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Auteur : Lutz Bassmann
Date de saisie : 04/05/2012
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Verdier, Lagrasse, France
Collection : Chaoïd
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 9782864326656
GENCOD : 9782864326656
Sorti le : 05/01/2012
Tous les ans, à la première lune de l'automne, Djennifer Goranitzé se rend au bord de la mer, sur une immense décharge d'ordures où le corps de son mari a été jeté par les militaires. Elle se repose après les épreuves de son voyage qui a duré des semaines. Et ensuite, elle appelle son mari, Nathan Golshem. Elle l'appelle pendant des jours et des nuits, elle frappe la terre avec les pieds, avec des morceaux de ferraille, avec les mains, elle danse. Elle construit pour eux deux une hutte avec des débris, pour qu'ils soient de nouveau ensemble, pour qu'une fois encore ils se retrouvent et partagent du temps amoureux, des souvenirs inventés et de la mémoire amoureuse. Elle danse jusqu'au sang, jusqu'à ce que Nathan Golshem revienne du néant et s'allonge sous la hutte. Il n'y a personne sur la côte, seulement quelques chiens et des mouettes. Très loin le chuchotement des vagues brise le silence. Djennifer Goranitzé et son mari ferment les yeux sous le ciel étoile et, de nouveau, ils se parlent et ils plaisantent. Avec une bonne humeur qu'aucune lamentation ne vient contrarier, ils évoquent leurs camarades d'infortune, les combats constamment perdus, les martyrs, les déroutes, les crimes dont ils ont été témoins, victimes ou coupables. Ils rient, ils s'aiment, ils ne savent plus très bien à quel niveau de vérité ou de mensonge se situent leurs anecdotes terribles. Ils échangent tout. Il n'y a plus entre eux ni mémoire, ni absence de mémoire. Seule persiste la danse des corps, des paroles et des morts en face de la nuit. Seule cette obstination de l'amour : la danse de l'éternel retour.
Lutz Bassmann appartient à un monde de fiction. Il est combattant et écrivain (il a participé à l'ouvrage collectif Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze). Le lieu où il poursuit son existence n'est pas précisément communiqué, car, bien qu'il ne soit nulle part, il peut se trouver n'importe où sur la planète.
Au fil des siècles, une vaste mythologie de la révolution écrasée s'est sédimentée selon des formes spécifiques dont Volodine se fait le collecteur, le codificateur, si le lecteur accepte la fiction qu'il n'en est pas l'auteur. Ce sont des « romances », « narrats », « shaggas », « entrevoûtes », transmettant une parole échappée à l'oubli, à la mort...
Antoine Volodine, avec la radicalité et l'obstination qu'on lui connaît, continue de peupler, d'introduire de la diversité et de l'inattendu dans le monde qu'il a créé, qui ne se réduit pas aux échos répétitifs et désolés de la défaite. Danse avec Nathan Golshem constitue un extraordinaire romancero imaginaire des combats d'hier, bien réels ou recomposés par la force du chant, et une introduction, glaçante ou ironique, à la littérature de ceux qui viendront.
Caché derrière son alter ego Lutz Bassmann, Antoine Volodine raconte la longue marche annuelle de Djennifer ver Nathan, lequel possède aussi plusieurs identités...
On ne dénonce personne : Volodine organisa lui-même en 2010 ce coming out de Polichinelle en publiant simultanément trois ouvrages chez trois éditeurs sous trois signatures différentes, peut-être avec l'idée de ratisser plus large, avec pour résultat l'éparpillement d'un lectorat conquis qui ne demande qu'à rester groupé sous la mitraille. Après tout, ce qui précède n'a pas la moindre importance : les livres de Lutz Bassmann sont de formidables livres de Volodine, dans la continuité de la langue, de l'ironie et de la brutalité, dans l'avancée du désastre, désastre politique, atomique, fabuleux, là où le comique et le tragique sont les deux faces de la même hébétude, là où le bien et le mal se partagent les mêmes décombres, là où la réalité, le peu qu'il en reste, est un cauchemar résigné, alenti par le lest de l'ankylose.
Comme naguère Des anges mineurs, signé Volodine (éd. Seuil, prix du livre Inter 2000), Danse avec Nathan Golshem, signé Bassmann, constitue une formidable porte d'entrée dans cet univers romanesque qui met en scène, dans le décor récurrent d'un monde en ruine où sévissent les exterminations et les massacres, une humanité défaite, exténuée, mais aussi fantasque, voire bouffonne - animée d'une vitalité qui défie tout ensemble le tragique, l'Histoire, la mort des idéologies et celle des dieux.
Le livre qui vient grossir aujourd'hui la bibliothèque post-exotique, Danse avec Nathan Golshem, est signé Lutz Bassmann et il est sans doute celui qui illustre le mieux cet "humour du désastre " cher à Volodine...
C'est un rire de désespoir et de résistance qui court d'un bout à l'autre de ce livre, un rire glaçant, terrible, mais qui est aussi l'innocence même : il témoigne pour l'homme et ne faiblit jamais, même face aux pires avanies, même quand la seule organisation de bienfaisance se nomme "l'Amicale des quasi-décédés".
I. Djennifer Goranitzé
Djennifer Goranitzé, une des reines du dortoir ouest, se rendait chaque année de l'autre côté de la frontière. Le voyage était difficile et souvent Djennifer Goranitzé risquait sa vie dans l'entreprise. Elle serrait les dents, elle se battait contre l'adversité, elle avançait coûte que coûte, et, pour finir, elle atteignait le désert coder et elle commençait à marcher sur la route qui longeait et dominait la mer. Le paysage était d'une beauté à couper le souffle, et elle s'arrêtait de temps en temps pour l'admirer, mais son émotion n'était pas celle d'une touriste en quête d'images, pas du tout, non. Djennifer Goranitzé n'était pas partie en promenade, elle allait accomplir son devoir conjugal.
Son devoir conjugal. Elle allait l'accomplir.
Elle allait en pèlerinage sur la tombe de Nathan Golshem, avec qui elle avait été mariée pendant vingt ans.
Une sépulture existait, en effet, édifiée par des sympathisants. Toutefois, si la tombe constituait un bel hommage à Nathan Golshem, un hommage fraternel, elle ne contenait pas véritablement sa dépouille. Les restes de Nathan Golshem n'avaient pas pu être localisés, et les sympathisants, après avoir parcouru les lieux plusieurs fois et en tous sens, avaient renoncé à rassembler sous la terre les résidus humains qui auraient dû normalement y trouver place. Ils avaient édifié un petit monticule de pierraille et, juste devant, ils avaient enfoui ce qu'ils avaient pu ramasser dans les environs : un crâne de chèvre, une cage thoracique de chien, des ailes de mouettes. De même que Nathan Golshem, ces animaux avaient fini leur existence sur une décharge d'ordures, loin de tout. Les sympathisants avaient préféré enterrer quelque chose d'organique sous leur dalle funéraire improvisée. C'était toujours mieux que de laisser derrière eux un emplacement abstrait et vide. Comme ils avaient vu large en creusant la fosse et qu'autour des os et des plumes ils avaient l'impression qu'il manquait quelque chose, ils avaient également enterré des chewing-gums durcis et des touffes de crin arrachées à un matelas, ainsi que trois boîtes de conserve, quelques clous. La décharge, orientée plein ouest, bénéficiait d'un ensoleillement parfait pendant l'après-midi, et depuis ses hauteurs on pouvait assister juste avant le soir à l'embrasement orange et rouge de l'océan. Du point de vue des conditions d'inhumation, on aurait pu imaginer bien pire.
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