Cahier marine en 1995. En 1998, il publie aux Éditions Bernard Campiche : Igor, suivi, en 2000, d'un deuxième recueil de nouvelles, Paradise Now, et, en 2003 (également publié en livre de poche en 2009), d'un troisième recueil de nouvelles, Le Sourire de Mickey. En 2007, il publie le roman Juste un jour, et, en 2010, le recueil de nouvelles Tam-tam d'Éden.
Antonin Moeri vit et travaille à Genève. Il séjourne une partie de l'année à Cully.
DEPUIS des années je baladais par les villes et les campagnes pelées, les chemins et les routes, les boulevards et les salons le paradoxe de mon abjecte présence. Rares étaient ceux qui voulaient côtoyer le baveux animal aux flancs décharnés. En venais-je, dans les soirées où j'étais parfois invité, à parler de moi, de l'usure de mes semelles, du bitume ridé, des cailloux, des lumières et des ombres, les demoiselles baissaient les yeux de manière honteuse ou semblaient fortement intéressées par les masses gélatineuses qui grelottaient dans les plats qu'on leur tendait. Ainsi mes phrases se terminaient-elles en un doux murmure : exquis soliloque que personne n'écoutait et qui, par là même, m'enchantait. Me posait-on une question, je n'y répondais point, car l'occasion était trop belle de poursuivre à haute voix le monologue intérieur. La remarque d'une dame au sujet d'un mari refusant par principe de laver ses chaussettes pouvait déclencher chez moi les éclats d'un rire homérique. Sidérés, les yeux billes de loto, la main tremblante au bord de l'assiette, les convives devaient constater une fois de plus la présence de l'importun. Nul ne comprenait pour quelle raison il se trouvait là, les épaules affaissées et les jambes chastement croisées, les lunettes glissant sur l'arête humide du nez, un splendide bracelet en or ouvragé autour du poignet droit d'une maigreur squelettique. Une dame aux yeux mi-clos de chatte qui veille, le museau légèrement retroussé et le sourire rare, humble et liquoreux, avait parlé du garçon isolé au maître de céans, jeune et brillant avocat à la Cour. Lequel venait de défendre une cause perdue, celle d'un escroc international sous les verrous dans une république voisine, devant répondre de ses nombreux délits dans les tribunaux des trois villes les plus importantes de ce pays voisin. On entendait le tambourinement des gracieux doigts aux ongles bien taillés, recouverts d'une laque étincelante, ceux de la dame au sourire de miel, sur la nappe de la longue table Empire. Au loin, bruit de chasse d'eau. Le bel avocat avait disparu depuis un moment qu'on pouvait qualifier de long. Peut-être aime-t-il lire là-bas le journal, me dis-je, dans la lumière jaune qui tombe du globe et les exhalaisons qui s'élèvent par bouffées entre les cuisses nues. Moment de quiétude riche en délicieuses petites crispations. Triomphale libération des entrailles à la muqueuse bien irriguée. Bien-être et paix qui permettent la lecture d'un article interminable, où il serait question d'un pépiniériste quinquagénaire qu'on a retrouvé gisant dans la mare de son propre sang, au quatrième étage d'un immeuble correctement sinistre de la morne banlieue. Personne ne semblait avoir perçu le chuintement de l'eau dans la cuvette en porcelaine. Mon ouïe est redoutablement fine, très exercée pour ausculter ce qu'on croit être le silence. La cloche du temple protestant fit résonner son limpide soprano lorsque le juriste revint des waters en sifflotant un air connu.
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