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Auteur : Nathalie Barberger
Date de saisie : 20/12/2011
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve-d'Ascq, France
Collection : Objet
Prix : 21.00 € / 137.75 F
ISBN : 9782757403426
GENCOD : 9782757403426
Sorti le : 16/12/2011
Walter Benjamin écrit : «Nous sommes devenus très pauvres en expériences du seuil. L'endormissement est peut-être la seule qui nous soit restée (mais avec le réveil aussi)». Cet essai explore quelques expériences du seuil : états intermédiaires ou flottants de la conscience, vastes espaces du sommeil et du rêve, qui témoignent qu'une autre pensée est à l'oeuvre, libérée de l'impératif de la veille, et qui pourtant relève toujours d'une aventure de la conscience. À la fois réflexion théorique sur la notion de seuil et parcours de textes - Michaux, Ponge, Proust y côtoient Derrida et Cixous, mais aussi les grands onirologues de la fin du XIXe, ou encore Montaigne et Rousseau - Pensées de passage propose au lecteur une déambulation à travers ces phénomènes psychiques qui traversent la grille des concepts, jusqu'à cette si troublante épreuve de la remontée hors du coma que consigne Leiris.
Où sommes-nous passés quand nous ne sommes pas là ?
Nathalie Barberger
Professeur de littérature française à Lyon 2
Le sortilège des seuils
«L'auteur appelle Nadja un livre à porte battante.» Dans son essai sur le surréalisme, Walter Benjamin rappelle le mot d'André Breton, puis raconte un souvenir incongru. La bordure Typographique des parenthèses permet l'intrusion de cette bizarre association :
(À Moscou, j'ai logé dans un hôtel où presque toutes les chambres étaient occupées par les damas tibétains venus pour un congrès général de toutes les communautés bouddhistes. Je fus frappé de voir le nombre de portes qui, dans les couloirs, restaient toujours entrebâillées. Ce qui m'avait d'abord semblé simple hasard finit par m'inquiéter. J'appris que dans ces chambres logeaient les membres d'une secte qui avaient fait voeu de ne jamais demeurer dans des lieux clos. Le lecteur de Nadja doit ressentir un choc assez similaire à celui que j'éprouvai alors).
Ne jamais demeurer dans un lieu clos : c'est bien sûr une ascèse extravagante aux yeux de qui a appris la discrétion, la limite à ne pas franchir (rester dans sa chambre d'hôtel après en avoir fermé la porte, de préférence à clé). Ces portes entrebâillées, peut-être pour permettre les allées et venues vagabondes d'invisibles et silencieux damas tibétains, sont la chance d'une embrasure, d'une circulation possible. Car ces intrus fantomatiques, bizarrement exotiques dans un hôtel de Moscou, pourraient bien transformer les couloirs de l'hôtel en passages. Et si ce souvenir révèle la force inquiétante que déploie toute idée de seuil, il offre en même temps la sensation d'une libération magique. Ces portes qu'on laisse entrouvertes sont aussi une façon d'être dérangé dans sa pensée, dans la solitude des pensées fermées, de les ouvrir sur d'autres espaces (et pas seulement de se transporter de Moscou au Tibet).
De la vision des portes entrebâillées dans l'hôtel de Moscou, Benjamin nous dit qu'il en reçut un choc, comparable à celui qu'éprouve le lecteur de Nadja : quelque chose passe par le corps, une intensité de sensation. Un choc, c'est ce que j'ai éprouvé à la découverte des monumentales toiles rouges de Mark Rothko, dites de la dernière période, qui furent exposées à la Tate Modem de Londres. Ces toiles nous invitent à entrer, à franchir ce mystérieux seuil de la matière peinte, avec les radiations luminescentes qui en émanent, en même temps qu'elles nous repoussent, nous en interdisent l'accès : portes qui semblent fermées alors qu'elles sont ouvertes, à moins que ce ne soit l'inverse. Rothko écrivit en 1953 : «Soit mes surfaces se dilatent et s'ouvrent dans toutes les directions, soit elles se contractent et se referment précipitamment dans toutes les directions. Entre ces deux pôles on trouve tout ce que j'ai à dire.» Tantôt l'un, tantôt l'autre : dilatation et ouverture, contraction et fermeture. En fait ce serait plutôt, pour qui regarde ces surfaces colorées et s'interroge sur ce qu'il y voit - quoi ? des portes, des fenêtres ? le gouffre de l'Enfer, l'entrée du Paradis ? du vide ? - l'un et l'autre en même temps : être emporté dedans, être repoussé dehors. Ainsi, à se tenir là, en ce point où l'on se sent violemment convié, à la fois happé et abandonné, forcément on titube un peu. Le corps supposé immobile du regardeur à distance se trouve pris à partie, entraîné dans le mouvement saccadé de cette intermittence, et c'est pourquoi dire émotion «esthétique» ne suffit pas. Ces toiles sont des zones de turbulences. Et s'il y va apparemment d'un saut dans le vide, ce vide est saturé, «chargé», habité de fantômes qui se révèlent à des intensités de lumière, à des variations de couleur. Peut-être une impression semblable à celle que désigne Michaux dans L'Infini turbulent : «On est quelque chose comme la turbulence de l'air et des poussières d'une pièce fermée, jusque là apparemment immobiles [...] NÔTRE maintenant est cette turbulence.»
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