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Auteur : Carl de Souza
Date de saisie : 16/12/2011
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Ed. de l'Olivier, Paris, France
Collection : Littérature française
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 9782879298191
GENCOD : 9782879298191
Sorti le : 05/01/2012
1) Qui êtes-vous ? !
Un francophone éduqué à l'anglaise dans un milieu créolophone... Un scientifique découvrant la littérature par des chemins buissonniers - ce qui est délicieux, parce qu'illicite...
2) Quel est le thème central de ce livre ?
L'aller-retour. C'est ce que fait le volant de badminton (c'est le sens du mot anglais «shuttle», ou «shuttlecock» pour volant à plumes). Un aller-retour d'un pays à l'autre, de l'enfance à l'âge adulte, ce qui pourrait paraître illogique. Aller-retour nécessaire à l'acquisition de l'indépendance ; non pas un aller-retour rectiligne, mais avec des trajectoires variables, et une proximité de la chute...
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
La première du chapitre 2 : «Felicity était revêtue des après-midi de Port-Benjamin, de leur blancheur éthérée, leur durée indéterminée.» Elle est en réalité le point d'ancrage du livre.
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
«Sweet Georgia Brown» au rythme accéléré d'un vieux film sur les Harlem Globetrotters. On peut aussi l'imaginer jouée au clavecin à la manière d'une fugue...
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Ma passion du badminton qui, aujourd'hui que je ne joue plus, me frappe par sa capacité de séduction et la possibilité d'une pratique à divers niveaux. Sa virilité et sa féminité. La métaphore des enjeux de la vie : c'est cela l'artifice du sport, des jeux que l'homme a inventés, et que nous ne réalisons plus aujourd'hui que les pratiques ont été largement «décérébrées» et soumises aux règles de l'argent.
«Il faut que je me lève pour faire échec au sommeil et au duel dans lequel il me jette continuellement. Je réalise, durant les courts intervalles où la fièvre me laisse en paix, que cette rencontre, je dois la disputer hors de mon sommeil, et qu'elle me mettra aux prises avec l'enfant que j'étais. Il faut que je me lève pour suivre des yeux la grève jusqu'à la baie où s'est dressé le Don Diego, en réalité le Don Diego Fernandez, Golf & Spa, au milieu de bungalows qui semblent avoir été fabriqués en série à Bali, des voiles multicolores des dériveurs en attente sur une plage artificielle quotidiennement peignée, des paillotes, des dattiers transplantés. Il faut que je me lève parce que j'ai décidé de me mouvoir une demi-heure par jour.»
Jeremy Kumarsamy paye cher son entêtement. Handicapé suite à une blessure mal soignée, sous la menace d'une arrestation parce qu'il a agressé une autorité sportive, ce champion de badminton de niveau international a dû rentrer, après quinze ans d'absence, dans son pays d'origine, une ancienne colonie britannique. Reclus dans la maison de sa mère, il retrouve le fil de son enfance, et surtout d'un parcours chaotique fait de drames, d'échecs et de gloire. Peu à peu se dessine le destin d'un jeune homme ambitieux, en butte aux turbulences politiques de son pays et à des enjeux sportifs qui le dépassent.
Proche d'écrivains comme V.S. Naipaul, Michael Ondaatje ou Rohinton Mistry, Carl de Souza s'affirme avec ce roman kaléidoscopique comme l'un des grands romanciers francophones de l'océan Indien. Outre Le Sang de l'Anglais (1993) et La Maison qui marchait vers le large (1996), il a publié deux romans à l'Olivier : Les Jours Kaya (2000) et Ceux qu'on jette à la mer (2001). Il est né et vit à l'île Maurice.
Retour à Port-Benjamin
Je ne vois pas le visage de mon adversaire. Nous nous sommes rejoints à la hauteur du filet pour le tirage au sort. Il garde la tête détournée, l'une de ses pommettes saille, luisante de sueur après réchauffement. J'ai l'intention de le traquer pour l'examiner comme un entomologiste le fait d'un spécimen, du bout de sa pince. «Kumarsamy, c'est un foutu bâtard, il n'a aucun respect...» a dit de moi Jason, l'entraîneur anglais. Si le sort joue en ma faveur, je vais opter pour l'autre côté du court afin d'en déloger ce type qui semble refuser la confrontation, quitte à lui abandonner le service.
Le brouhaha des gradins enfle, une voix inarticulée annonce la rencontre au micro. Je ne saisis qu'un nom, «Jeremy Kumarsamy from Fernandez Islands», des bribes d'hymne national - quelques mesures du God Save the Queen britannique suivi d'un autre hymne que je ne reconnais pas. Il esquisse des étirements, piaffe. Je ne bronche pas, le regarde comme une proie.
De taille moyenne, large d'épaules et bien en jambes, il a le cheveu dru, le teint brun. Je sais que son style inhabituel fait l'objet de controverses, qu'il en laisse plus d'un perplexe. Personne ne s'explique son ascension, sinon par effet de surprise. Quand sa technique peu orthodoxe sera devenue plus familière, ses victoires s'espaceront et il se fondra dans la masse de ceux qui ne trouvent pas l'ouverture vers le sommet... Il va tenter de m'imposer ce jeu athlétique qui tient du badminton asiatique, il s'agira de le contenir. Mais sa gymnastique recèle aussi un esprit calculateur, un solde d'influence européenne sans que ses coups s'ordonnent pour autant comme ceux des Anglais ou des Danois. Celui-là, il ne faut pas l'aborder comme les autres : surtout éviter de passer à l'attaque immédiatement. Retourner les volants et, sans en avoir l'air, lui laisser l'initiative en attendant que se présente la faille.
Je me retrouve sans transition à poursuivre un volant qui papillonne çà et là. A peine quelques échanges, j'ai déjà le souffle coupé. J'essuie des smashes qui surgissent de nulle part, avec un bruit assourdissant, répercuté par le toit d'Albion Hall, l'ancienne église convertie en gymnase. Pourtant, la rencontre avait débuté dans un stade de renommée internationale, probablement l'ovale de Kuala Lumpur et non ici à Port-Benjamin.
Cet adversaire occupe mes pensées, semble chez lui dans mon rêve fiévreux. Comme dans la bâtisse de style néogothique où j'avais mes repères - mais, Albion Hall, cela fait plus de dix ans que je n'y ai plus mis les pieds. Notre différence d'âge se ressent : sa jeunesse lui permet une omniprésence de part et d'autre du court, il connaît chaque planche où se posent ses pieds, la moindre poutre que frôlent ses volants. Il me met à nu devant tous. Littéralement. En proie à un bref accès de pudeur je veux cacher mon corps mutilé, le moignon de ma jambe. Pourtant, ma résolution de ne pas céder me pousse à l'affronter malgré tout.
Ses dernières attaques dans mon sommeil révèlent une impétuosité que je ne parviens pas à apprivoiser. Elles ne cessent de varier, m'humiliant tout en l'exposant à une réplique que je ne trouve pas. Ce que je tente contre lui depuis mon invalidité manque désespérément d'énergie et meurt avant de l'atteindre. L'ayant réalisé, il baisse la garde, batifole. Subitement, en réaction à une imprudence de sa part, un smash quitte ma raquette et l'atteint au corps, de plein fouet. Il me regarde surpris, blessé même, j'ai honte de ma brutalité. Son visage d'enfant me revient - je reconnais alors le gamin que j'étais. Avant mon retour dans la maison familiale, ça ne m'était jamais arrivé de me regarder ainsi en face.
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