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Auteur : Pierre Patrolin
Date de saisie : 02/03/2012
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : POL, Paris, France
Prix : 25.00 € / 163.99 F
ISBN : 9782818014004
GENCOD : 9782818014004
Sorti le : 05/01/2012
Je m'arrêterai à nouveau, essoufflé, hébété peut-être, échoué sur la pierre froide d'un seuil qui traverse le lit en diagonale, en suggérant un gué : l'eau se faufilera entre des galets plus gros où elle rebondira dans une mousse claire. Elle retombera avec un tintement de fontaine, puis courra se glisser sous les vergnes couchés au bord de l'eau. Je n'aurai rencontré personne depuis mon départ, j'aurai seulement croisé des voitures et des tracteurs, et entendu des animaux : je resterai allongé un instant sur le ventre avant de repartir. J'écouterai l'eau couler, sonner, sauter sur les cailloux, répéter sans se lasser son cliquetis cristallin, incapable de me représenter ce qui m'attend, jusqu'où cette eau va me porter, et encore moins comment. Je n'aurai rien préparé, j'aurai froid, j'aurai seulement décidé de partir sans réfléchir, sous le seul prétexte d'avoir envie de voyager, et d'aimer nager dans l'eau.
Pierre Patrolin est né à Reims, en 1957. Puis, après avoir étudié le cinéma à Paris, il choisit, par amour, de s'installer dans le Quercy. Là, il travaille pour la télévision, en réalisant des portraits d'arbres et des rencontres de rugby.
"Vu d'en bas, écrit-il, le monde ici est plat, inerte comme les feuilles qui défilent lentement, suspendues aux branches, la plupart immobiles." Il faut accepter de se laisser aller avec l'auteur-nageur pour savourer la lenteur délicieuse et malicieuse de ce livre qui, si d'aventure on le mettait dans le cours d'une rivière, ne coulerait sûrement pas tant sa prose est légère. Gageons même qu'on pourrait en faire une excellente bouée, pour surnager dans l'océan de la vulgarité, de la bêtise et de tous leurs produits dérivés.
"Vu d'en bas, écrit-il, le monde ici est plat, inerte comme les feuilles qui défilent lentement, suspendues aux branches, la plupart immobiles." Il faut accepter de se laisser aller avec l'auteur-nageur pour savourer la lenteur délicieuse et malicieuse de ce livre qui, si d'aventure on le mettait dans le cours d'une rivière, ne coulerait sûrement pas tant sa prose est légère. Gageons même qu'on pourrait en faire une excellente bouée, pour surnager dans l'océan de la vulgarité, de la bêtise et de tous leurs produits dérivés.
Ce nageur rencontre aussi une faune particulièrement bigarrée lors de son grand voyage. Des poissons communs ou rares, des oiseaux (bouvreuils, loriots, huppes...), des chevreuils aussi. Au fond, n'est-il pas qu'un animal parmi tous les autres, comme les enfants dans la barque de La nuit du chasseur ?...
On progresse dans le récit, puis on s'arrête, avant de reprendre. L'aventure se répète chaque jour, continue, sans qu'on vive pour autant exactement la même chose. Certains passages émerveillent, d'autres ennuient - après tout, comme dans la vie de tous les jours. Ce constat révèle alors la nature profonde de cette longue et belle fable existentielle, "roman-fleuve", dont la beauté de la langue, poétique et sensualiste, vous fera pleurer des rivières...
On barbote au coeur de cette matière-là - le paysage immuable des berges, la France organique et terreuse de nos aïeux - avec une curieuse impression d'instantanéité, comme si le temps de la lecture coïncidait avec celui de la traversée...
On ne sait pas bien ce que le type fuit (une femme ?), ni même ce que nous fuyons en le suivant. La seule certitude, c'est cet exploit que nous partageons, entre enlisement beckettien et retour à la vie amniotique, défi incongru et sublime qui constitue tout autant une épreuve qu'une profonde délivrance.
C'est probablement le roman français le plus surprenant, le plus décalé de ces dernières années...
Le roman n'est pas très difficile à résumer, puisqu'il est tout entier contenu dans son titre. Un homme raconte, à la première personne, la lente remontée, du sud au nord, par fleuves et rivières, par canaux et écluses, gorges et barrages, toujours à contre-courant, de la France. La géographie, ou l'hydrographie ne semblent pas être les préoccupations majeures de Pierre Patrolin...
C'est donc l'eau, l'eau devenue élément, milieu naturel, air qu'on respire, et même terre où l'on marche, qui domine. C'est elle qui parcourt et dessine les paysages. Tout le pays se concentre autour de ses cours d'eau. Au loin, se découpe «la longue croupe des coteaux». Et quand on arrive non loin de Paris, la nature fait place à la «ville blanche, cubique, constellée de fenêtres, de balcons et d'antennes».
En relevant la tête, apparut, au-dessus d'un train de barges lourdes enfoncées dans les reflets de bronze et d'argent sale de leur sillage, le triangle des pentes où le virage de la vallée s'élargissait. Dévalant le sommet des coteaux, une cascade de grands pins alignés, noirs et silencieux, plongeait en rangs serrés vers les eaux de la Meuse.
Derrière cette pointe sombre, les frondaisons roussies d'une forêt de chênes, de hêtres et de charmes mêlés dominaient la ligne claire des frênes et des aulnes le long du tracé des rives. Plus haut la roche affleurait partout, veinée de gris ou de roses, d'ardoises aux ombres minérales. Le ciel s'élevait au-dessus. Un grand trapèze oblique chargé d'eau et de vent.
Je nageais depuis longtemps, sans réfléchir. Sans me fatiguer surtout. Martine, nos amis et leurs enfants étaient restés près de la berge, devant une plage de pelouse en contrebas de la route de Monthermé. Ils craignaient le courant, et les vagues levées par le sillage de chaque péniche. Ils préféraient se contenter de barboter, en bavardant les cuisses dans l'eau, les épaules au soleil, aussitôt voilé par les nuages.
J'avais lancé en riant que je rentrais vers Paris à la nage, avant de plonger, résolu à me diriger vers l'amont, vers la boucle où la Meuse disparaissait dans un long virage. La rivière paraissait s'enfouir sous une pente de forêt, absorbée par le manteau de feuilles et de branches qui fermait l'horizon.
La vague levée au passage d'une péniche plus rapide suffit à tout masquer : je nageais sur le ventre, et cette houle m'entraîna. Emporté avec elle, je remontai aussitôt le courant sans effort, au rythme de son moteur. Dans la vapeur bourdonnante de ce moteur, un toussotement mat et régulier, entêtant, à la fois amorti par la surface de l'eau et réfléchi sur la cloison de forêt qui montait vers le ciel.
Dans le silence de ce moteur quand il eut fini par s'éteindre, loin devant moi : j'avançais désormais sans nager, ballotté par le clapot. Sur le côté, la berge s'inclinait comme un quai. Comme une rampe à gravir, en remontant le flot. Bientôt dépassé par l'élan de cette vague, je me résignai à m'approcher du bord. Des enfants y couraient, poursuivis par un chien. Il jappait comme on rit, aigu et clair sous le soleil revenu dans la vallée.
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