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Auteur : Cécile Ladjali
Date de saisie : 11/04/2012
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Prix : 18.90 € / 123.98 F
ISBN : 9782330002282
GENCOD : 9782330002282
Sorti le : 02/01/2012
Cécile Ladjali nous emporte pour un douloureux voyage vers le Kazakhstan à la rencontre d'Alexeï et Zena. Alexeï se souvient de leurs enfances, ils sont nés au bord de la mer d'Aral qui continue de s'assécher alors que le jeune garçon devient sourd. La catastrophe écologique est accrue par une usine d'armes dont les rejets ont de lourdes conséquences sur la santé des enfants notamment. La mer disparaît, se tait et Alexeï malgré son handicap se noie dans l'apprentissage du violoncelle, seul instrument qui lui permet de sentir et ressentir la musique, puis dans la création musicale. Zena, jeune femme belle et indépendante, étudie l'écologie, et partira chercher son bonheur en Europe. Seul, isolé, Alexeï, dans son pays austère et malmené, se questionne sur ses origines alors qu'il voit ses trois amours, sa femme, la mer et la musique s'éloigner douloureusement. Portrait âpre d'un homme terriblement isolé, coupé d'un monde malade et hostile que seule la composition et la quête de la huitième note sauvent.
En 1960 au Kazakhstan, la mer d'Aral commence à disparaître et laisse place au désert qui confronte la population à une catastrophe écologique sans précédent. Au loin, les usines russes polluent l'eau restante, engendrant malformations et épidémies. Néanmoins, à Nadezhda, dans ce décor délétère, Alexei et Zena vivent leur amour entre effroi et passion grâce à la musique de ce jeune prodige atteint de surdité. Un jour pourtant, Zena le quitte. Mais, grâce à ses perceptions singulières, l'austère réalité est transcendée : l'écriture de Cécile Ladjali, toute en musicalité, accompagne l'absence et donne vie aux fantômes. Ce nouveau paysage lunaire devient alors propice à la rêverie, aux remises en question et à la création artistique. Sa survie s'organise alors autour de Nulufar sa fille malade et de la découverte de la huitième note ; deux utopies qui feront peut-être revenir la mer d'Aral... Mêlant souvenirs et présent, Cécile Ladjali, teinte son récit d'une grâce juvénile inédite et force les silences à parler. Car plus encore que l'horreur réelle, que l'amour impossible, Aral décrit magnifiquement la Musique. Bouleversant.
1) Qui êtes-vous ? !
Cécile Ladjali, professeur de lettres et écrivain.
2) Quel est le thème central de ce livre ?
La disparition de la mer d'Aral et la musique - le héros est un violoncelliste qui progressivement devient sourd.
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
Et les larmes disparaissent de son visage comme la mer de la surface de la terre.
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Un concerto pour violoncelle de Beethoven.
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
La beauté de la langue.
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Alexeï et Zena ont grandi à Nadezhda, au bord de la mer d'Aral asséchée. Autarcique, leur amour s'est affranchi de tous les obstacles : le lent évanouissement de leur mer, la mort qui coule dans l'eau polluée du village, la surdité d'Alexeï survenue à ses dix ans. Jeune musicien prodige, Alexeï continue à jouer du violoncelle et ouvre son espace intérieur à des perceptions nouvelles. Mais le silence s'installe entre les amants à mesure que le pays devient de sable. S'inspirant, dans ses compositions, de ses "trois fiancées" (la mer, la musique et Zena) dont les effacements successifs se conjuguent, il part à la recherche de la huitième note, celle qui contiendrait toutes les autres, et aboutirait à l'"éternelle présence".
Récit de l'enfance sauvage, d'une vie en forme de mirage dans le silence hypnotique et les paysages austères du Kazakhstan, le roman de Cécile Ladjali oblige à scruter l'invisible, par un saisissant mélange de peur et de beauté.
De roman en roman, Cécile Ladjali s'attache à mettre en mots le plus séduisant des personnages : le langage. D'origine iranienne, elle vit à Paris où elle enseigne la littérature dans le secondaire ainsi qu'à la Sorbonne nouvelle. Ses romans sont publiés chez Actes Sud : Les Souffleurs (2004 et Babel n°970), La Chapelle Ajax (2005), Louis et la jeune fille (2006), Les Vies d'Emily Pearl (2008), Ordalie (2009). En 2009 a également paru chez Actes Sud-Papiers sa pièce de théâtre Hamlet/Electre.
L'écrivaine signe un roman ardent, habité par l'esprit des rivages désolés d'Aral asséchée...
