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Auteur : Philippe Berthier
Date de saisie : 05/01/2012
Genre : Littérature, essais
Editeur : Ed. de Fallois, Paris, France
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 9782877067850
GENCOD : 9782877067850
Sorti le : 18/01/2012
Stendhal n'a pas été avare de déclarations apparemment définitives sur la nocivité de l'idée de Dieu, et surtout de ce que les chrétiens en ont fait. On réunirait sans la moindre peine un florilège édifiant et fort agressif.
À qui regarde de plus près, les choses se révèlent cependant beaucoup plus subtiles. Sans prétendre le moins du monde annexer abusivement Stendhal à une croyance qui ne fut pas sienne, on a souhaité mettre en valeur de précieuses inflexions trop souvent occultées. Sa critique virulente de l'action de l'Église catholique dans l'Histoire et dans la société moderne ne l'empêche pas d'assumer une dette imprescriptible à son égard, et d'en reconnaître pour sien le patrimoine ; elle plaide en creux pour une spiritualité ouverte, libre, une relation intime et forte avec le divin. Son culte de la beauté et de l'amour témoigne d'un mysticisme déplacé, mais intense. Ce mécréant était foncièrement un homme de foi.
Philippe Berthier est professeur émérite à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Il a publié de nombreux ouvrages sur Stendhal, dont il coédite les Oeuvres romanesques complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade. Il a fondé et dirige la revue L'Année stendhalienne (Champion).
INTROÏT
«ET DIEU, DANS TOUT ÇA ?»
La question du Dieu de Stendhal n'a pas mobilisé outre mesure la critique. La dernière étude sur le sujet remonte à plus d'un demi-siècle. On dirait même que c'est un non-sujet : selon Alain, «rien de moins religieux que Stendhal».
C'est aller beaucoup trop vite en besogne.
Pour un homme qui, à l'en croire, s'est très tôt délivré de l'imposture chrétienne - dès l'âge de sept ans, il en éprouvait et dénonçait les effets -, il est assurément contrariant de rencontrer à chaque pas, rentré par la fenêtre, celui qu'on croyait avoir chassé par la porte de service.
Il est partout, insidieux ou arrogant, en la personne des ministres de son culte, qui occupent sans relâche le terrain politique et social avec des prétentions qu'à partir de 1815 rien ne semble devoir entraver. Massive et inentamable, la prêtrophobie stendhalienne relève évidemment d'une histoire individuelle : il ne s'agit pas d'une lutte abstraite, désintéressée, menée au nom de valeurs générales, mais d'un combat singulier, d'un duel où Henri Beyle veut vider sa querelle avec un adversaire qui l'a personnellement et mortellement offensé. Les justifications théoriques seront données par surcroît. N'en jamais finir de stigmatiser les abus du clergé relève sans doute d'une obsession, où la rancune inapaisable de l'orphelin se mêle au contentieux de l'idéologue voltairien. Cet acharnement manifeste aussi et peut-être surtout que le problème de la présence du grand absent dans le monde n'est nullement résolu. On croit s'en être depuis longtemps débarrassé, il insiste.
Mais, plus subtilement, la tentation de Dieu se glisse chez Stendhal à partir des attaques mêmes lancées contre ses indignes serviteurs. Leurs turpitudes infinies ne viennent pas à bout du besoin si naturel à l'homme de croire, auquel ils répondent si mal. De ce besoin Stendhal, l'esprit fort, n'est pas indemne. Il n'en exprime jamais de honte. Il l'assume discrètement, et surtout le dérive, s'inventant des dieux de substitution qui lui permettent d'espérer et d'adorer, sans sacrifier à l'idole obscurantiste et cruelle mise en scène par le grand opéra romain.
Anticlérical grand teint et militant, certainement, Stendhal serait-il, comme l'abbé Bandy des Vies minuscules de Pierre Michon, un «athée mal convaincu» ? Il ne s'agit nullement de le convertir de force, ni de voir en lui un croyant qui s'ignore (air connu, trop souvent chanté par des catholiques experts en récupération). On voudrait simplement apporter des retouches au portrait appauvrissant parce que tout d'une pièce qu'on donne trop souvent de son incroyance. C'est beaucoup plus compliqué.
Et si le diable est dans les détails, Dieu se cache dans les nuances.
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