L'histoire d'amour qui unit, sépare et rassemble Zena et Alexei est racontée par une romancière, Cécile Ladjali, à qui il n'a fallu que quelques livres pour devenir poétesse. A la désolation des lieux répond le bouillonnement intérieur d'Alexei, le narrateur...
"Les enfants adoptés savent toujours", affirme le directeur de l'orphelinat. Peut-être. Si Alexei est devenu musicien, nous dit Cécile Ladjali dans ce beau et grave roman, c'est parce que "la musique est comme l'enfance : consciente de la tragédie, mais déterminée à ne pas en découdre avec l'idée du bonheur". En est-il de même de l'écriture ?
Le roman, de même, loin de s'abstraire dans la description des quintessences esthétiques, s'ancre comme un forcené dans le monde réel, depuis la sensation d'un bâton de réglisse mâchonné sous la morsure de la faim, jusqu'à la grande histoire des juifs d'Ukraine et de leur fuite en Asie centrale pendant l'avance des nazis, aux conséquences lointaines de la guerre froide et des recherches militaires à peine secrètes au centre de cette mer qui n'en est plus une. Aral, ou les marées historiques de l'amour, de la mer et de la musique. Le résultat est un roman très concret, très incarné, où la présence de la matière, de la sensualité, se conjugue avec une réflexion de haute volée sur les pouvoirs de l'art et de la littérature. Cécile Ladjali retrouve avec Aral une inspiration brûlante, servie par une prose qui retrouve les envolées de ses premiers textes. « Zena m'entraîne toujours à la limite. » Cécile Ladjali l'y suit, et nous avec.
Août 1982
La terre est rouge à cause de la rouille. Le soleil très haut. L'horizon sans mer tremble. La chaleur monte d'un désert sale.
Tu es livide.
Il faut que tu boives un peu. Il faut rentrer à Nadezhda pour consulter un médecin. Tu es négligente. Avec toi-même plus encore qu'avec moi. J'ai débusqué un camp d'ombre sous la carcasse oxydée d'un chalutier. Je t'y ai installée. Tu retrouves tes couleurs. Le navire échoué tient en équilibre sur le sable et la roche sèche. La quille énorme s'enfonce dans le souvenir de la mer devenue roc. Un mât cruciforme s'élance dans le ciel caniculaire. Pas un souffle.
Nous restons quelques instants encore à agoniser dans le lit à sec de la mer d'Aral. Quand nous étions enfants, nous péchions ici. A cet emplacement précis. Je le sais à cause de la forme que prend le sommet du plateau situé face à nous. Je fixais le Tchink quand je lançais ma ligne. Il y a des siècles, à ce que les vieux racontent, ce relief de craie sculpté par le vent était recouvert d'eau et composait les fonds marins de l'Aral. En ces temps, les Sarmates, guerriers alliés aux Scythes, massacraient les soldats de Darius sur le Kyzyl-Kum en fleurs. Nos ancêtres aimaient, paraît-il, les femmes, les grands arbres et le soleil.
Légende.
Au fil du temps, je me suis éloigné des fausses religions (qui engendrent toujours de faux espoirs) et j'ai appris à trouver mes repères dans le paysage des hommes, la mer n'étant pas une confidente assez sûre.
Le gouvernement russe a détourné l'eau des fleuves Syr-Daria et Amou-Daria l'année de ma naissance en i960 pour intensifier l'irrigation des champs de coton. C'est à cette date précisément que la mer a commencé à se vider comme une baignoire.
Zena, j'aime baisser les yeux devant toi pour t'offrir l'illusion de la pudeur. Lorsque j'observe la mer qui disparaît, il me semble que face à l'absence la décence est la seule manie que l'on puisse poursuivre raisonnablement. A la maison, au marché Saint-Hilarion, chez le pope, on se dispute, on s'insulte gentiment : je ne cède pas. Tu es orgueilleuse, Zena, mais je t'aime en raison de cet orgueil. Tu es trop belle, sans doute trop intelligente pour un homme simple comme moi. Or c'est la démesure en toi qui me rend fou. Tu es à l'image de mon pays. Comme toi, je l'aime, parce qu'il me fait peur. Parce qu'il m'échappe.
Ici, rien ne ressemble au monde commun. Les auréoles brunes sur le sol craquelé témoignent d'une présence encore récente de l'Aral. Elle recule, la mer. Engloutie par son propre centre. J'ai localisé le siphon : il se trouve derrière les dunes qui frangent l'horizon de jaune. Dans la portion de ciel qui passe juste au-dessus du plateau de l'Oust-Ourt, à l'endroit précis où la lune est pleine en août. Quand la mer descendra sous ce point, elle disparaîtra pour toujours.
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